Des formes d’emploi enfermant des travailleuses et des travailleurs dans la pauvreté

280x0_D4049_pn« Chaque phase de l’évolution du capitalisme a produit, au cours de son histoire, des formes de pauvreté spécifiques qui ont été contrées par divers types de mobilisation et d’organisation de travailleurs, qu’il s’agisse d’associations de travailleurs, de fraternités, de syndicats, de mutuelles – autant de regroupements fondés sur la défense d’intérêts, le besoin de protections et la promotion des solidarités. »

Frédéric Lesemann, dans sa préface, parle de la question « de la pauvreté en emploi », de la pauvreté associée au marché du travail, de nouvelle configuration, « la «société salariale» vacille tant elle est affaiblie par les agressions entrepreneuriales et étatiques, mais aussi par l’inadéquation des formes traditionnelles d’organisation des travailleurs aux évolutions de la gestion de la main-d’œuvre par les entreprises. » (Voir sur ce sujet, ContreTemps N°30 : Dossier : Droit du travailleur. Nouveau code, nouveaux enjeux pour les salariés, une-nouvelle-pluie-dencre-pour-effacer-les-droits-des-salarie-e-s/)

Il présente le Groupe interuniversitaire et interdisciplinaire de recherche sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) et insiste sur l’apport des comparaisons, « La comparaison est une pédagogie de mise à distance, d’objectivation de sa propre réalité nationale, par l’obligation qu’on s’impose, face à d’autres, d’expliciter et d’expliquer, dans une relation dialogique, sa propre réalité. C’est un processus de réflexivité fondé sur la volonté réciproque de comprendre, de découvrir, en dehors de tout jugement de valeur, autant sa propre réalité que celle de l’« autre », au-delà des distances et des différences, et peut-être grâce à elles. »

Carole Yerochewski explique le choix de certaines définitions ne restreignant « ni la notion de travail ni celle de travailleur » et la critique de certains agrégats statistiques, « Toute construction statistique est reliée aux représentations que l’on se fait des phénomènes ». Qui est et n’est pas comptabilisé-e comme travailleur et travailleuse ? Comment est construit le nivellement des disparités de revenu ? Qu’en est-il des situations individuelles ? Comment est construit le « seuil de pauvreté » ?

Elle justifie l’utilisation des notions de « seuil de pauvreté relative », « seuil de faible revenu »…

L’auteure analyse, entre autres, la fiction du « revenu des ménages » et la mise en commun des revenus, les facteurs de la pauvreté des travailleurs et travailleuses (et non les caractères d’activité des « pauvres »), les impacts de la durée en emploi, le caractère multidimensionnel de la pauvreté en emploi, l’oubli des rapports sociaux et de leur imbrication, la combinaison des changements intervenus à la fois sur les marchés du travail et dans les régimes de protection sociale, le rôle de la faiblesse du salaire minimum, l’ampleur des bas salaires et de la précarisation de l’emploi, les formes dites atypiques d’emploi et leur diffusion, les évolutions dans le secteur des services et en particulier dans le commerce et l’hébergement-restauration, « il n’y a en effet rien de naturel à ce que les bas salaires prolifèrent dans certains services », la baisse des « transferts sociaux », le poids des femmes et des minorités discriminés, (dont les Autochtones et les membres des Peuples premiers) parmi les travailleurs et travailleuses pauvres, la concentration des femmes dans quelques métiers, les effets des différents rapports sociaux de domination, la discrimination systémique envers les travailleurs et travailleuses migrants temporaires, la sélectivité des recrutements (Je reste toujours surpris de la non mise en cause du monopole d’embauche des employeurs !), l’exclusion organisée de la représentation collective de pans entiers de travailleurs et travailleuses…

J’ai notamment apprécié les « atteintes » aux banalités répandues, répétées comme faisant force de loi, comme par exemple, les liens supposés entre niveau de scolarité et emploi à bas salaires.

L’auteure souligne des statistiques déformant les réalités, la subordination réelle d’entreprises ou d’« entrepreneurs » aux sociétés donneuses d’ordre, le non encadrement des agences de travail temporaire, la dilution des responsabilités au titre de l’employeur, les processus de fragmentation de la production et d’étirement de la chaine de création de valeur, les rapports entre syndicalisation et amélioration salariale, les institutionnalisations de « relations d’emploi dérogatoires » et les interventions autoritaires des Etats, le mythe de l’emploi précaire comme marchepied à l’emploi statutaire, la constructions des qualifications…

Loin des images souvent diffusées sur la pauvreté, il faut souligner que « il y a plus de ménages de travailleurs que de ménages de chômeurs ou d’inactifs parmi les pauvres », « les femmes constituent la majeure partie des personnes pauvres en emploi », le faible pouvoir de « négociation » des salarié-e-s au Canada et aux USA face aux entreprises…

Carole Yerochewski aborde aussi la mondialisation et les marchés du travail « à plusieurs vitesses », les « métamorphoses de la question sociale », les esquisses de « pratiques sociales collectives des voies de sortie « par le haut » de la société salariale fordiste » ou de réappropriations collectives de la production… et parle de refondation de la protection sociale, « Sans droits sociaux, les droits civils et politiques quand ils existent, restent alors uniquement formels », de droits attaché à la personne de la travailleuse et du travailleur et non plus au statut, de ré-internalisation des externalités, du renfort du droit de s’associer et de se syndiquer…

Plus discutables me semble quelques appréciations sur la « classe moyenne », le « compromis fordiste »… et à la « remarchandisation du travail », il me semble préférable de parler de remarchandisation de la force de travail.

Les inégalités ne résultent pas des « capacités » des individu-es mais bien des constructions sociales.

Carole Yerochewski : Quand travailler enferme dans la pauvreté et la précarité

Travailleuses et travailleurs pauvres au Québec et dans le monde

Presse de l’Université du Québec 2014, 190 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

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