Les migrations entre passé et présent. II

Première partie : les-migrations-entre-passe-et-present-i/

L’intégration des migrants

La question centrale que se posent toutes les sociétés est donc bien celle-ci : avec qui accepte-t-on de partager l’espace et les biens communs ? Les formes d’accueil ont sans doute à voir avec les structures politiques mais elles relèvent aussi de l’événement : famine, crise religieuse ou politique, guerre — c’est-à-dire de l’état de la société. Revenons à notre exemple des Goths qui au IVe siècle de notre ère frappent aux portes de l’empire romain, avec femmes et enfants, et qui demandent l’asile sous la pression des Huns. Ils sont très semblables à ces Syriens fuyant Daesch et Assad, ou à ces Somalis fuyant Dadaab. Or l’empereur hésite avant d’accepter. Puis, les fonctionnaires romains chargés de l’installation de ces demandeurs d’asile sont désorganisés, corrompus, inefficaces. Le désordre est tel que les Goths se révoltent : c’est la guerre et Rome connaît une cuisante défaite deux ans plus tard à Andrinople.

L’exemple est à méditer : avant cet épisode Rome a pratiqué intensivement l’intégration, forcée ou volontaire, des peuples étrangers ; or en 376 cela ne marche plus. Et l’une des causes est que l’Empire lui-même est fragilisé et que depuis un siècle il commence à se fermer, à se territorialiser, à réifier la romanité, en la définissant par hostilité aux autres. C’est ce qui se passe de nos jours. On réifie l’identité européenne, on se ferme, on rejette l’autre… Dans les médias et sur toutes les places publiques, on parle de « la crise des migrants » mais n’est-ce pas les sociétés d’accueil aussi qui sont en crise ?

Les mesures hypersécuritaires et l’affolement généralisé qui se lit dans la langue (invasion, crise des migrants, hotspots), dans les images spectaculaires et les chiffres exagérés, dans le rôle accru de Frontex, dans le marchandage des migrants (l’Angleterre avec la France, l’Europe avec la Turquie, ou le Maroc, jadis avec la Libye, bientôt avec l’Érythrée), ou dans la construction hâtive de murs de barbelés sous les pas même des réfugiés ont montré l’incapacité des gouvernements nationaux et de l’Union Européenne à prévoir et organiser les mouvements de population, pourtant annoncés par le Haut Commissariat aux Réfugiés entre 2011 et 2014.

Les arguments économiques pour limiter l’accueil témoignent aussi de l’état de précarité des Européens. Or la menace économique qu’expriment les quotas n’est pas un phénomène objectif et les chiffres sont contestés : ils relèvent souvent du fantasme. On sait bien pourtant que l’immigration massive peut être résorbée si tous se sentent concernés ; et que même l’immigration n’est pas sans utilité. Les politiques asiliques ne répondent pas en effet seulement à une question philosophique du partage, mais ont toujours aussi reflété les intérêts immédiats des sociétés. Les empires romain et ottoman, tous deux des états non ethniques, ou Livourne au XVe-XVIe s, ou encore les Pays Bas et l’Allemagne aux XVIIe siècle y ont trouvé de grands profits économiques : les uns à utiliser la main d’œuvre immigrée pour cultiver les terres en friche, pour défendre les zones frontalières, pour servir dans les armées — les déportés ont du reste formé la main d’œuvre des sociétés dominantes de toutes les époques ; les autres à tirer profit d’un transfert de savoir et de richesses en accueillant les juifs fuyant l’Espagne ou les huguenots chassés de France. En contrepartie, ces pays d’accueil offraient une stabilité à ces peuples, et, pour certains, la citoyenneté, pour d’autres un statut de protégé.

Et pourtant le coût de cette politique fut parfois énorme, notamment en terme démographique. Après la révocation de l’Edit de Nantes, le 18 octobre 1685, qui faisait de la religion catholique la seule religion officielle de la France, plus de 200 000 protestants français se réfugièrent en Suisse, aux Provinces Unies, dans les Iles britanniques et dans l’Allemagne protestante1 ; la population de Genève tripla à la fin des années 1680 ; et, pour prendre un autre exemple, 34 millions d’immigrés arrivèrent aux Etats Unis entre 1810 et 19212 !

Bien sûr il y eut toujours des voix pour combattre ces installations de migrants, mais aussi toujours d’autres pour rappeler une longue tradition d’intégration fondée sur l’idée que le vivre-ensemble constitue la culture autant que la culture le façonne. On ne niera pas en effet que l’immigration peut transformer les sociétés ; et c’est aussi à la crise d’identité des sociétés d’accueil, à la peur de perdre sa civilisation que fait écho la peur inspirée par les migrants. Mais ne peut-on intégrer que ceux qui nous ressemblent ?

Il ne faut pas mépriser ces arguments qui sont d’ailleurs vieux comme le monde. Mais il faut sortir du dilemme dans lequel les débats sur l’immigration nous enferment, entre d’une part une attitude humanitaire fondée non sur la culture mais sur le « common sharing »3, sur le seul accès aux biens communs, et d’autre part une attitude défensive visant à préserver une identité figée et réifiée4. La première position oublie trop facilement le poids de la culture, de la langue, de l’histoire ; la seconde réifie les valeurs. Ainsi faut-il plutôt accepter les transformations qui sont dues autant aux mobilités qu’aux transferts de technologie et plus généralement au mouvement de l’histoire, et défendre en priorité les valeurs que nous considérons comme universelles — le statut de la femme ou la protection des enfants, pour ne citer que quelques exemples — que pourront défendre à leur tour les migrants intégrés, lesquels ne sont encore une fois ni des envahisseurs en guerre, ni des colonisateurs, mais des exilés fuyant la barbarie.

L’Europe change-t-elle aujourd’hui ?

Il y a toujours au même moment plusieurs discours à entendre. A côté des discours sur les identités nationales, il a existé tout au long de l’histoire un idéal cosmopolite, un « principe de circulation »5, qui a resurgi d’époque en époque : de manière plus éclatante au siècle des Lumières, quand les sociétés concevaient la circulation des hommes et des biens comme un échange naturel et indispensable, ou au cours du XIXe siècle quand l’Europe accueillit les révolutionnaires chassés de leur pays — en même temps d’ailleurs que les migrations de travail, le plus souvent contraintes, se développaient à une plus grande échelle à travers l’Atlantique6. Il est remarquable toutefois que ce « principe de circulation » était plutôt assumé par la société civile et qu’à la fin du XIXe, mais surtout à partir la première guerre mondiale, la politique libérale migratoire fut rejetée et les Etats se saisirent des questions de migration7. A cette époque et tout au long du XXe siècle, le principe des nationalités a définitivement éloigné toute idée cosmopolite, alors même que les migrations augmentaient en nombre. L’Union européenne n’a fait que reproduire à une échelle plus vaste la même stratégie fondée sur l’idée nationale.

La situation actuelle est ainsi dans la continuité de la construction européenne8 avec d’un côté un espace de libre échange et de l’autre la fermeture des frontières — qui n’est toutefois qu’un vœu pieux car on ne peut fermer totalement les frontières. Elle est dans la continuité du grand retournement que nous évoquions au début de cet article qui a conduit à l’écrasement de l’humain ; elle est aussi dans la continuité de l’histoire de l’Europe qui n’a jamais vraiment accepté l’altérité.

Il ne suffit toutefois pas de dire que le nouveau discours sécuritaire permet seulement de cacher la responsabilité profonde des Etats européens dans la situation au Proche-Orient et dans la radicalisation d’une partie de la jeunesse : nous n’avons nul besoin de culpabilité pour comprendre la nécessité de l’inclusion.

Il faudrait plutôt élaborer un projet de société démocratique qui rende aux citoyens individuellement leur capacité d’agir et à l’humain toute sa valeur. Quand les citoyens maîtrisent leur destin, ils n’ont pas peur des autres et ils savent même reconnaître le courage de ceux qui fuient la persécution, comme le soulignait Harry Truman en 19529. C’est aussi une leçon que l’on peut tirer de l’action de tous les citoyens qui, dans le monde entier, aident et accueillent les migrants en dépit des lois restrictives ou répressives.

A côté de l’impératif moral que nous avons tous de sauver des vies et de respecter l’intégrité des corps et des âmes des migrants, il faut mieux, comme le suggérait François Crépeau, organiser la mobilité que d’y résister : ouvrir des voies légales à la migration et favoriser la circulation des personnes pour créer de la fluidité. Le choix qui est devant nous est double : ou bien fermer les frontières, laisser faire les mafias et assister impuissants au spectacle quotidien de la mort en direct ; ou bien apporter de la régulation qui signifie protection et co-responsabilité, négociation et surtout dialogue. Ce dernier choix seul permettra de retrouver dans nos sociétés globalisées le sens de notre humanité.

Collectif critique

http://collectifcritique.org/spip.php?article23

1 Philippe Joutard, “Réseaux huguenots et espaces européens”, Revue de Synthèse. Circulation et cosmopolitisme en Europe, dir. Henriette Asséo, 2002, tome 123, p.111-129 : p. 111.

2 Hans Magnus Enzenberger, La grande migration, Paris, 1995, p. 26.

3 Jay Walljasper, All That We Share. A Field Guide to the Commons, December 2010. (https://dlc.dlib.indiana.edu/dlc/bitstream/handle/10535/6687/all%20that%20we%20share.pdf?sequence=1)

4 Garrett Hardin, The Immigration Dilemna. Avoiding the Tragedy of the Commons, Washington, DC, 1995.

5 Daniel Roche, “Voyages, Mobilité, Lumières”, in Revue de Synthèse. Circulation et cosmopolitisme en Europe, dir. Henriette Asséo, 2002, tome 123, p. 17-36 : p.19.

6 Dick Hoerder, Cultures in Contact. World Migrations in the Second Millenium, Duke University Press, 2002, p.277.

7 Karl Bade, L’Europe en mouvement, Paris, p. 292 suiv.

8 Voir sur le site l’article « L’Europe, une crise des fondations ».

9 Il s’agit d’un discours contre l’Immigration and Nationality Act (Mac Carran-Walter Act) qui visait à limiter l’immigration européenne : « we do not need to be protected against immigrants from these countries ; on the contrary we want to stretch out a helping hand, to save those who have managed to flee from Europe, to succor those who were brave enough to escape from barbarism ». Le même Truman avait bombardé Hiroshima et Nagasaki sept ans auparavant.

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