Regarder avec l’attention de la connaissance

9782707188601

La sociologie. « En rendant visibles les régularités collectives ou les habitudes dont les individus ne sont pas toujours conscients, en mettant en lumière des structures, des mécanismes ou des processus sociaux qui sont rarement le produit de la volonté des individus tout en les traversant en permanence de manière intime, elle a infligé à l’humanité une quatrième blessure narcissique »

Dans son introduction, Bernard Lahire souligne, entre autres, que « l’individu n’est pas une entité close sur elle même », la réalité des dissymétries ou des inégalités, les rapports de domination et d’exploitation, les exercices de pouvoirs ou les processus de stigmatisation… Il parle de ceux qui ont intérêt à faire passer les vessies pour des lanternes « des rapports de forces et des inégalités historiques pour des états de fait naturels, et des situations de domination pour des réalités librement consenties ».

Il s’agit d’une « réponse » au Malaise dans l’inculture du très libéral-libertarien Philippe Val, d’objections aux critiques confondant « travail de description » et « travail de justification ou de dénonciation », à celles et ceux qui pensent la critique comme « une atteinte à l’idée d’un sujet libre et conscient » (« à juste titre » ajoute l’auteur).

« Il faut donc expliquer ce que sont ces sciences de la société et ce qu’elles ne sont pas, détruire les procès d’intention les concernant, et rappeler leur utilité sociale ».

Il s’agit d’un livre écrit en langue commune, loin des jargons sociologiques, des habitudes universitaires ou soit-disantes savantes. Et ce faisant, Bernard Lahire poursuit, entre autres, son travail sur les socialisations, l’analyse des individu-e-s comme « plis singuliers du social »… Un livre de combat politique au sens le plus critique et nécessaire, un livre pour des citoyen-ne-s un peu plus sujets de leurs actions.

Je ne souligne que certains points et me laisse aller à des esquisses, quelques fois éloignées des analyses de l’auteur, comme invitation à lire et discuter

Causes non réductibles à la « seule décision intentionnelle », différence entre le normatif de la justice et le non-normatif de la connaissance scientifique, « Penser que chercher les « causes » ou, plus modestement, les « probabilités d’apparition », les « contextes ou les « conditions de possibilité » d’un phénomène revient à « excuser », au sens de « disculper » ou d’« absoudre » les individus, relève de la confusion des perspectives ».

Et l’auteur n’hésite pas à faire intervenir le commissaire Maigret, « son but est de rendre raison d’actes qui paraissent parfois ne pas en avoir, ou de nécessiter ce qui paraît n’être que surgissement aléatoire » et de rappeler que les crimes ne prennent éventuellement sens « que replacés dans le réseau social complexe de leur apparition ». J’ai écrit éventuellement car la recherche ne permet pas toujours de dépasser les états de sidération et d’incompréhension pour des actes humains perçus comme inhumains. Tous les actes faits par des êtres humains, ou des groupes d’êtres humains, relèvent pourtant bien de rapports sociaux, de rapports organisés (même si nous peinons à saisir ces organisations) entre êtres ou groupes sociaux. « Seules cette prise de distance et cette désindividualisation du problème permettant permettent d’envisager des solutions collectives et durables ».

Il ne s’agit pas de rejeter l’« affect », mais de mettre à distance son omniprésence, les attitudes magiques ou émotionnelles. Nos peurs et/ou nos désirs ne sont pas la réalité. Il convient d’analyser en prenant en compte notre position, nos intérêts, nos fantasmes, notre point de vue situé… de sortir « du rapport émotionnel et partial à la réalité » (peut-être serait-il plus juste d’écrire : de prendre en compte celui-ci). Prendre une attitude distanciée permet de « replacer les intentions individuelles, bien réelles, dans les réseaux d’interdépendance passés et présents qui les ont structurées et les ont rendues possibles ».

Fiction de l’Homo clausus et du libre arbitre. Nous sommes des « prématurés sociaux » prédisposés « aux interactions sociales ». Notre singularité relative (individuelle) « n’est que la synthèse ou la subtile combinaison de l’ensemble des expériences » que nous avons vécues avec d’autres « à des degrés d’intensité variables et dans un ordre déterminé ». Le déterminisme ne se confond pas avec le caractère prévisible des événements. Il s’agit au mieux « des probabilités d’apparition de comportements ou d’événements ».

L’auteur insiste sur la complexité des individu-e-s, l’hétérogénéité et les éléments plus ou moins contradictoires, « le produit de l’interaction entre des (rapports de) forces internes et externes », la multisocialisaton et les multidéterminations… Il faut donc contextualiser, prendre en compte le « tissu des relations », historiciser, relier. « Modelés par ce monde que nous contribuons à modeler, nous ne lui échappons d’aucune façon »

Notre liberté n’est pas un donné a-historique et a-social, un inné ou un déterminisme biologique, mais bien au croisement de contraintes multiples… Ce qui nous permet, entre autres, aussi de nous demander « ce qu’il faut faire pour transformer la réalité et redonner aux individus un pouvoir sur le réel ».

La fonction sociale de la « philosophie de la responsabilité » est de légitimer l’ordre des dominants, de déréaliser les dominé-e-s (et nier bien évidement les relations sociales de pouvoir), de projeter « dans la tête des dominés une mentalité ou une psychologie de dominants » (voir l’apport incontournable des féminismes matérialistes sur ce sujet, par exemple, Christine Delphy ou Nicole-Claude Mathieu).

Bernard Lahire souligne que « le consentement individuel efface la domination ». Sur ce point, je renvoie à Nicole Claude Mathieu : « Quand céder n’est pas consentir » dans L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, la-definition-du-sexe-comporte-toujours-un-aspect-strategique-cest-a-dire-politique-dans-la-gestion-des-relations-entre-les-sexes/ et à Geneviève Fraisse : « l’argument du consentement des dominés est un énoncé qui ne saurait faire preuve » dans Du consentement, car-dire-oui-cest-aussi-pouvoir-dire-non/.

Et pour l’utiliser moi-même je ne peux que souscrire à la démonstration autour du travail du dimanche et de la prostitution, de l’ironie d’appeler « liberté » un choix effectué sous contrainte… Les passages sur la prostitution, le « travail émotionnel », les rapports proxénètes-prostitué(e)s me semblent tout à fait adéquat à la démonstration. Il en est de même des choix des salarié-e-s…

L’auteur interroge les « conditions sociales de production d’un consentement », la question de la genèse des désirs, des volontés ou des choix… Et il poursuit sur la rupture avec les fausses évidences, la sociologie du travail, la mise à jour de logiques invisibles ou invisibilisées, les transformations des phénomènes considérés comme invariants ou éternels, les explications mono-causales, « les discours publics sur les problèmes sociaux nous parlent de bien d’autres choses », les effets différenciés et conjugués pour les individu-e-s, le penser relationnellement, « l’exigence d’un mode de pensée relationnel contre les modes de pensée essentialistes », l’éclairage sur les effets de la domination… les modifications des possibles, « nier l’état du réel n’est sans doute pas la meilleure façon de pouvoir le transformer ».

Et Bernard Lahire a tout a fait raison de faire un paragraphe intitulé « Inégalité mon amour ». Il s’agit pour Philippe Val et bien d’autres, d’« inverser le sens réel des stigmates », de refuser l’égalité non réduite à l’égalité des chances, « dans un contexte politique et social trouble avec son lot de visions identitaires essentialisantes, de catégorisations ethnico-religieuses du monde, de montée des visions sécuritaires et répressive, d’attaques anti-intellectualistes et d’étalages décomplexés des signes de richesse »

Reste à « nous » saisir des arguments et des analyses pour à la fois revenir sur les naturalisations de faits sociaux, les rapports asymétriques et historiques de pouvoir, les fantasmatiques Homo-économicus, self-made-man, individus « comme atomes isolés, libres, autonomes et responsables », les mythes du don ou du génie, la méritocratie, l’individu-e pré-existant-e à ses relations sociales ou l’individu-e « libre et autonome qu’on veut rendre responsable de tous ses malheurs ».

Mais aussi les essentialisations des opprimé-e-s, des exploité-e-s, des situations historiques… Sans oublier les écarts entre les possibles apports des sciences sociales et les raccourcis en énoncés politiques scientistes ou magiques.

Puis sur les possibles, le temps du débat démocratique…

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Parmi les autres livres de l’auteur :

Ceci n’est pas un tableau. Essai sur l’art, la domination, la magie et le sacré, mettre-a-jour-le-canevas-et-les-fils-de-couleur-utilises/

Dans les plis singuliers du social; Individus, institutions, socialisations, quest-ce-quun-e-individu-e-sinon-une-production-de-part-en-part-sociale/

Monde pluriel, Se donner la possibilité d’entrevoir l’unité cachée d’un espace apparemment très morcelé

Franz Kafka, Éléments pour une théorie de la création littéraire, Pourquoi il écrit ce qu’il écrit comme il l’écrit

La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi

La condition littéraire, la double vie des écrivains

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Bernard Lahire : Pour la sociologie

Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse »

La Découverte, Paris 2016, 184 pages, 13,50 euros

Didier Epsztajn

 

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