La laïcité jusqu’au bout

(Université de Cergy-Pontoise – 33, Boulevard du Port – Cergy-Pontoise – Val-d’Oise, 10 Août 2067)

Nous sommes le 10 Août 2067, toujours au Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise. Et profitons de cette présence pour accéder aux souhaits de nombreux lecteurs de voir donner suite à la première conférence du Pr Villa-Ruiz consacrée il y a quelques jours à la Loi de Séparation du Medef et de l’État votée le 9 Décembre 20171. C’était il y a 50 ans. Nouvelle conférence et nouvel intitulé : La laïcité jusqu’au bout.

Vous avez encore probablement en tête les grandes lignes de la précédente, celles relatant les origines lointaines de cette loi, ses similitudes avec celle du 9 Décembre 1905 qui entérinait la séparation de l’Église et de l’État, ainsi que les bouleversements politiques et institutionnels du tournant 2016-2017 débouchant sur l’élection d’une nouvelle Constituante et l’avènement d’une VI° République. Les urnes avait parlé, et si elles s’étaient avérées funéraires pour les vieilles institutions de la V° dont il ne restait plus que des cendres, elles avaient aussi affirmé de façon irréductible la volonté d’en arriver à la séparation du Medef et de l’État. 

À l’automne 2017, la 1° Assemblée Législative de la VI° République s’installa. La campagne électorale de l’été précédent s’était tenue dans un contexte de forte mobilisation sociale que beaucoup, nous dit le Pr Villa-Ruiz, avaient comparé à celui du printemps 1936 : résurgence généralisée et illimitée dans tout le pays du phénomène Nuit Debout ; occupations d’usines et des grands sièges sociaux du quartier de la Défense à Paris ; scènes de fraternisation entre émeutiers et cordons de police préposés à la garde des locaux des congrégations, notamment ceux de leur siège central, le Medef, au 55, avenue Bosquet Paris 7°.

Il se vérifia une fois de plus, comme en 1936, rajouta le Pr Villa-Ruiz, sous les applaudissements de l’auditoire, que le véritable carburant de toutes les transformations politiques étaient le Peuple et sa mobilisation.

L’Université d’été du Medef, traditionnel raoût de l’oligarchie actionnariale et politique, on s’y déclarait sa flamme réciproque tous les étés, véritable pèlerinage à Lourdes de la nomenklatura, s’était vu désertée par tous ses infirmes et paralytiques restés claustrés dans les beaux quartiers, certains ayant prématurément pris ceux d’hiver en Suisse, au Luxembourg, ou à Vaduz au Liechtenstein, au creux des massifs alpins, bien avant la tombée des premières neiges et le départ annuel aux sports d’hiver. 

Avant que ne débute les travaux de l’Assemblée législative dont la pierre d’angle annoncée serait la Séparation du Medef et de l’État, le gouvernement, nous dit le Pr Villa-Ruiz, surnommé Cabinet de Défense Républicaine et composé d’une majorité de radicaux, avait déjà jeté les préliminaires de la nouvelle politique. Elle serait radicale. Le terme avait pris depuis l’été, précisa le Pr Villa-Ruiz, une connotation toute nouvelle, bien loin de la péjorative des années précédentes, où la doxa oligarchique prétendait lui apposer la signification de terroriste. 

Le nouveau Président du Conseil, car c’est ce terme qu’avait désormais choisi la nouvelle Constituante, en rupture avec les détestables dénominations de l’ancien bicéphale, Président de la République et Premier Ministre, le nouveau Président du Conseil était le petit père Leronchon. C’était là le sobriquet mi-affectueux, mi-ironique, c’était selon, donné à Jean-Luc Leronchon, parallèle avec celui du petit père Combes (Émile Combes), Président du Cabinet de Défense Républicaine en 1904, à l’époque de la bataille de la Séparation de l’Église et de l’État. 

(Jean-Luc Leronchon était le fils d’une modeste famille de 10 enfants. Entré très jeune au séminaire de l’Ordre des Franciscains de Nevers, ordre fort influent dans les années 1970 – 1980, encouragé par la suite à suivre de hautes études ecclésiastiques – il porta la soutane et fut tonsuré sous les ordres de l’abbé Lionel – il démontra rapidement que sa vocation de prêtre était peu sérieuse et se résolut, assez tardivement malgré tout, en 2009, à jeter le froc aux orties. Déjà initié secrètement à la loge maçonnique du Grand Orient, élu sénateur, il était entré au ministère de la Formation Professionnelle en 1997. De cette trajectoire étaient issus un fort anticléricalisme et un goût de la radicalité qui l’avait porté à prôner l’insoumission en tout et pour tout.)

Effectivement, cette désignation à la présidence du conseil à une très large majorité de la 1° Assemblée Législative – c’était elle qui maintenant, en vertu de la nouvelle Constitution, désignait non plus le chef, le mot était banni, mais le Directeur de l’Exécutif – cette désignation fut suivie d’un coup de barre républicain.  

Épuration de la haute fonction publique de tous les pantouflards dont les allées et venues les années précédentes entre les cabinets ministériels et les prébendes des milieux d’affaires étaient devenues l’objet de la désaffection et du dégoût de l’opinion.

Prise en main du Ministère des Cultes et, avant toute loi de séparation, entame d’une politique de rigueur à l’encontre des congrégations : création d’un pôle public bancaire ; consignes d’intransigeance, tout particulièrement dans les domaines de la fraude et de l’évasion fiscales ; tranche à 90 % pour l’impôt sur le revenu des grandes fortunes ; éviction pure et simple des évangélistes des chaînes de télévision publique. La formule avait fait mouche, ajouta en riant le Pr Villa-Ruiz, « Calvi, retourne donc à ton calvaire ». 

La tension était telle entre le gouvernement et les congrégations que le Pape Jean-Claude Juncker, à Bruxelles, dans son encyclique Non volens vehementer, rappela durement, et à plusieurs reprises, la France à rester ce qu’elle n’avait jamais cessé d’être depuis 40 ans, « la fille aînée du Medef ». 

La tâche était colossale. Fermeté, mais aussi habileté, c’était les termes du Pr Villa-Ruiz, étaient plus que jamais nécessaires. Tout devait être fait pour une séparation « loyale » et en réponse aux difficultés économiques du pays, c’était la ligne du petit père Leronchon. Éviter, dans le contexte de tension des esprits que ne manquaient pas d’exploiter les évangélistes du Medef dans leur tribunes et homélies, éviter que cette politique n’apparaisse de persécution et de confiscation, termes sans cesse évoqués par ces nouveaux crucifiés.  

La question de la liberté de conscience, cet autre nom des prédicateurs pour parler de celle d’encaisser des dividendes, cette question fut aisément tranchée par la formule consensuelle et sans ambages : « La République assure la liberté de conscience. Cependant, ni ne reconnaît, ni ne salarie, ni ne subventionne aucun ». 

C’était là les termes choisis par le petit père Leronchon pour mettre le holà à la frénésie subventionnelle des 10 dernières années : allégements de charges, crédits d’impôt, optimisation fiscale, dégrèvements et exonérations, toutes dénominations qui n’étaient rien d’autre que la réalité terrible d’un Medef toujours suspendu à la mamelle de l’État.

Dérogations d’apaisement, fit remarquer le Pr Villa-Ruiz, l’autorisation à la création par les congrégations d’aumôneries et de fondations hospitalières, ainsi qu’à la poursuite des actions caritatives dans les prisons pour les incarcérés de leur choix, ils étaient nombreux. Enfin, ce n’était pas rien, maintien le dimanche matin des émissions cultuelles sur les chaînes publiques de télévision. Le culte du Veau d’Or obtenait sa juste place, toute sa place, mais rien de plus, aux côtés des trois autres grands monothéismes. 

C’est sur la question des inventaires que les affrontements furent les plus violents. De quoi s’agissait-il ? Les biens du Medef étaient considérables. L’État considérant ceux comme ayant un caractère stratégique pour la Nation, énonça qu’ils devaient lui revenir sous la forme d’une propriété commune. C’était en ces termes que le général De Gaulle, en 1945, avait posé les bases de sa grande politique de nationalisations. Il y avait un précédent, glorieux qui plus est, et le petit père Leronchon ne se fit pas faute de l’exploiter. 

Le Crédit, l’Energie, les transports aériens et ferroviaires, la pharmacie et le médicament, les télécommunications, la gestion et la distribution de l’Eau, les infrastructures autoroutières et aéroportuaires, tout devrait être restitué au Bien Commun, celui de la Nation. On n’utilisa pas le terme de nationalisation, mais celui de Bien Commun fit trembler encore plus. Le mot Commun faisait resurgir de vieilles angoisses.

Venons-en donc, nous dit le Pr Villa-Ruiz, à la question des inventaires. On parla même à l’époque de la « tourmente des inventaires ». Car, avant tout transfert de propriété, un inventaire approfondi s’imposait. 

Dans la presse écrite et audiovisuelle, encore largement acquise aux congrégations, tout le petit personnel folliculaire se mit à crier au sacrilège. Jacques Attali écrivit une tribune restée célèbre, intitulée « Ils veulent aussi ouvrir les tabernacles ». Elle fustigeait les agents du ministère des Finances chargés de l’inventaire dans les grands sièges sociaux du CAC 40. L’adjectif social renvoyait ici au fait qu’il s’agissait du siège d’une société, et non pas comme voulaient le faire accroire les congrégations d’une prétendue mission sociale.

Le pays était divisé ; la fracture était claire : c’était 1 % contre 99 %. 

Quand les sièges sociaux fut mis sous séquestre à titre préservatoire, le pape Jean Claude, dans sa bulle Voleo mundum in pacem, pria instamment le petit père Leronchon de renoncer à sa politique confiscatoire et exigea de lui, sous la menace de l’excommunication, qu’il se rendit, précédent célèbre, à Canossa  pour s’y agenouiller et faire pénitence.

(En janvier 1077, à Canossa, lieu de résidence du pape Grégoire VII, en Émilie Romagne, le roi Henri IV, futur empereur germanique, dut venir faire pénitence en robe de bure, à genoux dans la neige, devant Grégoire VII et lui demander humblement la levée de son excommunication. Ainsi était close la querelle dite « des investitures » qui opposait la Papauté et l’Empire.) 

Canossa toi-même, lui fut-il répondu, par le porte-parole du Cabinet de Défense Républicaine. Ultime affront, la question de l’article 4, celle de la restitution au Commun des biens des congrégations, examinée à la chambre le 9 décembre 2017, fut votée à la majorité. Seuls s’y étaient opposés quelques rescapés de l’ordre ancien, miraculés de l’élection législative, l’abbé Manuel d’Evry, son jeune diacre Emmanuel, l’évêque Alain de Bordeaux ainsi que sœur Marine. Le représentant de Neuilly, l’apostat Nicolas Bruni, n’avait pu siéger ce jour là. Frappé par la levée de son immunité parlementaire, il était en détention préventive pour escroquerie en bande organisée à la prison de Clichy. 

Le Pr Villa-Ruiz concluait son long exposé : ainsi s’achevait la querelle de l’article 4. Les biens immeubles des congrégations étaient déclarés propriété nationale et commune. Excepté, bien entendu, ceux grevés d’une affectation charitable. À l’examen attentif de l’inventaire, il ne s’en retrouva aucun. La loi de Séparation du Medef et de l’État était votée. C’était le 9 Décembre 2017.

Jean Casanova

1 Lire : La nouvelle conférence de presse du Procureur Collins : la-nouvelle-conference-de-presse-du-procureur-collins/ et Le 50e anniversaire de la Séparation : le-50e-anniversaire-de-la-separation/

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