L’Etat de droit(e) passera-t-il l’arme à gauche ?

L’état des armes de la gauche.

Il fut un temps où la gauche imaginait librement son projet d’une humanité fraternelle et chantait avec ferveur son désir d’une internationale du genre humain. C’était un projet de rupture logique avec le monde réel du capitalisme qui rend tout cela impossible.

Puis, abandonnant peu à peu sa raison d’être, la gauche se mit à accepter le capitalisme et à voir l’Etat comme instrument possible de son humanisation (et plus tard de son « écologisation »).

Les exemples du socialisme réel puis leur échec avéré furent pour la gauche le double trauma qui installa le processus qui allait l’emporter dans une mort programmée.

Alors même que ces révolutions du siècle précédent furent rapidement étatisées et donc vouées à n’en plus être, la gauche, toute à sa dégénérescence, fut incapable de trouver là une nouvelle occasion de rejeter l’Etat et l’étatisation et de retrouver sa santé révolutionnaire. Alors, elle s’auto détruisit en réhabilitant le pouvoir séparé de l’Etat gestionnaire du capitalisme et parallèlement en participant pleinement au jeu de dupes de la compétition électorale.

Lorsque l’on évoque « la gauche », il faudrait plutôt parler de ce qu’elle était devenue à son sommet : une bureaucratie qui fréquentait d’un peu trop près les institutions étatiques et les milieux patronaux.

Du côté de la « base, il est certain que les améliorations de toutes sortes arrachées depuis un siècle à cette oligarchie du capitalisme, n’inclinèrent pas non plus à vouloir avec autant de ferveur un autre monde.

La gauche était née révolutionnaire, autant par principe que par nécessité. C’était sa raison d’être et son souffle. Abandonnant le désir d’un changement radical partagé par une masse d’humains (les points de vue quant au rythme varient cependant) et coupée de ses racines, la gauche se condamnait à l’asphyxie.

Doit-on parler de trahison du principe ou de nécessité disparue ? Je ne crois pas qu’il faille trancher. Je crois même qu’il n’y a pas à raisonner en ces termes-là.

Le désir de changement.

Toujours est-il que ce qui relève du principe, c’est-à-dire tout ce qui motive à vouloir radicalement un autre monde et une autre existence, ne meurt pas dans le cœur des Hommes.

En revanche, l’évolution sociale et culturelle modifie les termes de ce désir.

Par exemple, le schéma mental manichéiste n’est plus la base ou en tous cas la base unique qui nous anime, même si les pouvoirs et les candidats au pouvoir s’efforcent de la stimuler, particulièrement depuis quelques années : les bons/les méchants, le bien/le mal, le marché libre/le goulag, Etat de droit/Etat canaille, opération militaire/terrorisme, démocratie représentative/régime autoritaire, gauche/droite…

Autre exemple : la violence n’est plus une option envisagée et elle est encore moins considérée comme un passage obligé.

L’évolution sociale a également rendues obsolètes les structures et organisations qui portaient collectivement ce désir de changement radical.

Tout ceci conduit à repenser le temps de la transformation, temps qui ne peut qu’être long puisque tout ou presque est à recréer : démocratie réelle, organisation, économie au service des besoins plus sobres et de nos valeurs…

C’est pourquoi les révolutions qui consistent à substituer un pouvoir à un autre n’en sont pas réellement, contrairement à ce que les discours officiels s’évertuent à nous dire. C’est pourquoi, les révolutions d’une année ou même moins qui ont cette issue ne sont rien d’autre qu’un changement de pouvoir sans le moyen électoral.

Ce qui se fige et ce qui cherche à figer les esprits est condamné à disparaitre. L’évolution des esprits ne s’arrête évidemment pas, mais il faut du temps au temps. C’est pourquoi, l’histoire parait patiner, celle qui nous fait cheminer dans une autre histoire que celle de l’économie de la destruction et de son pouvoir oligarchique.

Une raison essentielle réside dans le fait qu’à gauche, on continue à vouloir que l’histoire repasse les plats et qui plus est, des plats fantasmatiques.

On veut que le présent et le futur se conforment au cadre politique du passé. Celui-là même qui ne servit rien des plats qui devaient faire chanter les lendemains.

Ce faisant on cautionne l’idéologie de la linéarité ou de l’achèvement de l’histoire. Une idéologie colportée par les partisans de l’ordre en place, ennemis de l’écriture d’une toute autre page.

Ce faisant, on a perdu ce que l’histoire signifie comme dynamique des ruptures.

Cette obstination se fait aussi sur l’oubli de grands enseignements du camarade Marx et d’autres analystes critiques du capitalisme. Outre son analyse de la fonction de l’Etat, cette mise en garde de Marx : « Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre. »

Une autre page s’écrira lorsque les camarades seront à nouveau plus nombreux à re-connaître l’Etat pour ce qu’il est. Et non pas pour le maître d’œuvre possible de la construction d’un autre monde, d’une autre vie ensemble sur la terre. Ce qu’il n’a jamais été.

Vulgates masochistes.

Tout un corpus de vulgates fabrique les œillères.

Cela concerne l’image dégradée du peuple, si même on considère encore son existence. La perception générale de l’intelligence des masses s’est elle-même fondue dans celle des spectateurs d’une télévision essentiellement vulgaire, du public hurlant des stades de football et des consommateurs se bousculant devant les soldes. L’humain est comme ça, entend-on souvent. Et « comme ça », renvoie toujours au cupide, à l’égoïsme, au pire.

L’animal humain commun serait au fond devenu un des pires de la création.

Avec l’effacement de la classe ouvrière et d’une conscience qui rayonnait au-delà d’elle, cette perception dégradée du « peuple » – (et de soi, puisque nul n’est exclu d’une population) s’installa peu à peu sur fond de compétition « libérale » exacerbée et d’opposition impuissante.

On passa de « la cause du peuple » à « c’est à cause du peuple ». L’idéologie libérale poussa évidemment dans cette direction quelque peu masochiste, mais infiniment rentable pour sa contre-révolution.

Une gauche se revendiquant « vraie », engagée, militante, plus intellectuelle que la moyenne, n’échappe pas à cette conception d’un peuple désormais étranger à elle. Nos camarades semblent bien davantage tentés par un élitisme qui fut depuis toujours l’apanage des dominants.

La société du capitalisme serait, non plus divisée en classes sociales antagonistes, mais clivée en une masse passive plutôt inconsciente et un peu conne et une minorité active plutôt consciente et éclairée.

Cette conception de l’humain divise et cet élitisme, vieux comme la domination, n’en finit pas de justifier et de perpétuer le pouvoir séparé, c’est-à-dire aux mains d’un maître et d’une minorité sociale perçue comme seule capable de diriger une masse incapable voire inquiétante.

Nature malmenée

Dans le triste spectacle qui se déroule sous nos yeux, on assimile totalement l’homme à son image, communiquée en particulier par les grands médias. Le pessimisme fait rage dans notre monde d’en bas. La division et le fatalisme s’en nourrissent. Avec eux, la culture de l’émancipation collective s’absente et l’histoire de la transformation sociale est en berne.

Il y a une grande fatigue à la fois intellectuelle et spirituelle chez ceux et celles qui font leur cette conception qui appartient au discours dominant et qui fabrique le conformisme.

L’humain manipulé, réduit et infirme qui est celui du monde marchand et de sa non démocratie, y est assimilé à la nature de l’Homme. Or, il s’agit évidemment là d’une réalité humaine contextualisée, évidemment très partielle et déformée. Cela fait écho à mère nature malmenée par le système productiviste.

On identifie les humains aux acteurs qui à la fois participent au spectacle et le subissent depuis leur venue au monde.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer ici quelques faits divers qui relatent un certain développement actuel des agressions perpétrées par des individus à l’esprit particulièrement égaré, à l’encontre d’acteurs qui jouent plutôt bien des rôles de méchants dans des séries télévisées.

À condition.

Personnellement, je ne doute pas que l’esprit de rupture revienne malgré tout. Il point déjà.

Pas tellement grâce à une réflexion qui serait à nouveau plus pertinente, parce que libérée des perceptions aliénées et du mauvais côté des conforts acquis.

Mais bien plutôt lorsque ces acquis seront repris à un tel niveau par le pouvoir, qu’il forcera à revoir l’Etat pour ce qu’il est réellement : l’instance centrale de l’adaptation forcée au capitalisme et de sa légitimation. On est sans doute déjà entré dans cette époque.

La fonction de l’Etat est donc tout à fait primordiale dans le système capitaliste. Les tâches y sont nombreuses et rassemblées. A la fois direction de la fabrique du consentement, de la communication et de la construction des croyances, scène permanente du spectacle de diversion.

Ses tâches transversales : il est le centre institué d’ingénierie de la construction puis de la rénovation nécessaire du marché capitaliste, l’organisateur officiel de son sauvetage cyclique et du racket nécessaire à leur existence confondue.

L’Etat est enfin à tout moment le maître du contrôle et de la répression. Celui qui « a le monopole de la violence légitime » et qui légitime la violence de l’économie marchande qui instaure la compétition et la pénurie de l’abondance.

Derrière le masque démocratique et la diversion ressassée du doigt qui montre la lune, il s’agira de s’apercevoir à nouveau qu’« Etat canaille » est bien un pléonasme ontologique.

Il n’y a pas là une théorie anarchiste excessive et aventureuse. C’est le sobre constat qu’une histoire d’à peine deux siècles nous invite à faire.

A condition de ne pas donner dans l’idéologie étatiste peu ou prou aveuglante.

A condition de ne plus faire de la con-quête du pouvoir, la clé d’une rupture.

A condition de ne pas s’enivrer des sécurités et du confort acquis en les attribuant trompeusement à l’Etat.

A condition de ne pas s’effrayer outre mesure de l’aventure inconnue que suggère la perspective de la disparition de ce dernier.

A condition de ne plus préférer l’aventure, elle, plutôt connue et très risquée, dans laquelle les pouvoirs politiques nous embarquent coûte que coûte, l’un après l’autre, quels qu’ils soient et sans dévier.

La main gauche de l’Etat de droit-e ?

La situation actuelle de nos sociétés démocratiques, c’est l’imposition à peu près totale d’une adaptation forcée à l’extension de la logique du marché capitaliste. Elle est un développement à la fois intensif au sein de chaque pays et extensif lorsque ce développement est observé au niveau planétaire.

A la question « pourquoi cela ? », une première réponse vient immédiatement : parce que nos sociétés ne sont plus en mesure de contester et d’influer sur le cours de ce développement-là.

L’histoire du capitalisme, ce fut aussi la lente construction collective qui avait permis cette influence, depuis l’avènement de ce système industriel et financier au 19ème siècle. Un avènement qui suivit de très près la création de la démocratie représentative bourgeoise.

Or cette force sociale collective est épuisée. Son inefficacité accompagne sa survie.

Il suffit par exemple de regarder l’attitude des jeunes générations à leur encontre depuis une bonne vingtaine d’années, pour constater la caducité historique de ses organisations contestataires, de leur logique, de leur fonctionnement et de leurs rituels.

Sans opposition de forces sociales suffisamment rassemblées, l’Etat écrit les lois et les décrets dont la machine productive et la logique de marché ont besoin. Il n’y a pas là de vice apparu et de dégénérescence politique ou morale au sein de l’Etat, comme on le lit et l’entend souvent. Il n’y a pas à pleurnicher sans cesse, comme des gosses, sur ce qu’il fait.

C’est sa fonction naturelle dans une construction sociale historique qui vise à rendre durable le pouvoir de la nouvelle classe dominante, en prenant en compte les défauts qu’avaient de ce point de vue-là la domination d’ancien régime.

Il s’agit toujours de soumettre la population aux intérêts d’une véritable caste. Mais celle-ci est désormais plus composite et elle permet ou donne en tous cas le sentiment d’être poreuse.

Dans tous les secteurs de la société (politique, économie, spectacle, arts, sport…), le système met en avant une grosse poignée de gagnants issus de la « base ». Sans cesse renouvelée, avec grande parcimonie, l’élite promue affiche des revenus dépassant parfois l’entendement. Ses membres sont d’autant redevables à l’égard de la démocratie de marché.

La logique de la loterie s’applique pour ces très rares nouveaux gagnants abondamment exhibés sous les projecteurs médiatiques. C’est une des facettes de cette pseudo démocratie qui doit donner le sentiment durable qu’il y a partout une compétition ouverte, nécessaire et saine et que gagner, c’est souhaitable et possible.

Géniale élection.

Mais c’est surtout le suffrage universel qui est la clé de voûte de la pérennité du système économique qui réalise ces intérêts. Et il y a là une correction centrale par rapport au régime monarchique d’avant.

L’élection sera désormais inscrite dans les esprits comme démocratie et même comme définition unique de la démocratie. La signification réelle du mot, ce pour quoi il fut inventé, bref son étymologie, sera parallèlement effacée des esprits. Ainsi sera durablement installée la croyance que plus qu’une autre, la compétition électorale est ouverte et juste et qu’elle est la nature même de la démocratie.

Ce n’est donc pas l’économique qui s’impose au politique, mais c’est bien le politique qui impose l’économique. C’est le pouvoir politique qui réalise notre mise au pas de la compétition généralisée, de la nécessité du profit et des dividendes boursiers, des régressions sociales utiles et des grands projets inutiles, des technologies aux dangers patents et de toutes les productions profitables, aussi nuisibles et obsolescentes soient-elles.

Voilà l’œuvre réelle des candidat-e-s et élu-e-s qui nous entonnent depuis toujours la fameuse ritournelle des créations d’emplois qui ne viennent pas et qui ne viendront pas, tant la précarité et le chômage subis sont utiles à notre soumission et à leur marché.

Ces régressions concrètes qui s’accumulent depuis quelques temps, concernent d’abord les salariés, c’est-à-dire presque 90 % de la population, mais pas seulement. Beaucoup de travailleurs « indépendants » sont malmenés.

Les cadres salariés, longtemps épargnés et plutôt favorables à la logique capitaliste, ne sont désormais plus indemnes ou de moins en moins.

Le tableau s’achève peu à peu et les grands maîtres-peintres se réjouissent de l’œuvre. Une réjouissance qui, désormais, n’est plus guère partagée par la foule unie des barbouilleurs.

Garde-fous.

Responsable et garant du cadre capitaliste, telle est la fonction de l’Etat.

Et à son sommet, c’est le rôle attendu des élus-es, une fois l’impunité électorale obtenue, une fois achevé le spectacle de leurs discours, de leurs débats, une fois oublié leurs imprimés de campagne et le catalogue de leurs promesses d’emplois et de sécurité.

« Ils ne sont pas tous pareils » dit-on. Certes, mais derrière des différences immédiatement observables, il y a la réalité bien plus lourde de garde-fous objectivement efficaces.

L’accession aux différentes strates du pouvoir politique comprend un grand nombre de petits et de grands mécanismes de sélection, d’initiation et de formation.

Il y a un trajet qui débute avec une sélection et un barrage opérés essentiellement par les grands partis, impérativement à des niveaux élevés de pouvoir, mais pas seulement. Dans beaucoup de petites communes, la mainmise de ces partis sur les mairies est très fréquente, même si on se garde bien de politiser l’élection.

La longue et permanente éducation du citoyen électeur complète ces garde-fous. Voter pour des candidats-es « sérieux » est un réflexe qui permet la situation immuable que l’on sait à l’orée du tour décisif qu’est le second tour de la plupart des grandes élections.

Il est en réalité le seul qui compte dans l’attribution du pouvoir.

Le premier a comme grande utilité de faire croire qu’existe un large choix et un certain suspens du fait de la grande variété des candidats-es. Ce qui enclenche une participation plus large que ce que l’élection à un seul tour réaliserait.

Allégeance.

Bien sûr, la longueur du parcours et l’intensité des exigences ne sont pas les mêmes pour le candidat à l’élection municipale d’une commune de 500 habitants et pour un député. Les signes de conformité et d’allégeance sont d’autant plus nombreux et exigés, que le niveau du pouvoir s’élève.

Mais le processus invisible est le même. Ce sont des parcours au cours desquels les candidats-es vont devoir montrer leur adhésion aux fondements du système marchand et leurs qualités de communicants politiciens.

A propos de ces qualités, on pourrait préciser, sans caricaturer vraiment : c’est un art de communiquer ce que certains électeurs veulent entendre avec leur oreille gauche et ce que d’autres attendent avec la droite. Pour d’autres encore, il s’agit de leur communiquer de fausses raisons à de vraies colères.

Faire carrière au pouvoir politique, c’est avoir parfaitement accepté la fonction de l’Etat et son organisation pyramidale complexe. Ce qui n’empêche pas les petites phrases, les querelles internes, le modeste suspens de quelques débats, les rares décisions dissidentes, l’existence d’élu-e-s de bonne volonté et même le spectacle médiatisé de quelques trublionnades.

Arbustes et grain à moudre.

Cela rend réellement infiniment rares les cas de victoires électorales « hors les clous ».

Il y a là quelques arbustes qui s’agitent un petit peu et qui sont zoomés par les médias du spectacle. Ces arbustes insignifiants ne cachent d’autant pas la forêt qu’ils poussent au milieu d’elle.

Cela donne aussi un peu de grain à moudre à des citoyens de gauche frustrés de changement mais gardant encore quelque espoir du côté de la représentation et du système actuel. C’est infiniment peu de grain mais qui curieusement nourrit les fantasmes de moissons abondantes et festives.

Saillans est un cas exceptionnel et intéressant à suivre. Rien d’autre.

Ces quelques miettes ne font pas le bon pain nécessaire à notre appétit pour la démocratie. La nourriture médiocre qui nous est servie en abondance, risque de satisfaire des électeurs peu exigeants. Pour le moment.

Désertion.

En France, les récentes organisations (ou intentions d’organisation) de primaires à l’américaine en disent long sur la volonté des partis et du monde du pouvoir de re-légitimer le système politique. En toile de fond, on peut lire la crainte que suscite sa perte croissante de crédit, illustrée en particulier par la montée de la désertion des élections.

A l’opposé de ce qui est souvent dit, ce phénomène est extrêmement grave pour la démocratie accompagnant l’économie marchande capitaliste. C’est tout ce système politique et économique qui est menacé à terme.

Il repose en effet en tout premier lieu sur la croyance que tout cela est indéniablement démocratique parce que fondé sur le vote populaire. L’élection renouvelle cette croyance. Et elle mesure l’adhésion à cette croyance. Il est impératif de maintenir cette adhésion au travers d’une participation suffisante.

Cette croyance comprend un ensemble de préceptes qui fait donc de l’élection l’acte crucial de la citoyenneté, la preuve indiscutable de notre pouvoir et finalement l’équivalent absolu et incontournable de la Démocratie et de la Liberté.

Dans l’imaginaire commun, ne pas voter aujourd’hui, au mieux ça ne sert à rien, au pire, cela demeure un sacrilège vis-à-vis de cette liberté conquise par nos ancêtres révolutionnaires morts pour elle. Car il s’agit là d’une trahison honteuse de la démocratie qui mit fin à la tyrannie de toute l’histoire passée.

Tout débat raisonnable sur le sujet est exclu. La réflexion critique n’a pas droit de cité. Le déserteur est symboliquement fusillé, après un procès expéditif. Je n’ose pas dire : devant un tribunal citoyen disciplinaire.

En dehors de l’élection, point de salut. Ne pas voter, c’est transgresser un tabou. Le dire et le revendiquer, c’est scandaleux. « On devrait rendre obligatoire le vote et l’adhésion à un syndicat », assène avec une grande conviction un musicien syndiqué d’une cinquantaine d’années, visiblement très à gauche.

Religo

Ces préceptes qui échappent à la pensée et qui se situent d’emblée dans un en deçà de la critique, fonctionnent comme une sorte religion qui s’ignore.

L’ignorance est bien sûr d’autant plus forte lorsqu’elle concerne les adeptes laïcisés ouvertement athées. Mais contrairement aux religions qui sont diverses et qui peuvent être éventuellement choisies, comparées, relativisées ou reniées, celle-là est générale. Elle est incarnée en chacun, quelles que soient ses sources culturelles et morales. Le doute n’est donc pas permis.

Comme celui de la langue commune, mais sans doute plus diffus, moins contraignant et donc plus difficilement opposable, l’apprentissage démarre tôt et ne s’arrête pas.

Depuis plus de deux siècles, il est transmis quasi génétiquement dans les familles. Il prolonge aussi, un peu plus subtilement, une histoire millénaire de la domination, elle-même perçue et intégrée comme ordre naturel de la société humaine.

« Ça toujours été comme ça ». C’est approximativement en ces termes que cela s’exprime pour indiquer que la réflexion est hors sujet. Quant à désirer une transformation…

L’école républicaine obligatoire a pris en charge la formalisation laïque de cet apprentissage supra religieux et son incrustation dans toutes les têtes et les êtres, sans exception ou presque.

Le caractère exceptionnel des moyens mis en œuvre et du résultat sur des générations souligne en arrière-plan la place tout à fait centrale de ces croyances. Tout cela fait sa force. Mais c’est aussi le talon d’Achille du capitalisme démocratique.

L’isoloir et sa fréquentation forment le pivot autour duquel tourne le manège. A la fois symbolique et physique (directement mesurable), la participation électorale signifie l’adhésion libre, consentante et durable au système, à son mouvement et à sa direction.

Même peu dite, peu interrogée, peu débattue voire niée dans sa portée, l’appréciation de cette adhésion est quand même une sorte de réflexe pour chacun. Ne serait-ce que pour s’offusquer de sa baisse.

Ceci dit, un nombre croissant d’électeurs disent à qui veut l’entendre qu’ils n’iront plus voter.

Urne funéraire. 

Le niveau de la participation influence évidemment la légitimité que l’on accorde au pouvoir et à la démocratie du capitalisme.

C’est d’autant plus le cas lorsque le taux de participation décroît de manière durable. On peut imaginer que dans nos vieilles démocraties représentatives, le dépassement répété du taux de 50% d’abstention (et de bulletins nuls) constituera un seuil symbolique qui finira par fissurer le mur du silence et la croyance.

En attendant, les plus croyants nient cette influence lorsqu’ils ne se disent pas choqués. Cachez ce sein…

Dire que le taux d’abstention n’aura jamais d’impact, au prétexte que les tenants de l’ordre politico-médiatique peuvent l’ignorer jusqu’à présent, me parait relever d’une grande naïveté et sans doute aussi de la crainte que cet ordre soit bousculé. Confort et égocentrisme obligent, cette crainte n’est plus l’apanage des seuls conservateurs.

D’une manière plus générale, le taux de participation électorale peut être un déterminant du niveau de contestation sociale. Il influence la force et les formes que la critique puis que l’opposition peuvent prendre : critique du candidat ou de la majorité élue et au-delà, critique du monde du pouvoir politique, de la constitution (les grandes règles), de la démocratie représentative et même du pouvoir.

Talon d’Achille.

Que cette désertion des urnes ne soit pas prise en compte dans les résultats et peu commentée, cela peut signifier que numériquement, elle n’est pas assez importante. Ce qui n’est plus vraiment le cas.

Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas d’importance du tout aux yeux des dirigeants politiques et médiatiques. Lorsque l’on tait quelque chose, cela signifie-t-il nécessairement que cela importe peu ?

Je pense au contraire, que cela souligne qu’il y a là un point névralgique de tout premier plan qui est à dissimuler.

Atteignant un niveau devenu durablement élevé, les croyances seront inévitablement questionnées dans la société, même si cela prend du temps. Evidemment, ces questionnements ne naîtront pas dans les couches sociales et politiques privilégiées.

Mais les débats et les remises en cause iront plus loin et ne les épargneront pas. Les déserteurs auront alors leur place dans les débats.

Cela peut venir assez vite, étant donné l’importance des votes susceptibles de basculer peu à peu dans la désertion : des votes par défaut qui peuvent s’essouffler et des votes « dégoûtés » qui enflent pour le moment les résultats d’un FN qui surfe sur sa virginité devant le pouvoir.

Bien sûr, l’importance cruciale de la participation aux élections pour la préservation de l’ordre marchand, n’est pas seulement inavouée de la part de ses grands bénéficiaires, il importe qu’elle soit niée de la bouche même des citoyens électeurs. C’est en fait le dernier garde fous nécessaire à une croyance qui s’effrite.

Il est très important que nous pensions que la montée des abstentions, quel que soit leur niveau, importe peu pour le système. Il est important que la centralité de cette fragilité ne soit pas reconnue.

Cela évite sans doute pour l’heure que le niveau de la désertion déjà élevé, atteigne des sommets et qu’une dynamique éventuellement difficilement contrôlable par le haut s’enclenche en bas.

Libres schizos

Très peu d’analyses circulent sur la mécanique de désignation des candidats au pouvoir en démocratie représentative.

On évoque les grandes écoles du pouvoir, l’ENA, Polytechnique… ou les « grands corps d’Etat » fournisseurs de secrétaires d’état ou de ministres. On lit de temps à autre des statistiques devenues banales, sur la sous-représentation des classes populaires dans nos assemblées, sur la surreprésentation de catégories professionnelles et sociales : avocats, professeurs… Ces caractéristiques sont devenues banales et en quelque sorte digérées.

Cette sociographie du pouvoir sommaire et connue de tous, ne permet pas de comprendre comment est construit ce système de garde-fous et pourquoi il est efficace. Le travail de ceux qui, très rares, abordent l’étude, est marginalisé.

La mythologie démocratique/étatiste peut alors gangréner les esprits et peut-être surtout ceux qui se désignent « citoyens ». Celles et ceux qui majoritairement revendiquent une sensibilité de gauche.

La politique est devenue plus que jamais un pur « art » de communiquer d’en haut, pour maintenir une consommation politique passive du bas. Elle est totalement à l’image de l’envahissante publicité commerciale consacrée à nous créer d’incessants besoins et chargée de nous vendre de la sur abondance, de l’emballage, du gaspillage, de la liberté de choix, de la culpabilité et de l’écologie labellisée.

Au total, tout le système dirigé de la marchandise nous fourgue un imaginaire schizophrène, générateur d’une réflexion indigente.

Sollicités en permanence par le spectacle, mis sous pression des contraintes du quotidien, dépossédés d’une réelle autonomie, un sentiment mêlant en vrac, liberté de consommateur et liberté citoyenne, sentiment d’impuissance et frustration, domine nos esprits confus.

Tout cela crée une situation dans laquelle nous ne sommes pas en mesure d’influer vraiment sur la marche de nos sociétés. Le colosse aux pieds d’argile (ou d’Achille) n’a pas à craindre un imaginaire ainsi troublé.

Entre parenthèses, cela est sans doute aussi un des facteurs de pathologies, de désordres psychologiques et de maladies diverses. Ce qui dynamise l’économie marchande du soin et appelle la privatisation progressive d’une assurance socialisée débordée et d’autant mieux sabordée sous le sceau de l’Etat.

Le retour d’une exploitation pure et dure au travail est un autre facteur issu de la même source.

Le passage.

L’art de communiquer pour le pouvoir et pour les compétiteurs qui se le partageront, évolue dans sa forme bien sûr. Le contexte appelle cette évolution, les techniques aussi. Cela participe à entretenir le sommeil de notre esprit critique, qui pour autant n’est et ne sera jamais totalement éteint. Mais au-delà de la sophistication de la forme, ce que recouvre cet art ne change pas.

La démocratie représentative fut inventée par la bourgeoisie (avec une petite partie de l’aristocratie) révolutionnaire pour installer, de la manière la moins contestable possible, le cadre politique et juridique (en France, sous forme républicaine) de l’économie libérale qui allait permettre le capitalisme et son développement durable.

Pour cela, le pouvoir d’une aristocratie élue était devenu infiniment préférable au pouvoir divin de l’ancienne aristocratie. En France et dans quelques autres pays, le passage révolutionnaire put exiger l’élimination physique du roi et de ses descendants directs pour que le « changer tout pour que rien ne change » fut acceptable pour une partie du peuple en colère.

Dans beaucoup d’autres royaumes, le passage du témoin d’une élite à l’autre, put se faire logiquement de manière plus complice. Monarchie ou république, roi ou président, la démocratie marchande s’en fout.

La création de cette démocratie en trompe l’œil n’est pas un objectif de la révolution, même si elle est partout présentée comme telle. L’histoire et les temps présents nous montrent qu’elle est bien plutôt un élément déterminant, nécessaire, de l’arrêt de révolutions en cours et tout juste commencées.

Vous avez dit violence ?

Si une révolution est un changement profond sinon radical de toute une situation politique, économique, sociale, alors elle ne peut être que longue.

Si une révolution installe peu à peu l’égalité, la fraternité et la démocratie réelle d’un pouvoir partagé, alors la chute du pouvoir d’une élite et son remplacement par une autre élite en quelques semaines, n’en est pas une. Sauf dans les livres d’histoire que nous avons eus tout au long de notre scolarité. Sauf dans les discours médiatiques et politiques relatifs aux « révolutions » récentes.

La révolution nous est enseignée comme violente et repoussante. Et, seule la désignation d’un nouveau pouvoir permet de mettre fin au malheur de cette violence.

De leur côté, les guerres nous sont montrées sous un jour plus ambivalent. Leur image est ainsi plus variable. Ce qui permet sans doute aux pouvoirs de réitérer périodiquement l’appel à mobilisation générale. Telle n’est pas leur intention en ce qui concerne la révolution !

Historiquement, la violence des révolutionnaires est plus souvent le résultat contraint par la violence d’Etat. Les révolutionnaires cherchent à opposer leur détermination à la violence du pouvoir. Les formes prises par leur force collective vont s’adapter à cette violence d’un pouvoir et d’une caste qu’il s’agit de renverser. Supprimer ses privilèges souvent copieux, cela peut supposer un niveau tout aussi élevé de résistance de ceux qui en jouissent et qui disposent de tous les moyens.

Les paysans et autres gueux du 18ème, les communards du 19ème, tous savaient bien par assez longue expérience qu’en ce qui les concerne, cette violence d’Etat était et serait extrême.

Mais la force violente n’est pas une composante intrinsèque de la révolution. Et, elle n’est pas la réponse forcément unique à la violence du pouvoir. Voir par exemple l’histoire de l’indépendance de l’Inde.

Il ne s’agit pas là d’idéalisation et de romantisme révolutionnaire aveugle, mais au delà des différences de situation, on constate historiquement qu’un pouvoir en place disposant de l’armée, de l’argent et de la violence légitime ne se laisse pas déposséder facilement.

Une donnée non négligeable : de très gros intérêts financiers, de très hautes positions sociales sont en jeu. Les nécessités concrètes du maintien de l’ordre sont donc très grandes.

Notre perception d’individu ordinaire le conçoit. Mais nous avons quelque difficulté à en saisir la portée. Le « vécu » de la position nous échappe.

Quelle révolution ?

Le renversement récent des pouvoirs politiques en Tunisie et en Egypte semblent démentir le schéma violent. La chute de l’empire de l’URSS et en particulier celle du mur de Berlin, avaient déjà quelque peu nettoyés cette image violente immuable de la réalité d’un début révolutionnaire.

Ceci dit, sans toutefois affirmer qu’il y ait eu manipulation des révolutionnaires, l’aboutissement de ce renversement récent dans deux pays arabes fut bel et bien le maintien total de l’ordre social ancien avec son élite et ses privilèges. Cela grâce à la mise en place d’une démocratie représentative, c’est-à-dire oligarchique.

Que cet ordre et que le système furent réellement menacés, il aurait alors fallu s’attendre à une résistance autrement plus vigoureuse et probablement violente de cette oligarchie.

Même s’il n’est évidemment pas question de tirer un enseignement trop général de ces expériences courtes, il est notable que les révolutions qui ont pu s’enclencher récemment ne semblent plus correspondre à l’imaginaire que nous en avons.

Par ailleurs, le déclenchement de la dynamique révolutionnaire n’est pas toute la révolution. Eventuellement violent mais pas forcément, toujours fait de moments spectaculaires, l’épisode du renversement du pouvoir en place, ne fait qu’annoncer la révolution. Il n’en est qu’un préalable dont la durée est limitée et parfois brève.

Circularité.

Si l’on prend l’image d’une voiture dont le moteur démarre bruyamment pour permettre son déplacement, un changement de conducteur ne signifie pas que le déplacement a eu lieu.

Par ailleurs, ce démarrage bruyant du moteur ne signifie pas que le déplacement sera bruyant ou inquiétant, parce que par exemple l’itinéraire n’aurait pas été pré établi.

Lorsqu’il s’agit d’accession au pouvoir, du maintien de l’Etat et de sa fonction dans l’ordre marchand productiviste, l’immobilité s’affirme bien plutôt. Même si les pouvoirs et leurs adeptes prétendent et martèlent que le déplacement a eu lieu.

Cette fonction de l’Etat – y compris l’Etat « nouveau » dont les principaux occupants sont unanimement nommés par nos officiels : « le nouveau gouvernement révolutionnaire » – n’est pas et n’a jamais été de distribuer un quelconque pouvoir au peuple. Ce que signifie et suppose la démocratie.

Le nouveau gouvernement, assez souvent composé d’anciennes têtes, surgit pour éliminer le risque d’une mise en cause du règne absolu de la marchandise et de l’argent auquel la démocratie participative et l’Etat appartiennent.

Le nouvel Etat est rapidement salué par les Etats et les grands médias du monde entier, à de rares exceptions près. Des exceptions qui n’ont rien à voir avec l’intérêt pour le peuple et la démocratie directe.

Sans ce long temps futur d’une rupture créatrice qui vise l’installation d’une démocratie directe, la révolution entamée se réduit à la circularité qui ramène à l’origine.

L’autruche.

Les pouvoirs de gauche des années 30, les gouvernements de transition de l’immédiat après-guerre et la naissance du pseudo Etat-providence sont des moments historiques du 20ème siècle qui ont construit le mythe d’un Etat neutre d’un point de vue idéologique à l’image de ses fonctionnaires salariés.

Selon ce mythe, un Etat républicain hérité de la (bien plus que respectable, celle-là est sacralisée) Révolution Française ne saurait être autre.

Cette croyance, résistante et abondamment nourrie, permet de nier la réalité de manière durable. Elle permet d’empiler les luttes d’ailleurs très souvent perdantes contre presque tous les projets de l’Etat, mais sans critique radicale de l’Etat.

L’autruche se fait botter le cul et pour autant ne veut pas relever la tête hors du sable encore tiède.

On a ainsi lu ici et là différentes analyses d’un Etat désormais perçu par les héritiers auto-déclarés de la Révolution Française, comme moteur possible d’une autre histoire.

L’Etat ayant une main gauche et une main droite, par exemple, chez les Bourdieusiens. Selon le contexte et surtout selon l’élection, l’une serait plus utilisée que l’autre.

L’Etat bénéficie aussi d’une perception orientée de l’histoire, par exemple d’une mémoire sélective de l’épisode Front populaire. Que celui-ci ait abandonné la révolution espagnole en marche (révolution qui démarrait avec fort peu de violence malgré la pauvreté qui sévissait) et préféré l’Etat franquiste souhaité par les Etats fascistes allemand et italien, c’est un « détail de l’histoire » que l’on veut ignorer.

Si une image demeure, c’est bien celle du peuple ouvrier se rendant joyeux en famille sur les lieux inconnus de leurs tout nouveaux congés payés, grâce à la pugnacité de l’Etat face au patronat.

Deux semaines de liberté sur 52, les 40 heures (ou plutôt leur annonce), c’était bien plus le prix à payer pour tenter d’empêcher une possible révolution sociale en France. Ailleurs en Europe, le fascisme put (ou dut) être au contraire le choc dramatique utile aux tenants de l’ordre capitaliste, soldant ce mauvais scenario qui se profilait. D’autant qu’après l’horreur fasciste, la démocratie représentative du capitalisme recouvre une sorte de virginité.

La liberté « de l’Etat » guidant le peuple : version collabo-tenace du tableau de Delacroix, qui en 1830 contient déjà la suggestion un peu plus qu’implicite d’un peuple qui a besoin de guides éclairés, y compris lorsqu’il est en insurrection. Delacroix souhaitant alors retrouver grâce auprès du pouvoir, y magnifie le bienfait de la récupération par l’Etat de la très récente révolte populaire.

Abandons.

Un Etat désormais perçu comme celui qui peut assez profondément varier, du fait de l’aléa du résultat électoral. Cette perception suppose du côté de la gauche plusieurs abandons et des postulats qui permettent ensemble une nouvelle croyance.

Abandon double de l’idée que l’élection fait (peut-être) mentir le peuple et de l’idée de l’Etat bourgeois.

Cette idée de l’Etat bourgeois, entre autres marxienne, serait rendue caduque par l’évolution de l’économie et de la société. Nos sociétés étant devenues une vaste classe moyenne mouvante d’actionnaires, petits et grands, roulant dans les mêmes voitures, formés à la même école républicaine et informés par les mêmes médias. Une vision simple et paisible qui, alliée à l’espoir d’une bonne direction étatique, ne peut que motiver un aménagement de la société marchande capitaliste.

L’idée de l’Etat bourgeois du système capitaliste serait en revanche, devenue une idée bien trop simpliste et pas paisible pour un sou, que les progrès de l’intelligence et de l’analyse nous font considérer désormais avec un sourire quand même un peu gêné.

La complexité est loi. Elle suggère une opposition pragmatique même si cette opposition se révèle ad nauseam impuissante. Ce pragmatisme aussi bienséant qu’inefficace est opposé à de très mauvais principes assez exigeants. Il est bien sûr la préférence absolue des tenants de l’ordre et particulièrement des dirigeants politiques. Ils insistent : c’est la liberté et la tolérance contre le goulag et le totalitarisme. Ni plus ni moins.

Tant pis si le bon sens, qu’on dit populaire, en prend à l’occasion un coup. Tant pis si quelquefois on a le sentiment de marcher sur la tête et bien plus souvent, que l’on nous marche sur la tête.

Une règle de bon sens serait sans doute de considérer que plus les arguments avancés par les dirigeants sont grossiers et débiles, plus il faudrait y voir les entendre comme teintés d’une certaine crainte.

Ces abandons de quelques bonnes analyses de la pensée critique permettent le postulat, nouveau et éventuellement surprenant dans certains milieux politisés, que la démocratie représentative en est réellement une. Quelques exemples parmi d’autres : les pétitions voulant sauver la démocratie qui fleurissent ou les espoirs régulièrement exprimés qu’un « débat » parlementaire puisse bloquer un projet du gouvernement.

On postule que le peuple vote librement en son âme et conscience. Ne sommes-nous pas des citoyens libres formés par la libre école républicaine à la réflexion critique ?

Tant pis si cette réflexion est circonscrite à un cadre et exclut la liberté qui permet un véritable esprit critique. Tant pis si elle exclut une curiosité qui autorise, entre autres choses, une certaine confiance dans une aventure collective non écrite.

Qui a été enseignant et qui dispose d’une liberté d’esprit non partisane peut aussi constater le rétrécissement régulier du cadre depuis quelques années.

Citoyens, citoyennes.

Tout cela autorise à penser que nous sommes des citoyens réels. Que nous sommes formés et informés tout au long de notre existence par des médias soucieux d’objectivité et de fournir une nourriture informative honnête et intelligente à des humains qui n’en méritent pas moins.

Croire que la presse étant libre, que la liberté d’expression n’étant ternie que par l’ennemi islamiste extérieur, tout va presque pour le mieux dans le meilleur des mondes de la citoyenneté et de la laïcité.

Les publications étant à ce point variées et l’éventail de leurs prix étant plutôt resserré, postuler qu’il est évident que chacun de nous peut y accéder en toute liberté, que chacun choisit tout aussi librement ses sources d’informations.

Nous serions alors des citoyens parfaitement capables de transformer leur société et leur existence via les élections libres de nos représentants.

Par conséquent, le cadre actuel nous permettrait d’entamer le changement que nous souhaitons et ce serait alors la responsabilité des citoyens si ce changement n’arrive pas et si le monde demeure tel qu’il est.

Or, ces « citoyens », sans a minima une sollicitation soutenue de leurs points de vue sur différents choix collectifs à faire et sans les débats de ces points de vue, ne sont réellement que des sujets mythiques. La république de ces citoyens-fantômes, c’est le pouvoir exclusif d’une élite.

Dans les gauches molle et dure confondues, le terme « citoyen » est pourtant revenu en force dans les bouches et les écrits. Une présence dont la hauteur est en relation symétrique à celle de son absence réelle dans une démocratie réellement sans citoyens.

Une gauche assez désespérée, orpheline de camarades et coupée de son inspiration révolutionnaire, peut appeler désespérément tous azimuts des fantômes qui comprennent sa transition.

L’usage inflationniste des termes « citoyens » et « citoyenneté » dans le cadre de la démocratie représentative, par définition déresponsabilisante, démoralisante et pathogène, relève de l’aveuglement chez les uns et de la duperie chez les autres.

Intelligence collective. 

Tant pis si la réalité est plutôt que ces pseudos citoyens isolés (pas seulement dans l’isoloir) ne peuvent par exemple soupçonner l’existence d’une intelligence collective et avoir le désir de la mettre en œuvre. Voir à ce sujet les travaux de Jacques Testart et de sa fondation Sciences citoyennes.

C’est précisément cette intelligence collective qui naît d’individus ordinaires mis en responsabilité et qui donne son sens à la nécessité d’une rupture. Cette intelligence ne peut jaillir d’un contexte qui entretient la continuité des comportements infirmes que les désordres du marché créée chez les humains et que l’Etat du capitalisme n’a aucun intérêt à changer. Et d’ailleurs il l’affirme par ses actes et souvent dans ses discours.

Avec l’idée d’une intelligence collective émergeant dans une démocratie directe territoriale, on est loin de l’imaginaire de l’Etat de droit(e) républicain, qui nous est fourni clés en mains ou plutôt serrures en têtes depuis toujours.

Un imaginaire fort bien alimenté qui nous fait plutôt voir le collectif, tel la chanson de Brassens : « Quand on est plus de deux… ». Magnifique Brassens qui nous a offert tout au long de sa vie, des chansons qui sont (presque) toutes des joyaux musicaux et poétiques de sensibilité et d’intelligence libre et subversive.

Nos imaginaires à ce point domestiqués à l’individualisme exclusif ne peuvent pas entrevoir une telle intelligence collective. Dans notre société, l’expérience de cet effet synergique n’existe pas ou si peu.

Il n’est entrevu que de manière fragmentaire à certaines occasions, dans certains collectifs réunis autour de questions souvent concrètes : organisation d’un évènement, d’une action, d’une association, d’un groupe d’achats, etc…

La plupart du temps, ces situations concrètes ne sont pas regardées avec recul et ne sont pas perçues comme expérience politique de démocratie directe.

Histoire : autre reproduction et production autre.

C’est bien davantage la lourdeur du collectif qui est perçue. Même pour des volontaires et des individus de très bonne volonté, l’apprentissage n’est pas facile.

L’acculturation à un individualisme séparé et égotique est prégnante et la découverte de l’intelligence du groupe ne peut que prendre du temps.

Ainsi, le fonctionnement des associations 1901 est la plupart du temps un copié-collé de celui de l’Etat : un-e président-e, un bureau, un conseil d’administration… et une assemblée générale qui finit souvent par ne rassembler qu’une poignée d’adhérents autour des responsables. Nos imaginaires éduqués à la démocratie pyramidale, reproduisent cette « ploutocratie » et s’étonnent ensuite que les adhérents de l’association se reposent sur le travail et l’agitation de quelques-uns. Et qu’ils désertent l’AG, même accompagnée du célèbre apéro grignotage

Autant ces pratiques collectives autour de notre vie concrète sont essentielles, autant elles n’atteignent pas la dimension d’expérimentation politique qu’elles pourraient avoir. On a tellement l’habitude que cette dimension de la gestion de notre cité commune soit le monopole de l’Etat (au sens large).

La plupart du temps, les individus impliqués dans ces collectifs ne revendiquent pas ce moment expérimental de la démocratie directe.

Un moment que l’on peut voir inscrit dans l’apprentissage de cette démocratie – dire-écouter et décider ensemble – qui part du petit groupe mais qui se poursuit vers le plus grand, du local vers d’autres niveaux territoriaux.

Un moment qui concerne un aspect particulier de nos existences concrètes mais qui peut s’élargir à tous nos choix collectifs.

————-

Pas de conclusion ici, mais un fait divers bien peu mis en spectacle en cette fin juillet 2016 malgré sa nature très spectaculaire.

Voici publié par ce blog1 qui ne semble pas être de la famille des complotistes, le résultat de l’enquête en cours de 2 inspecteurs de police et d’un procureur pour qui on peut prévoir quelques difficultés de carrière.

Cette enquête dévoile une réalité tout à fait parlante et elle la présente sans cache-sexe. Pourtant ses auteurs préfèrent voir, conformément au regard, les yeux un peu plissés, de la gauche critique actuelle dont mon analyse dénonce le conformisme et l’étatisme, des atteintes à la démocratie et une corruption plutôt que la réalité ontologique de la pseudo démocratie aux mains de l’oligarchie (ou ploutocratie ou bourgeoisie) du marché capitaliste.

On y lit que l’« interpénétration du monde des affaires, de la bureaucratie d’État et de la politique professionnelle a pris aujourd’hui une telle dimension qu’elle induit une véritable corruption systémique à tous les niveaux, de la collectivité locale au sommet de l’État ».

Cet extrait illustre assez bien le mélange d’une définition sans ambages de la réalité et d’une retenue des conclusions. De la part de fonctionnaires en activité, on peut toutefois en imaginer la nécessité, entre grande honnêteté professionnelle et prudence langagière.

Maxime Vasseur

6 réponses à “L’Etat de droit(e) passera-t-il l’arme à gauche ?

  1. Oui, tu as raison Corinne. Je ne faisais qu’un constat mais j’aurais dû développer. Je ne suis pas pessimiste et ne veux surtout pas suggérer un état de fait. Je suis plus « observateur » que « participant » aux différents courants alternatifs que tu cite mais très lucide sur l’enjeu politique et écologique de ceux-ci et je suis entièrement d’accord sur le fait que de plus en plus de gens veulent prendre une part active à ce changement, et c’est très certainement dans ce sens qu’il faut aller.

    • Salut Jeff,

      Les femmes seraient-elles envahissantes ?
      Bien sûr que non, mais en tous cas que ce soit le prénom Corinne qui s’affiche automatiquement lorsque j’ai répondu à ton message, c’est intéressant, non ?

      Pour prolonger ta dernière remarque, je dirais que quelque chose d’une révolution a sans doute commencé. Elle démarre plutôt pacifiquement et c’est sans doute ce qui trouble notre imaginaire éduqué à une autre perception de la révolution. Les gens de gauche sont évidemment concernés et peut-être même plus que les autres dans la mesure où ils s’attachent à des schémas anciens et peut-être à peu près caducs.

      Participons à amplifier cette « révolution ». Il y a mille choses à faire. Si épisode de pouvoir FN il y a, il ne sera qu’un coup de frein passager auquel nous serons très nombreux à nous opposer.

  2. Bonjour Jean,

    Bluffante votre conférence de presse du procureur Collins. Hyper ou supra réaliste je ne sais pas comment la qualifier, elle illustrait magnifiquement mon point de vue.

    La naissance de l’Etat est bien plus ancienne que celle du capitalisme. C’est sa forme démocratique actuelle qui est à peu près concomitante au capitalisme.
    Il est donc d’autant plus difficile d’imaginer la disparition de l’Etat sans ressentir une angoisse devant un vide d’une telle dimension historique et au sens propre inimaginable. Des images éventuellement horribles nous viennent spontanément. Beaucoup nous suggèrent l’impossibilité d’une telle rupture.

    Idem pour la domination, la plupart des gens pensent : il y aura toujours des chefs et des dominants, c’est nécessaire ou préférable ou dans l’ordre des choses… Les différences se traduiront toujours en inégalités et en relation de pouvoir.

    On remarque là encore cette tendance lourde à imaginer l’avenir comme projection d’un passé et d’un présent, pour nous, envahissants. Alors dire avec bon sens que l’avenir n’est pas connu, ça surprend et c’est presque mal vu.

    « Les nombreux changements qui caractérisent l’histoire sont l’œuvre d’individus pionniers, d’initiatives locales, de réseaux puis de l’opinion publique ». Je viens juste de lire cette parole d’historien et je la partage en grande partie, en dehors d’autres facteurs de rupture qui sont moins liés à l’humain et davantage à la logique du système en œuvre.

    Bien sûr Jean, la démocratie directe reste à construire.
    On ne part quand même pas de zéro. La démocratie conseilliste exista au début de la révolution soviétique, au début d’une révolution espagnole étouffée par le fascisme et la complicité des démocraties bourgeoises de l’époque.

    Il y a quelques expériences communales récentes ou contemporaines. Il y a aussi dans les milieux alternatifs des expérimentations répétées qui font découvrir l’inimaginable : la possibilité de la démocratie directe, son efficacité, la réalité de l’intelligence collective. Beaucoup de luttes aujourd’hui s’organisent de plus en plus spontanément en démocratie directe. Les micro expériences se multiplient.

    Si les gens de gauche, de celle qui se veut radicale étaient convaincus de l’importance de sa mise en place, ça ferait beaucoup de pionniers. J’ai aussi rencontré des gens de droite qui la trouvent intéressante, plus ou moins nécessaire.

    Lorsque l’on est convaincu comme moi que la priorité des priorités est là parce que la démocratie représentative est dépassée et incapable de faire face aux défis qui se cumulent et s’amplifient : le social, l’écologique, l’économique, l’alimentaire, l’énergétique… le sens même à donner à notre vie collective. Parce qu’elle nous enfonce réellement dans le brouillard et les difficultés, la frustration et la colère, les dangers allant de la néo dictature à la mise en question de la survie même de l’humanité.

    La conviction de l’importance de cette construction permet de libérer de l’énergie et du temps à elle. Plutôt qu’avoir des objectifs divers et dispersés, on peut se concentrer sur l’objectif d’une démocratie directe qui est à même (et la seule selon moi) de traiter avec sérieux tous les problèmes dans le temps le plus court. Cela peut paraitre paradoxal sauf si on considère que la démocratie oligarchique est définitivement enfermée dans le présent et dans des priorités qui ne sont pas celles de la masse des humains.

    La démocratie directe ne restreint pas à un objet obsessionnel puisqu’elle serait (ne serait que) l’organisation de toute réflexion et de tout projet collectif. Elle est (n’est que) le moyen nécessaire, non pas le moins pire mais réellement le meilleur pour redonner du sens à notre cheminement commun.

    C’est trop compliqué et on n’a plus le temps, disent à l’unisson la plupart des gens. Je considère que garder l’Etat et la démocratie représentative, c’est en effet plus simple: on continue d’avancer vers l’abîme, avec l’espoir insensé que les grands du monde aient une illumination qui leur fasse mettre de côté leurs puissants intérêts.

    On peut prier aussi ou comme le font les spiritualistes individualistes en nombre croissant, on peut penser que si moi je change, alors je change le monde. A l’instar d’ailleurs du fameux postulat libéral fondateur : je m’enrichis, alors j’enrichis le monde, la poursuite de mon intérêt personnel réalise l’intérêt général.

    Nous avons quelque mal à ne pas céder au doute face à l’inconnu d’une situation nouvelle et face à une organisation à inventer. D’autant qu’il y a là une révolution culturelle nécessaire. Notre esprit pionnier, de défricheur et d’aventurier sommeille. Il fait aussi partie de notre nature humaine et il s’agit de le réveiller… et de se sentir alors plus humain, plus vivant et plus actif, d’avancer un peu vers une complétude qui évidemment ne sera jamais atteinte.

    C’est l’historien Eric Hobsbawm qui disait que notre destin particulier est la quête de la vérité. C’est ce qui se lit en filigrane dans l’histoire de l’humanité. Seuls les dogmes interrompent provisoirement cette quête. Elle est impérieuse, constitutive de notre espèce et c’est pourquoi les dogmes sont amenés à disparaitre.

    Je crois que cette quête de la vérité jamais atteinte contient cette recherche de complétude jamais atteinte et d’unité ou d’union qu’est aussi la quête dite spirituelle. Yoga par exemple que je pratique signifie: joindre, unifier.

    La perspective du « difficilement ou du jamais atteinte » peut nous effrayer et nous décourager. La culture actuelle nous invite à nous enfermer dans un horizon extrêmement court et de plus en plus à oublier le passé et à se moquer de l’avenir. A s’occuper de soi et à distribuer quelques miettes aux autres, non pas en participant activement à l’être collectif que nous formons, mais en montrant son individualité à qui veut bien la regarder.

    Un des éléments fondamentaux de la révolution culturelle que nous avons à faire ensemble est de modifier notre rapport au temps. Il y a bien d’autres éléments de notre imaginaire à changer (à libérer) : notre rapport aux autres, notre conception de l’humain, tous ces besoins créés qui plombent notre imaginaire et qui nous aliènent à la quête d’argent, de travail… au besoin d’Etat.

    Changer cet individualisme plus ou moins new age qui s’ignore parce qu’il ne considère même plus qu’une communauté humaine, c’est bien autre chose qu’une simple juxtaposition d’individus.

    Traquer tout ce qui aliène notre esprit pionnier et la soif d’aventure qui s’inscrivent dans le long cheminement de l’humanité cherchant complétude, union et vérité.

    Quoi faire concrètement ?

    Faire là où on vit évidemment. Se placer justement dans une dynamique qui va prendre du temps. Cela n’exclut pas la recherche de l’utile sinon de l’efficacité.

    J’ai des idées personnelles sur un cheminement concret. Mais collectivement ce serait infiniment plus productif. 2 ou 3 personnes motivées dans une petite commune comme la mienne (500 habitants) qui rassemblent leurs idées, discutent, se donnent du plaisir lors leurs rencontres et mutualisent leurs actions, c’est un bon début.

    – un petit journal agréable à lire d’infos, d’échanges, de pratiques… distribué prioritairement dans les boîtes mails

    – l’organisation d’évènements et de moments de rencontres alternant légèreté et réflexion : ciné apéro, gratiferia, groupe d’achats, échanges locaux d’objets, de services, de connaissances de savoirs et de savoir-faire..

    – lieu plus ou moins permanent et autogéré de rencontres, de type foyer communal ou « maison commune » qui sonne mieux..

    – solliciter les initiatives, créer par exemple un conseil de gens ordinaires alternatif et critique du conseil municipal, imaginant et médiatisant des projets. Je trouve que cela peut être assez drôle si on y met de la bonne humeur, de l’auberge espagnole.

    Tout cela doit contenir du plaisir, de la convivialité. Je ne doute pas que la confiance en nous et en l’autre revienne peu à peu au détriment de la méfiance et du pessimisme. C’est un préalable au réveil de notre intérêt pour la gestion de notre cité commune, des discussions et de la démocratie directe. On ne devient plus intelligent que grâce aux autres.

    Souvent considérée comme une punition (ça bouffe du temps, ça prend de l’énergie, c’est chiant), je pense au contraire qu’elle est source de plaisir et de complétude. S’exprimer et être écouté, se sentir acteur plutôt que spectateur, être avec les autres et se quitter sur une auberge espagnole plutôt qu’avaler de la télévision en même temps que son repas, je n’arrive pas à comprendre en quoi ce serait moins bien ou pourquoi ce serait éternellement fui.

    Certes, le défi est énorme: donner envie de sortir de son bunker télévisé, celui qui est sensé assurer le repos et l’isolement de guerriers frustrés et plus ou moins en colère contre le reste de l’humanité. Le défi est énorme mais l’évolution actuelle ne plaide pas en faveur du statu quo.

    La patience est de mise, la détermination aussi. Considérer que la démocratie directe est le seul système décisionnel qui soit à la hauteur des problèmes que l’humanité a à résoudre, cela conditionne cette détermination et cette patience.

    Je considère que l’homme est un animal politique qui, s’il est exclu de la gestion de la Cité, ne peut qu’être en quelque sorte infirme, d’autant plus frustré et en colère que le renoncement à cette part de son humanité n’est plus payant en terme de bénéfice.

    On en est là. L’Etat et la démocratie représentative ne sont plus capables de donner le change. Une sortie de cette non démocratie tente une population doucement croissante. On peut hurler devant les loups bruns que produit la démocratie (non) représentative, sans doute pour se refaire une virginité après coup… et un certain nombre de coups.

    Répondre aux nécessités de la seule logique capitaliste et pour cela accentuer les contrôles et la répression de la population atomisée que nous sommes devenus. Voilà ce qui est et ce qui nous attend, si nous ne rompons pas avec les illusions et les mythes concernant l’Etat, la démocratie actuelle.

    Construire la démocratie directe : la mise en réseau de petit groupe à petit groupe, de commune à commune ne peut qu’être simultanée. Elle aussi existe déjà au travers des réseaux actuels, des associations, de rencontres ponctuelles diverses.

    Ce qu’il faut faire à des niveaux géographiques supérieurs, je n’en sais trop rien. J’ai des idées mais peu importe, je sais que le penser-agir global accompagne le penser-agir local. C’est, on peut le dire, entré dans les mœurs. L’’invention collective relativement rapide d’une organisation qui laisse le maximum de pouvoir aux assemblées d’individus ordinaires volontaires, ne me parait pas constituer une difficulté insurmontable… et encore moins un sujet d’angoisse.

    Les outils informatiques et électroniques qui sont les nôtres, permettent une communication, une mutualisation et une réalisation par exemple de video assemblées. Cela m’étonne toujours que l’on ait du mal à imaginer qu’ils puissent servir à cela, plutôt qu’au « plaisir » individuel indéfiniment proliférant et au contrôle de plus en plus sophistiqué de nos allées et venues et de nos agissements.

    Il ne s’agit pas de décréter la fin de l’Etat et de ses pouvoirs territoriaux, il s’agit de construire en dehors, puisqu’une rupture s’impose. Je fais confiance à la démocratie représentative pour continuer à décliner de son propre chef, si je peux s’exprimer ainsi. Il s’agit de ne plus s’en occuper et en tous cas de ne pas prolonger son existence au prétexte de la critiquer et de lui coller aux fesses, d’élection en pétition, de propos critique en intérêt capté par son spectacle que l’on connait par coeur.

    Sa disparition sera progressive et on ne va pas du jour au lendemain perdre nos retraites, la CAF ou le RSA. De même, les prélèvements fiscaux et sociaux se poursuivront, probablement augmentés régulièrement du fait de la croissance des besoins sociaux et du coût de la machine bureaucratique et étatique. C’est aussi une caractéristique qui accompagne tous les effondrements historiques de petites et grandes civilisations.

    Concernant les collectivités territoriales actuelles qui s’inscrivent dans la structure de l’Etat et donc dans la construction du pouvoir séparé, elles pourraient être utilisées, ne serait-ce que provisoirement, en tant que découpage existant. Pas en tant que machine humaine et administrative. Nos camarades élus ou technocrates du pouvoir iront un jour rejoindre la base des gens ordinaires, les conseils de leurs communes respectives, si leur égo et leur mode de vie révolutionné permettent cette modestie.

    Loin de répondre à la vaste question que tu poses, Jean, question qui doit (devrait) être tout de suite abordée partout à 2, 3, 4.. là où nous habitons, je ne doute pas que le plaisir de la rencontre aidant, que le sentiment de recouvrer une sorte de dignité citoyenne et au fond humaine, fassent que peu à peu ce germe de conseil se développe au détriment de la consommation du même spectacle lamentable de la télévision et de la démocratie du capitalisme.
    Outre sa nécessité et un horizon inconnu, la perspective est passionnante. J’ajouterais « enfin » passionnante.

  3. Le travail a été tellement bien fait en amont qu’il est devenu quasiment impossible de le faire trépasser. Même le désintéressement accru du peuple pour les élections ne change rien. C’est tellement bien réglé que l’on peut entendre ou lire certains politiques se distribuer des places sans tenir compte des électeurs.

    • Salut Jeff,

      Concernant le capitalisme et sa pseudo démocratie,
      Ne soyons pas subjugués par la force du colosse et envahi par la frustration de devoir s’y soumettre depuis que nous sommes sur terre. Cela peut nous paraître long mais ça reste un système jeune que la démesure productiviste et financière condamne après une histoire d’à peine deux siècles. Sans parler de la démesure de plus en plus médiatisée des classes riches et de pouvoir, en l’absence d’une opposition collective renouvelée.

      Ses pieds sont donc d’argile et c’est l’Etat qui précisément empêche régulièrement que les crises soient trop graves ou fatales.
      On peut être surpris que ceci ne soit pas vu comme une évidence. Mais dans son livre « L’effondrement » Jared Diamond observe que les peuples des sociétés historiquement disparues refusèrent jusqu’au bout de voir le processus en cours. Ceci largement sous influence de l’aveuglement des dirigeants. Et c’est d’ailleurs un des 5 ou 6 facteurs (la non réactivité) qui combinés concourent à l’effondrement, selon Diamond.

      Outre la logique capitaliste, il y a un autre facteur de fragilité…

      …ce sont les peuples

      Les peuples des pays riches s’adaptent et acceptent tant qu’en majorité leur existence reste agréable. L’humain est plutôt pacifique surtout lorsqu’il a une bonne vie, du confort, un avenir ouvert.
      Il faut donc davantage encore de régressions, de mal-être, d’insécurités, de lendemains hypothéqués… pour que l’équilibre coût/avantage ou négatif/positif n’y soit plus.

      Qu’en attendant cette histoire-là se poursuive, ça ne veut pas dire que rien ne se passe et que rien n’est en germe. Tu te souviens, en mars 68 les grands médias pourtant bien placés pour tâter le pouls du pays un peu partout, titraient : la France s’ennuie ou les Français dorment. C’était le point de vue presque général de la France d’en haut sur la France d’en bas. Le contexte n’est plus le même, mais cela ne veut pas dire non plus que la population s’est définitivement endormie.

      Le désintéressement pour les élections ne change rien pour le moment, mais suggérer que ça sera toujours comme ça, ce n’est pas raisonnable de ta part parce que c’est le point de vue sur le futur par définition inconnu que l’on (les dominants) veut que nous ayons.

      Là aussi, il faudra encore un peu de temps et de croissance de la désertion électorale et peut-être un épisode de pouvoir FN pour que ce point de vue ne tienne plus la route. A quelle échéance ? Bien sûr, personne ne peut sérieusement le dire. Personnellement, j’avance que le franchissement répété de la barre symbolique des 50% de déserteurs devrait changer la donne.

      Je ne me sens pas optimiste en disant tout ça. J’essaie de raisonner le plus librement possible, ce qui m’éloigne pas mal, c’est vrai, du pessimisme ambiant que je trouve, plutôt suggéré

      La fréquentation du microcosme alternatif, de celles et ceux qui pensent et expérimentent une autre vie plus autonome et une démocratie réelle concrète, ça encourage cette plus grande liberté de la réflexion.

      Il y a une créativité incroyable, pratique, sociale, personnelle et un enthousiasme nouveau qui commencent à déborder un peu cette marge. Il y a surtout des jeunes mais pas seulement, beaucoup de femmes. Ça n’est pas encore « politisé » car le dégoût de la politique telle qu’elle est, éloigne du politique. A terme, ça changera. Il y a pas mal de signes qui indiquent que cette radicalité frémissante risque de se diffuser et de participer à modifier peu à peu la donne.

      On peut ne pas considérer cela. J’ai un ami qui exprime un pessimisme extrême voire dépressif . On peut le classer dans la « gauche radicale ». Il a une existence personnelle et un imaginaire totalement intégrés au système, même s’il s’indigne quotidiennement de l’évolution actuelle du système capitaliste « démocratique ».
      Il ne fréquente et ne connait pas du tout ce milieu alternatif. Il se délecte à lire le Canard enchaîné. Je pense que l’on gagne beaucoup à fréquenter ces milieux pionniers d’une autre histoire.

      Il y a 10 ans, les journalistes qui me contactaient s’intéressaient aux maisons en bois, à l’auto construction assez « conventionnelle ». Aujourd’hui, ceux qui me contactent recherchent des gens et des collectifs qui vivent en autonomie ou en habitat léger ou en cabane.. Curiosité de journalistes mais aussi reflet d’une évolution rapide de l’intérêt du public de ces médias.

  4. Par l’auteur de La nouvelle conférence de presse du Procureur Collins :
    Très intéressante, votre analyse de ce qu’est en réalité aujourd’hui devenu l’État. Des illusions qu’il y aurait à vouloir le transformer. Et si j’ai bien compris, de la nécessité de le dépasser. De quelle manière ? Cela reste à construire.

    Jean Casanova

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