Turquie : pôle expérimental mondial de la violence

Quelques heures après le coup d’État du 15 juillet 2016, la chaîne CNN Turk relaie l’appel de soutien du président Recep Tayyip Erdogan auprès de milliers de civils. Ils descendent dans la rue, souvent en criant Allah Akbar, autant de clameurs reprises et répercutées par les haut-parleurs de toutes les mosquées du pays. Tout était prêt comme les listes de purge : les miliaires, l’appareil d’État, la presse… Les commentaires vont bon train. J’ai beau lire, les spéculations multiples ne me convainquent pas. Je me pose des questions.

Acte raté de l’opposition ? Acte prémédité et autogéré du pouvoir autoritaire ? Règlement de compte avec les Kurdes et répétition de l’histoire inspirée, 100 ans après, par le génocide arménien ? Petites magouilles au plus haut niveau afin de contrôler une région à forte plus-value stratégique et militaire ? Beaucoup d’hypothèses valent. Une vérité s’impose : quand le dialogue, la négociation, le débat, l’argumentation n’existent plus, la violence est inévitable. Ici elle est légitime, car c’est l’État qui en prend l’initiative. La violence est la langue de la domination. Le monopole étatique de la violence l’érige en système : la violence d’État est licite alors que la contre-violence (manifs, tribunes, …) est illicite. Le dictateur, étymologiquement « celui qui parle », est plébiscité alors que les subalternes, ceux qui n’ont pas la parole, sont pointés du doigt. Rompre avec l’évidence du monde reste notre seul pouvoir.

Retour sur quelques faits

Entre les 1er et 3 avril puis 12 et 14 avril 1909, le parti Jeunes Turcs, au pouvoir après un coup d’État depuis un an, fait tuer entre 20000 et 30000 Arméniens (non musulmans) à Adana, un centre économique florissant. Les motivations de ces massacres : des questions religieuses, sociales et économiques. Le 1er novembre 1914, le sultan déclare la guerre, ce qui donne l’occasion au pouvoir de mettre en place son projet d’épuration ethnique : sous prétexte de déplacer les populations pour des raisons militaires, les Arméniens sont déportés vers Alep en Syrie dans des conditions telles que la plupart meurent en chemin. Le génocide arménien a lieu d’avril 1915 à juillet 1916 et coûte la vie à un million deux cent mille Arméniens, soit les deux-tiers de la population arménienne vivant en Turquie à l’époque.

100 ans plus tard, le 22 juillet 2016, une semaine après un coup d’État, le président traditionnaliste, antiféministe et nationaliste Erdogan instaure l’État d’urgence pour trois mois. À coup de décrets, il organise une purge interne au pays. Il étend à trente jours le délai de la garde à vue et dans sa lancée suspend son engagement de respecter la Convention européenne des droits de l’homme. L’éventail de la répression est tout ouvert. Résultat : 18699 gardes à vue, 10137 incarcérations, plus de 80000 fonctionnaires mis à pied, dont près de la moitié d’enseignants. Parmi eux, 6000 officiers arrêtés, près de 3000 policiers hauts gradés écartés, 2745 juges mis à pied, dont deux membres de la Cour constitutionnelle, des dizaines de membres du Conseil d’État, de la Cour de cassation. Un millier d’écoles, 16 universités privées, 3 agences de presse, 16 chaînes de télévisions, 23 stations de radios, 45 quotidiens, 15 magazines et 29 maisons d’édition sommés de cesser leurs activités, et leurs biens confisqués. 1550 doyens de facultés démis de leurs fonctions, 1200 associations et fondations, une vingtaine de syndicats interdits, une centaine de résidences universitaires fermées et confisquées. Le 29 juillet la purge s’étend au secteur privé. Le président du conglomérat familial Boydak Holding, est arrêté en même temps que deux dirigeants de son groupe et des mandats d’arrêt sont délivrés contre l’ex-président du groupe qui a des intérêts dans l’énergie, la finance et les meubles. Le même jour, les combats reprennent contre les Kurdes de Turquie. Bilan : huit morts dans les rangs de l’armée turque et 35 parmi les combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), selon l’État-major qui accuse le PKK d’avoir attaqué. Excédé, et de ses propres dire, « Le président veut introduire une petite réforme constitutionnelle [au Parlement] qui, si elle est approuvée, fera passer le service national de renseignement [MIT] et les chefs d’état-major [de l’armée] sous le contrôle de la présidence ».

Erdogan cherche les pleins pouvoirs et, officiellement, à mettre à genou ceux qui jusqu’en 2013 l’ont soutenu et amené là où il est : la confrérie de l’imam Fethullah Gülen, du nom du prédicateur installé aux États-Unis depuis 1999. Meilleure alliée du Parti de la justice et du développement, l’AKP, le parti islamiste et néolibéral du président, dans sa conquête du pouvoir et tout au long du processus de la mise au pas de l’armée, de la police et de la haute magistrature turque dominées depuis les années 1920 par l’élite kémaliste, laïque et anticléricale, la confrérie a rompu les ponts avec son protégé en décembre 2013 par le lancement opportun d’une campagne dénonçant sa corruption et celle de son gouvernement.

Sans aucun hasard, six mois plus tôt, à dater du 28 mai 2013 et pendant trois semaines, « les révoltes de Gezi », mouvement de protestation contre un projet immobilier qui aurait mené à la destruction du parc de Gezi à Istanbul, ont enflammé la jeunesse turque, et se sont rapidement étendues à tout le pays, avec pour mot d’ordre la lutte contre les politiques répressive et islamiste du pouvoir, ses dérives traditionalistes et ses impacts dont les féminicides. Elles ont été violemment réprimées par la police. Depuis, la place Taksim est interdite de manifestations, en particulier pour le 1er mai, le 8 mars, ou la Gay Pride.

Entre la police et l’armée, les organes de répression turcs ne sont jamais très loin du pouvoir politique. Depuis la fondation de l’État moderne en 1923, l’armée représente la première force politique du pays. Tout au long du XXe siècle, elle est intervenue régulièrement, soit pour directement prendre le pouvoir (en 1960 et en 1980), soit pour assoir un gouvernement civil sous strict contrôle militaire (en 1971 et en 1997). Cette structuration militariste de l’État est un héritage du kémalisme : la République non démocratique mais « laïque », au sens de la soumission de la religion à l’État (et non de la séparation de la religion et de l’État), entend que l’islam sunnite soit sous contrôle d’une bureaucratie d’État, que le tiers des musulmans turcs qui ne sont pas sunnites soient exclus, et que les seules autres religions reconnues (et également sous contrôle) soient le judaïsme et les églises chrétiennes orthodoxes et arméniennes. Aucun dérapage n’est toléré. Aujourd’hui, l’armée turque est la deuxième plus importante de l’Otan, après les États-Unis, avec 77000 soldats professionnels et quelque 325000 conscrits.

Car la Turquie fait partie de l’Otan… Cette structure bien qu’issue de la Guerre froide entre l’URSS et l’Occident, est pourtant maintenue pour répondre à la seule volonté des États-Unis de conserver ouvert le fossé entre l’Europe et la Russie et ainsi conserver son rang de première puissance militaire mondiale. En tant que deuxième de la classe, l’État turc joue aujourd’hui et depuis la proclamation du Califat – existence de Daesh –, un rôle de tremplin. Il répond aux exigences du grand frère, comme par exemple fermer ses frontières à l’EI, accueillir sur son sol les réfugiés fuyant la guerre en Syrie et faire ainsi bonne figure auprès de l’UE. Il peut également jouer les seconds couteaux : il y a un peu plus de six mois, le 24 novembre 2015, le gouvernement Erdogan a fait abattre un avion militaire russe dans son espace aérien.

Mais la position de mineur est inconfortable. Alors le président et sa famille se permettent quelques désobéissances. Bilal Erdogan, fils du dictateur, est à la tête du groupe BMZ, une série d’entreprises mises en cause dans la signature de contrats de transport avec des entreprises européennes d’exploitation afin d’acheminer vers différents pays d’Asie le pétrole irakien volé par l’EI. Cette opération rapporte ainsi entre un et deux milliards de dollars de revenus annuels à l’organisation terroriste et s’effectue en violation des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Sümeyye Erdogan, fille du président, fait fonctionner un hôpital clandestin en Turquie tout près de la frontière syrienne. Les camions de l’armée turque y acheminent tous les jours des dizaines de blessés djihadistes de l’EI, les soignent et les renvoient au front en Syrie.

Ainsi, l’État turc est allié des États-Unis et en même temps son président ne fait pas de petites économies. Ce jeu maffieux peut plaire car il affaiblit l’Europe. Alors, vingt-cinq ans après la fin de la Guerre froide, quand on est à la tête du pouvoir états-unien, voire pour les Russes et dans un souci de déstabilisation mondiale, pourquoi ne pas renforcer le pouvoir de ses protagonistes ? Pourquoi ne pas focaliser les regards d’opprobre sur le méchant petit canard ? Pourquoi ne pas en profiter pour déplacer l’épicentre de la violence d’État et ainsi faire de la cécité une épidémie mondiale ?

Joelle Palmieri, 4 août 2016

https://joellepalmieri.wordpress.com/2016/08/04/turquie-pole-experimental-mondial-de-la-violence/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s