L’imbrication des rapports de domination au cœur des pratiques militantes

9782343092935rDans son éditorial, Michel Kail parle, entre autres, de « la-politique-réduite-à-la-portion-congrue-de-la-gestion (mieux, absorbée-par-la-gestion) », du déploiement de « moyens » pour le seul déploiement des moyens, de la dévalorisation du peuple en le transformant en « un problème au lieu d’une cause à défendre », de dépolitisation accélérée…

De l’éditorial de Pierre Bras, « Le capital féministe au XXIe siècle : primauté de l’égalité des sexes », publié avec son aimable autorisation ainsi que celle de la revue, le-capital-feministe-au-xxie-siecle-primaute-de-legalite-des-sexes/, je souligne la mise en relation de deux modifications dans les rapports sociaux : « la chute progressive et inédite de toutes les discriminations juridiques faites aux femmes, et l’affaiblissement incomparable du poids de l’héritage dans notre économie et dans nos mœurs ». Juridique, car « l’inégalité survit dans les rapports économiques de sexe » et de manière plus générale dans l’ensemble des rapports entre hommes et femmes.

L’auteur s’appuie, tout en les critiquant, sur les travaux de Thomas Piketty et souligne le désintérêt de celui-ci pour les rapports sociaux de sexe, les inégalités de sexe. Et s’appuyant sur les écrits de Geneviève Fraisse, il indique que « l’histoire du capital est une histoire de sexe ». Un article ouvrant de nouvelles pistes de réflexion.

Du riche dossier sur le pluralisme dans les mouvements féministes contemporains, je choisis, subjectivement, de mettre l’accent sur certaines analyses et certains points traités.

Diversité des féminismes, pluralité des configurations institutionnelles, débats académiques sur l’intersectionnalité, construction du mouvement et controverses, modèles de citoyenneté, conception fonctionnaliste du rôle des femmes et conception matérialiste de l’émancipation, sous-estimation ou déni de la « diversité des positions politiques des féministes occidentales » (le terme « en occident » me semble plus adéquat car moins essentialisant), dé-marginalisation des personnes minorisées, réflexivité politique, bureaucratisation et institutionnalisation du « féminisme »… Ioana Cîrstocea et Isabelle Giraud concluent leur texte par une citation d’Audre Lorde : « On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître ».

Emancipation « unique » ou « confrontation plurielle », qu’en est-il des laïcités ?, spécificité des formes de racisme en Europe, invention d’un « signe iconique de la différence », assignations religieuses autour de la « complémentarité » des sexes, auto-organisation, pratiques inclusives et revendications d’une citoyenneté à part entière, visibilité et invisibilité dans les espaces publics, sécularisation et « mouvement de déprivatisation du religieux »…

J’ai notamment été intéressé par l’article d’Isabelle Giraud sur la Marche mondiale des femmes, « comprendre l’émergence de processus de démarginalisation », « politique de présence » et « politique des idées », structuration ; la place des jeunes, des immigrées, des « autochtones » ; l’imbrication des rapports sociaux, les dimensions coloniales…

Je reste dubitatif sur « la réappropriation de la pornographie », la notion de « postmarxisme » ou des formules relevant de la psychologie.

Malika Hamidi aborde les orientations de celles qui « veulent extraire le traditionnel du religieux et mettent en cause des traditions ancestrales », un combat sur deux fronts contre une lecture traditionaliste et littéraliste du Coran et contre l’impérialisme occidental, une contextualisation à la lumière des « réalités spatiales et temporelles », des revendications autour des expériences de femmes, la circulation des savoirs, Sisters in Islam, une perspective féministe et réformiste…

Sur ce sujet, en complément possible :

Sous la direction de Gaëlle Gillot et Andrea Martinez : Femmes, printemps arabes et revendications citoyennes, autonomie-et-investissement-de-lespace-public/

Nouvelles Questions Féminismes : Féminismes au Maghreb (Coordination : Amel Mahfoudh et Christine Delphy), faire-emerger-lindividu-femme-en-tant-que-citoyenne-a-part-entiere/

Zahra Ali : Féminismes islamiques, le-feminisme-comme-notion-radicale-faisant-dabord-des-femmes-des-etres-humains/

En revenant à Maxime Rodinson, je rappelle que des modifications radicales dans les rapports sociaux ne peuvent être obtenues que par l’action collective des dominé-e-s et que cela a et aura des impacts sur leurs dispositions mentales/psychiques. Que cela inclut des mobilisations d’aspirations religieuses pour certain-ne-s, cela me semble indéniable. Mais l’inverse est aussi vrai. Pour certain-e-s cela passera par la rupture avec les cadres fournis par des institutions religieuses… Et cela ne doit être ni un sujet de dispute, ni de séparation entre un « nous » et un « elles-eux »…

A travers les exemples du Nicaragua et de la Palestine, Delphine Lacombe et Elisabeth Marteu soulignent des aspects contradictoires de l’institutionnalisation du « féminisme » ou des actions des ONG. Parler uniquement de « dépolitisation » ne prend pas en compte les formes diversifiées de l’action collective. Les auteures mettent aussi l’accent sur « la fabrique éminemment politique de l’impunité des hommes violents », les modifications des rapports de force avec les partis ou les institutions…

Si le terme intersectionnalité me semble convenir pour aborder les imbrications des rapports sociaux et des dominations (même si je préfère les théorisations de Danielle Kergoat autour de la coextensivité et de la consubstantialité des rapports sociaux. Voir par exemple, Coordonné par Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn : Travail et rapports sociaux de sexe. Rencontres autour de Danièle Kergoat, un-rapport-social-ne-peut-pas-etre-un-peu-plus-vivant-quun-autre-il-est-ou-il-nest-pas/ et Danièle Kergoat : Se battre disent-elles… : travailleuse-nest-pas-le-feminin-de-travailleur/), un certain nombre de déclinaisons grammaticales ou nominales posent problème, car réduisant l’épaisseur des rapports sociaux à des dimensions de type mathématique (intersection d’au moins deux axes, groupes intersectionnels, intérêts intersectionnels, oppression intersectionnelle, etc.) et évacuant les contradictions internes à ces rapports et/ou dans l’imbrication de ceux-ci.

Mais au delà des vocabulaires, il s’agit bien de prendre en compte l’imbrication plutôt que la superposition ou l’addition,

De ce point de vue, Eléonore Lépinard analyse des différences entre des pratiques féministes en France et au Canada, des processus de démarginalisation, les liens complexes « entre race, classe et genre » comme produit de processus sociaux, le rôle des structures historiques dans la production des inégalités, la nécessité de « l’autonomie organisationnelle », l’auto-définition « définir soi-même sa situation », la prise en compte des individues…

Je souligne l’article de Dominique Masson sur l’action de femmes handicapées à Montréal. Le sujet des handicaps est peu pris en compte dans les formulations revendicatives, la nomination encore plus rare, « on n’est pas des personnes, on est des femmes handicapées ».

Et je termine sur l’analyse du traitement de l’avortement dans l’audiovisuel français, « Avorter en prime-time ». Comme le rappellent les auteur-e-s, un tiers des femmes ont recours au moins une fois à l’IVG, « Cette femme sur trois, où est-elle dans les productions audiovisuelles ? ». IVG légalisée mais restant illégitime, considérée comme un acte non-ordinaire, une sorte de « déviance légale », un acte devant être justifié par une situation spécifique… Sans oublier les interventions des hommes, les archétypes genrés…

En complément possible : Les filles des 343 : J’ai avorté et je vais bien merci, lavortement-est-notre-liberte-et-non-un-drame/

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Sommaire

Michel Kail : Éditorial (I). Du paradoxe de la situation actuelle

Pierre Bras : Éditorial (II). Le capital féministe au XXIe siècle : primauté de l’égalité des sexes

Dossier : Pluralisme dans les mouvements féministes contemporains

Ioana Cîrstocea , Isabelle Giraud : Pluralisme dans les mouvements féministes contemporains

Natacha Chetcuti-Osorovitz : Féminismes contemporains et controverse du pacte laïque en France : d’un modèle d’émancipation unique à sa confrontation plurielle

Ioana Cîrstocea : « Se faire une voix ». La production internationale du féminisme est-européen des années 1990-2000

Isabelle Giraud : Intégrer la diversité des oppressions dans la Marche mondiale des femmes

Malika Hamidi : La pensée féministe islamique à l’ère de la mondialisation : entre stratégie herméneutique et mobilisation transnationale

Delphine Lacombe, Elisabeth Marteu : Une « dépolitisation » de l’action collective des femmes ? Réflexions croisées sur le Nicaragua et la Palestine

Éléonore Lépinard : Praxis de l’intersectionnalité : répertoires des pratiques féministes en France et au Canada

Dominique Masson : Enjeux et défis d’une politique féministe intersectionnelle – L’expérience d’Action des femmes handicapées (Montréal)

Hors dossier

Alexina Conte, Yannick Gallepie, Ludovic Morel : Avorter en prime-time

Silyane Larcher : Troubles dans la « race ». De quelques fractures et points aveugles de l’antiracisme français contemporain

Notes critiques

Compte rendus

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L’homme et la société : Pluralisme dans les mouvements féministes contemporains

Coordonné par Ioana Cirsocea et Isabelle Giraud

n° 198, octobre-décembre 2015

Editions L’Harmattan, Paris 2015, 286 pages, 30 euros

Didier Epsztajn

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Une réponse à “L’imbrication des rapports de domination au cœur des pratiques militantes

  1. La division sexiste du travail continue à sévir malgré quelques évolutions. Il y a de par le monde des ateliers de femmes où les conditions sont inhumaines, en France les discriminations sournoises sont toujours là jusque dans les métiers prestigieux qu’ il est difficile de faire reconnaître dans l’état actuel des lois.

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