Contre l’injonction des destinations lointaines

HS-2016 couvEdito : Quand est-on chez soi ?

Vous allez le voir en vous y plongeant, ce hors-série d’été est différent des hors-séries des années précédentes. Nous avons bousculé nos habitudes. En grande partie grâce à vous qui, au cours d’une enquête de lectorat, avez exprimé le souhait de lire, de temps en temps, un axelle plus créatif, libéré de son déroulement mensuel. Nous réservons donc le hors-série thématique, lié à un sujet de société actuel, pour l’hiver ; nous vous offrons, cet été, une édition hors les murs, toute dédiée à l’exploration de notre « chez-soi ». C’est un pied de nez à l’injonction des destinations lointaines, un affront en âme et conscience à la norme capitaliste d’épanouissement extérieur. C’est aussi un sujet crucial pour les femmes. Expulsées de la vie publique, elles ont fait de leur « chez elles » un lieu de résistance et de sécurité. Mais lorsqu’elles vivent en famille ou en couple, leur maison peut se transformer en lieu de toutes les oppressions et de toutes les menaces.

À propos d’un « chez soi », me viennent en tête les déplacements, les déracinements, les exils et la nostalgie. J’avais besoin de comprendre pourquoi, à l’évocation d’un « chez-moi », j’étais saisie par ce « sentiment envahissant et doux », comme l’écrit avec tant d’évidence la philosophe française Barbara Cassin. J’ai lu, une nuit, son court et bel essai La nostalgie. Quand donc est-on chez soi ?, dans lequel elle détricote le mythe grec de l’Odyssée pour mieux le re-tisser avec ses lecteurs – au passage, il n’est pas étonnant que la journaliste suisse Mona Chollet, interviewée dans ce numéro, ait donné ce sous-titre à son livre : Odyssée de l’espace domestique.

Qu’est-ce donc qu’un « chez-soi » si on se sent chez soi ailleurs que chez soi ? Si on prend racine à l’écoute d’une langue d’enfance, en respirant un parfum perdu, en goûtant un mets oublié ? Est-on chez soi lorsqu’on est reçue quelque part ? Lorsqu’on est reconnue, comme Ulysse de retour à Ithaque ? Mais alors Pénélope, elle, quand est-elle chez elle ? Si elle n’a pas de chez elle juste à elle, est-elle une personne entière ? Peut-on la comprendre autrement qu’à travers son héros de mari, que par le lit qu’il a taillé pour elle dans un olivier encore planté au sol ? Si la nostalgie du chez-soi a deux facettes, d’un côté l’enracinement et de l’autre l’errance, que peuvent bien ressentir les femmes dont l’odyssée est contrainte, limitée, ligotée ? Puisque leur maison représente aussi bien leur borne-frontière que leur prison, et qu’en y survivant, elles en font parfois un lieu de liberté…

Alors, quand donc est-on chez soi ? Lorsqu’on est accueillie, « soi-même, ses proches, sa, ses langues », répond Barbara Cassin à sa propre question. De quoi méditer pour notre Europe.

Sabine Panet

Je ne souligne que certains articles.

  • Un « lieu à soi » pour les femmes. Entretien avec Marie Darrieussecq et Mona Chollet pour un grand entretien autour de l’œuvre de Virginia Woolf et du « chez-soi » des femmes.

    L’espace, le « lieu à soi », A room of One’s Own, l’insoluble partage des tâches ou la « lutte sourde pour un territoire, l’espace, le temps » et le « chacun responsable de son espace », la grammaire et la règle de proximité, les gestes du quotidien, la disponibilité socialement construite des unes et non des autres, l’attention aux choses, « De l’argent et un lieu à elle »…

    En complément possible :

    Mona Chollet : Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, le-strapontin-dont-je-parlais-je-lai-deplie-moi-meme-sans-attendre-quon-my-autorise/

    Virginia Woolf : Une chambre à soi, dans la traduction de Clara Malraux, on-ne-peut-persister-a-dire-mais/

    L’Académie contre la langue française. Le dossier « féminisation », Ouvrage publié sous la direction d’Eliane Viennot, faire-entendre-donc-comprendre-que-les-femmes-existent/

  • Paula Modersohn-Becker, « Dénudées des hommes », le regard de la peintre.

  • Les maisons Marouane. Être née ailleurs, être exilée, se trouver un « chez-soi », entretien avec l’écrivaine Leïla Marouane.

  • Sans papiers, sans droits. Reportage photo dans la maison de l’« occupation Ebola », à Saint-Josse. « C’est le quotidien d’êtres humains devenus des ombres. Des ombres qui luttent pour leurs droits tant bien que mal, affrontant une violence quotidienne causée par le silence des décideurs ».

  • Les vies cachées des femmes sans abri. Un centre d’hébergement.

  • La maison des mères célibataires. Des femmes vivent chacune seule avec leur enfant.

  • Les horizons variés des femmes au foyer. Le long temps du travail domestique, les assignations naturalisantes, le mariage et les discriminations, l’absence d’autonomie financière… Et en cas de divorce ou de séparation, « les femmes payent alors le prix fort du travail qu’elles ont fourni gratuitement à leur famille durant leur union, au lieu d’avoir développé leur autonomie financière »…

  • Un roman oublié, « Toilettes pour femmes » de Marilyn French, « French a su mettre en mots la frustration et la soif de liberté que les femmes n’arrivaient pas à exprimer ; elle est parvenue à faire de leur conscience et de leur solidarité une force active de libération. »

  • Maisons de femmes, refuges entre elles. Maisons, refuges, squats, lieux collectifs en tout genre : visite de « chez elles » que des féministes construisent ensemble. L’Aquila en Italie, Rue Blanche à Bruxelles, Buon Pastore à Rome… « Aujourd’hui, les politiques d’égalité se basent sur l’interdiction de toute discrimination fondée sur le sexe en oubliant essentiellement les femmes qui souffrent de ces discriminations ». Des lieux de femmes en non-mixité choisie. (voir la vidéo, Christine Delphy : la non-mixité, une nécessité politique, christine-delphy-la-non-mixite-une-necessite-politique-2005/)

Un journal de nos amies belges à faire connaître

axelle HS : Chez soi, juillet-août 2016, http://www.axellemag.be/fr/

Didier Epsztajn

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