Débrouiller les apparences, déceler l’invisible sous le visible

Fiche-MDes articles contre les injustices sociales et politiques, les effets du colonialisme… Les années 30.

Irlande, l’oppression des anglais, l’armée républicaine, 1913, « Les rebelles attaquant le Château, s’emparant de la Poste centrale, se barricadant dans les maisons et creusant des tranchées dans Stephen’s Green Park, tandis que les forces de la Couronne, écrasantes en nombre, armées de canons et de mitrailleuses, balayaient la population, et faisaient sauter à la dynamique les bâtiments publics », la division territoriale, « On découpait dans la chair vive de l’Irlande, on y taillait un Ulster politique, absolument artificiel, destiné à perpétuer les divisions et les antipathies », le dépeuplement… « Nous nous soulèverons encore ! »

Usa, San Francisco, des militants du mouvements ouvriers condamnés, Tennessee, des lynchages, la « ligne de couleur », les lois ségrégatives…

Les parias en France, celles et ceux qui ont fuit l’Allemagne hitlérienne, « parqués dans des casernes ou des bastions désaffectés, creusés de faim… », les bureaux d’exil, « Pour des milliers et des milliers, il a pris la forme légère, impersonnelle et anodine d’une feuille de papier bleu », le refoulement quasi arrêt de mort, les apatrides, les heimatlos, « toutes les frontières leur sont fermées ». En France des êtres humains de « seconde zone », des parias…

Je souligne un article de janvier 1936, « Je suis un étranger » et son terrible « L’abîme est trop profond, sans doute, pour qu’on m’entende ».

« Ce peuple morne et disloqué, ne dites pas qu’il est composé d’Italiens, d’Allemands, d’Autrichiens, de Grecs, de Polonais ou de Lithuaniens, car ceux qui sont ici n’ont qu’un trait qui les marque et qui leur fait se ressembler : ce sont les refoulés, les expulsés, les « éloignés », les sans-terre, les sans racines ; les sans-foyer, les sans-refuge, les sans-but, les sans lendemain ou, pour tout dire en un seul mot, les étrangers »

Dans un série de douze chroniques « France, terre d’asile », Madeleine Paz parle, entre autres, de l’hallali sonné, du « gibier de prison », des apatrides, des épaves, des « bêtes aux abois », de la « petite Pologne » dans le nord industriel et minier (« les maisons ont un masque noir, les gens ont l’air de se mouvoir dans un brouillard nocturne, la terre sue un jus gras et noir, les villes vous soufflent au visage une haleine brunâtre, et lorsqu’on voit dans les jardinets minuscules fleurir les lys, on est quelques secondes à se demander ce que cette blancheur fait là. »), les « indésirables » renvoyés, la plus effroyable misère, le Front populaire, les mineurs syndiqués, le mouvement migratoire féminin, les servantes de ferme, les proscrits d’Hitler (Allemagne et Autriche), les italiens, « Pas un hameau, pas un village qui ne porte la trace de leurs main », les 27 nations et la tragédie des réfugiés, l’appareil judiciaire en machine à distribuer des mois de prisons, « Ce qui est et ce qui doit être » et qui ne fut pas… Et l’Etat français ne dédaigna pas enfermer des (ex-)citoyen-ne-s allemand-e-s ou autrichien-ne-s dans des camps…

Madeleine Paz écrit sur le « problème colonial », le ridicule « notre empire colonial », les conséquences tragiques du fait colonial. « Surveillance policière, censure postale, étouffement de la presse, étranglement des libertés, arbitraire absolu de la haute administration, interdictions, empêchements de toutes sortes, exactions de tout acabit, arrestations en masse, tortures – mais oui : tortures ! -, à l’occasion bombardements de villages ; jusqu’à présent, tous les moyens ont été mis en œuvre pour que rien ne filtre, pour que l’éruption ne se voie pas, ne s’entende pas, que l’écho même en soit étouffé ».

Reste cependant que son analyse des rapports entre Front populaire et des colonies n’est pas à la hauteur des conditions même de l’émancipation. Ne parle-t-elle pas de « colonisation altruiste » reprenant à son compte les propos de Marius Moutet ministre des Colonies en 1936.

Au delà des multiples critiques portées et portables sur les politiques menées par Léon Blum et ses alliés, je souligne le refus de rompre avec la colonisation, de favoriser la décolonisation et la destruction de l’« empire français » et le refus d’accorder aux femmes l’égalité citoyenne.

Cela n’enlève cependant rien aux terribles descriptions des effets de la colonisation, comme à Meknès, à la mise en avant de la parole des « indigènes », aux analyses sur le Maroc, aux relations entre colons et « indigènes » (dont la spoliation des terres, les expropriations, la dénonciation du « droit du plus fort »)…

Les populations colonisées sont aussi en métropole, populations marocaines, algériennes, kabyles… Sans oublier les ravages de la tuberculose, la solitude, « un peuple d’hommes seuls »…

La seconde partie du livre est consacré à l’affaire Victor Serge, la campagne pour arracher aux geôles staliniennes le militant-écrivain…

« Il y a des voix qu’on ne tue pas !

Il y a des élans qu’on ne brise pas ! »

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Il était minuit dans le siècle, certain-e-s ne cédèrent pas.

Sur Victor Serge : Susan Weissman : Dissident dans la révolution, Victor Serge, une biographie politique, le-souffle-de-l’emancipation-possible-puis-le-minuit-de-la-contre-revolution/

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Madeleine Paz : Je suis étranger

Reportages, suivis de documents sur l’affaire Victor Serge

Textes réunis, présentés &annotés par Anne Mathieu

Editions La Thébaïde – Collection Au Marbre 2015, 396 pages, 22 euros

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