Exposition galerie Mathmoth,  Jef Aérosol et Lee Jeffries, mars 2015

A plusieurs reprises, dans ces colonnes, je vous ai présenté des œuvres de célèbres pochoiristes, C 215 et plus récemment Artiste-Ouvrier. Sans pour autant négliger le contenu des œuvres, j’ai été passionné par les techniques. Si tous les pochoiristes ont des « cartons » (des layers), les découpages et les mises en couleurs diffèrent. Certains s’en tiennent à un carton par couleur, d’autres dont les pochoiristes du W.C.A. (working class artists) découpent un carton pour les ombres et un pour les « lumières ». Les projections des bombes aérosols, dans cette technique, offrent une liberté absolue aux artistes qui ne sont plus tenus à la co-incidence un carton-une couleur. Mon questionnement a également porté sur la spécificité du pochoir. Qu’apporte un pochoir par rapport à une peinture ou à une sérigraphie par exemple ?

En mars dernier, une superbe exposition à la galerie Mathmoth, m’a apporté quelques éléments de réponse. En effet, à partir des photographies de Lee Jeffries, Jef Aérosol a réalisé des pochoirs. Les photographies-source sont exposées ainsi que les pochoirs. Certaines œuvres que je reproduis dans ce billet, présentent d’un côté la photographie et de l’autre le pochoir. La comparaison des modes d’expression et des techniques en est facilitée. J’ai choisi trois de ces œuvres pour illustrer mon commentaire.

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Les œuvres à quatre mains sont des portraits. Par rapport à l’axe médian d’un visage, la partie droite représente le cliché de Jeffries et, la partie gauche, la « traduction » par Jef Aérosol de la moitié du visage « manquante ». La moitié « photographique » n’est pas le symétrique inversé de l’autre partie. Nous savons que nos visages ne sont pas symétriques et il n’était pas possible pour les deux artistes de procéder d’une autre manière, leur volonté commune étant de montrer des visages de personnes éprouvées par une vie de misère, le plus souvent dans la rue. L’objectif est bien de valoriser les visages pour redonner de la valeur aux personnes.

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Passons sur des différences de détail : la flèche rouge qui signe les pochoirs de Jef Aérosol (nous l’avons vu dans le post sur son immense pochoir « Chut ! ») qui, à mon sens, n’a pas d’autres significations (ce n’est pas un signe pour attirer l’attention du spectateur sur un détail de l’œuvre). La différence majeure est liée aux caractères spécifiques des deux techniques. La photographie noir et blanc est de facto une photographie dans une très large gamme de gris. Ces gris sont selon les émulsions extrêmement nombreux et les photographes choisissent leurs émulsions(ou la sensibilité) en fonction des effets qu’ils veulent produire. Certains rechercheront du « piqué », une reproduction précise du détail et un fort contraste ; d’autres moins de piqué et plus de douceur dans les harmonies de gris. Concernant les portraits, le photographe a des choix : rechercher à masquer des détails disgracieux à ses yeux (taches, boutons etc.) – il existe même des réglages « peau douce » pour, dès la prise vue rendre plus lisse la peau et gommer les « défauts ». Au contraire, des photographes, dont Lee Jeffries, veulent monter la vérité des visages. Et cette vérité est belle. Les gris sont nombreux (plusieurs centaines) et le rendu volontairement précis et contrasté.

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Le pochoiriste, partant de ces clichés, limite, volontairement également, les gris et les noirs. Des gris relativement proches en photographie sont « traduits » par des surfaces homogènes d’une seule couleur de gris (des aplats). Cette réduction des couleurs et des teintes accentuent très fortement le contraste. En d’autres termes, alors que le blanc pour un portrait n’est-théoriquement-pas possible et le noir absolu, très difficile à obtenir, le pochoiriste qui dispose d’un autre matériau pour représenter obtient des blancs francs et des noirs.

Bien que le noir et blanc en photographie accentue le graphisme d’un portrait, le pochoir va encore plus loin dans le caractère graphique du visage-source. Le pochoir garde des traits de la photographie (précision, relative conformité au modèle etc.), il emprunte aussi des traits de la peinture de chevalet (davantage de liberté par rapport au modèle etc.)

Il est bien possible que le pochoir ne soit plus une technique « bâtarde », entre photographie et peinture) mais un authentique moyen d’expression artistique offrant à son créateur une véritable liberté et des limites.

Richard Tassart

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