L’affaire Gina Lisa Lohfink ou comment transformer une victime en coupable

En Juin 2012 une actrice de télé et topmodel Gina Lisa Lohfink sort dans un club berlinois avec deux hommes, (dont un footballeur célèbre). Elle y boit sans doute beaucoup et se fait emmener par les hommes dans un appartement.

Le lendemain apparaissent sur internet des videos montrant des viols perpétrés par ces deux hommes sur elle, pendant lesquels on l’entend dire « arrête » et « non ». Elle obtient le retrait de ces videos, mais elles se sont déjà répandues sur le web. Incapable de se souvenir de ces événements elle suppose que des drogues avaient été mélangées aux boissons de la veille, mais n’ayant pas demandé d’analyses médicales assez vite, son premier souci ayant été de stopper la diffusion de ces videos, elle est incapable de prouver qu’elle a probablement été victime d’intoxication. Elle a donc mandaté son avocat uniquement pour la défendre contre l’atteinte à la vie privée dont elle a été victime. Dans le cadre de l’enquête suivant cette plainte apparurent des textos échangés entre les deux hommes, dans lesquels il est question de négocier ces vidéos auprès de sites pornos pour 100 000€. Les deux hommes sont jugés et l’un d’eux condamné à une amende de 1300€.

Mais quelques temps après Gina Lisa Lohfink porte plainte pour viol, ce qui fait redémarrer la machine judiciaire, avec une enquête très traumatisante pour la jeune femme, puisque les fameuses vidéos sont une partie essentielle du dossier. Toute la presse s’en empare et toute l’opinion publique friande de frasques de stars se prononce sur la question : rapports consentis ou viols ? Et de dénoncer allègrement la vie sexuelle dissolue de Gina Lisa Lohfink, l’accusant de se déshabiller devant les caméras de façon tellement habituelle qu’elle ne peut plus se souvenir de chaque occasion, de frôler le porno dans ses émissions de télé-réalité, de fréquenter des hommes connus pour leurs performances sexuelles et le nombre de leurs partenaires, bref de l’avoir « bien cherché », voire de vouloir se mettre en scène comme victime, requalifiant en viols une nuit d’ébats sexuels habituels pour en tirer profit.

Parallèlement plusieurs organisations féministes se liguent pour dénoncer une justice qui ne traite que 8 % des viols perpétrés en Allemagne car la plupart des victimes renoncent à porter plainte, et les rares procès n’aboutissent à une condamnation des violeurs que dans 12 à 20 % des cas. Depuis longtemps les organisations de lutte contre les violences faites aux femmes s’indignent du traitement judiciaire des viols et agressions sexuelles, et avaient même lancé début 2012 avant donc que l’affaire Gina Lisa Lohfink n’éclate le hashtag « je n’ai pas porté plainte parce que », inspiré par l’exemple francais. Celui-ci avait connu un succès retentissant, des milliers de femmes révélant anonymement les viols dont elles avaient été victimes et les effets stigmatisants d’une plainte ou d’un dévoilement qui les avaient retenues de porter plainte et même d’en parler.

Depuis 2011 l’Allemagne a signé la Convention d’Istanbul et doit adapter sa législation, c’est ce que réclament l’opinion publique, les associations et une partie du corps médical inlassablement. Heiko Maas, l’actuel ministre de la justice reste inactif malgré les nombreuses pressions qu’il subit, y compris de sa collègue ministre des droits des femmes Manuela Schwesig.

Quelque associations soi-disant féministes qui dénoncent la « pornification » de la culture de masse, notamment illustrée par l’émission Germany’s Next Topmodel (qui a lancé la carrière de Gina Lisa Lohfink) ont eu une attitude ambivalente par rapport à cette affaire. Car s’il est évident qu’elle a été violée et que les coupables devraient être poursuivis, elle participe à cette culture du viol et à sa banalisation en menant sa carrière d’actrice. Ses choix et ses pratiques sont exactement ce que les féministes combattent : objectification et hypersexualisation du corps selon des canons de beauté patriarcaux, commercialisation de l’intimité et de la sexualité. Ce qu’il faut combattre c’est pourtant bien toute cette mécanique d’objectification, pas les femmes objectifiées, mêmes si elles se disent, ou se croient d’accord.

Il était difficile de faire de cette femme une figure emblématique de combats féministes, et pourtant elle l’est devenue. Une étape supplémentaire dans le déni de justice a en effet été franchie début Juin 2016: Gina Lisa Lohfink a été poursuivie en justice pour faux-témoignage. Cette plainte est d’un tel cynisme que Heiko Maas a pris position publiquement pour une réforme du droit pénal. Il en a reconnu l’absolue nécessité. Cependant la plainte a abouti et c’est donc une victime de viols en réunion sous stupéfiants qui a été condamnée à 24 000 € de dommages et intérêts. Signal fatal pour toute femme en Allemagne qui vient de subir un viol : le résultat déjà sensible est une chute dramatique des plaintes enregistrées pour viols. Pourtant rien ne laisse penser qu’il s’en produit moins, mais les femmes sont encore plus découragées d’avance de porter plainte.

Une grande vague de protestation et de révolte s’est levée sur toute l’Allemagne face à ce déni manifeste de justice. Plusieurs associations ont appelé à une manifestation de soutien lors du procès en appel qui a eu lieu lundi 27 Juin au tribunal de Berlin, appelant même au dépassement de clivages omniprésents en Allemagne entre associations féministes « pro-prostitution » et associations féministes abolitionnistes. Un collectif a été fondé « Team Gina Lisa » et pendant le procès des femmes se relayaient au micro devant le tribunal pour dénoncer publiquement des agressions sexuelles ou des viols subis dont elles n’avaient pas osé parler jusque là. La principale intéressée s’est montrée très émue et reconnaissante de cette solidarité et a remercié les personnes présentes (environ mille) à la sortie du tribunal. Le verdict tombera le 8 Août.

Mais l’assemblée allemande n’a pas attendu ce verdict pour agir. Le 7 Juillet était votée à la quasi unanimité une loi pénalisant le viol dans une définition moins restrictive : un « non » suffit pour définir un viol. C’est ce que réclamaient les associations de défense des droits des femmes depuis longtemps.

Florence-Lina Humbert

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De l’auteure :

Cologne : non au sexo-racisme, cologne-non-au-sexo-racisme/

Des bordels propres et des registres de prostituées : voilà le rêve émancipateur des verts allemands, des-bordels-propres-et-des-registres-de-prostituees-voila-le-reve-emancipateur-des-verts-allemands/

Aujourd’hui pour la 1ère fois en Allemagne une émission de télé évoque la pénalisation des acheteurs de sexe, aujourdhui-pour-la-1ere-fois-en-allemagne-une-emission-de-tele-evoque-la-penalisation-des-acheteurs-de-sexe/

Pauvreté et autonomie sexuelle, pauvrete-et-autonomie-sexuelle/

Être rrom en Roumanie, etre-rrom-en-roumanie/

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