13 bis, église Saint-Merry, juin 2016

Dans le billet consacré à la grande toile de Mesnager, j’ai évoqué l’initiative de la paroisse en juin dernier qui a invité des street artists à venir dans l’église Saint-Merry réaliser des œuvres qui ont été vendues aux enchères à la fin de la manifestation. C’est dans ce contexte que 13 bis a présenté deux œuvres, une grande « fresque » et un « collage » encadré comme une gravure. Les deux œuvres sont très différentes et deux billets ne seront pas de trop pour commenter ces œuvres.

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Quoiqu’abordant des sujets très différents, elles ont des points communs. Elles sont réalisées à partir de gravures anciennes noir et blanc et elles s’apparentent aux « collages ». Certes la technique a changé. Prévert, pour ne prendre que cet exemple, découpaient avec des ciseaux des illustrations et des photographies et, en collant les morceaux, fabriquaient des images très influencées par le surréalisme du début du 20ème siècle. Il est probable que 13 bis utilise aujourd’hui les outils de notre temps : des scanners, des logiciels de traitement d’images voire d’autres outils informatiques. Le deuxième point commun entre les deux œuvres est la création d’images surprenantes qui questionnent l’observateur. Si le site Internet de 13 bis, pour définir le style des œuvres, parle d’« onirisme », j’ai le sentiment que le travail de 13 bis s’inscrit davantage dans le droit fil du surréalisme tel que le définissait André Breton. Ses compositions sont des rencontres improbables entre des images ;  des rencontres mystérieuses car le sens en est caché. DSCN7011 (2)

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13 bis, une artiste aussi mystérieuse que ses œuvres.

 

Il est vain de vouloir expliquer le sens des œuvres de 13 bis par des éléments relevant de sa biographie. Seule une information a été médiatisée : 13 bis pendant plusieurs années a été un collectif formé de deux artistes. Il est clair que c’est une volonté de 13 bis d’entretenir autour de sa personne une aura de mystère. Son nom d’artiste est déjà une énigme. On peut bien évidemment se risquer à des conjectures : 13 parce que ce nombre porte chance, bis parce que le groupe était formé de deux personnes. Pourquoi pas ? On peut aussi bien faire l’hypothèse que le « bis » s’explique par la reproduction de gravures (gravures originales / composition). Cette occultation de tout élément biographique est une manifestation délibérée de l’artiste qui, par ailleurs, refuse de répondre aux questions sur son travail. Mystère soigneusement créé et entretenu pour une œuvre dont l’objectif est de créer le mystère.

 

Une composition religieuse ?

 

L’œuvre de 13 bis que je souhaite commenter est une immense « gravure ». Les guillemets s’imposent parce que ce n’est pas une gravure au sens strict mais une « fresque » composée de plusieurs reproductions de gravures anciennes. Elle a la taille du mur d’une chapelle de l’église ; elle en remplit tout l’espace. Elle nous présente dans sa partie haute un portrait d’une belle jeune femme, au front ceint d’un bandeau, aux cheveux retenant des feuilles de vigne et des grappes de raisin. De ses yeux regardant le sol coulent des torrents de larmes. Dans le contexte de l’église cette scène évoque la vierge qui pleure. Les vierges dans une attitude de déploration sont, dans l’histoire de l’art religieux, extrêmement courantes. Elles semblent s’être multipliées lors de la Renaissance sous l’influence du dolorisme. Dans ce registre, nous trouvons d’innombrables « pietà », des « mater dolorosa ». Marie pleurant la mort de son fils Jésus est une image « classique » des « chemins de croix ». Si cette signification s’impose c’est parce que l’image interagit avec son contexte. A la réflexion, on peut s’interroger sur la parure de cette trop jeune femme pour être la mère de Jésus. La vigne et le vin font bien davantage penser à Bacchus !

 

Dans la partie basse, nous voyons un paysage marin ; une côte avec des rochers. La rupture avec la « vierge » de la partie haute est consommée d’autant plus que deux crânes d’animaux interrogent le spectateur. Ces deux crânes sont semblables (ils ressemblent à des crânes de sauriens). Sur la grève, nous voyons une scène mettant en relation plusieurs personnages. Le groupe est constitué d’un homme vêtu à l’antique (vêtu est excessif puisqu’on voit son sexe), un ange qui a une fonction de médiateur, il donne à l’homme qui est debout le carquois et les flèches remises par la jeune femme assise. Une deuxième jeune femme s’appuie négligemment sur le haut du dossier de la chaise. Dans notre culture on pourrait interpréter cette scène comme une scène intime d’une jeune patricienne grecque ou romaine chaperonnée par sa camériste donnant à l’élu de son cœur par l’intermédiaire de Cupidon les flèches pour transpercer son cœur. Bref, une scène classique d’amour courtois. Sauf qu’un immense squelette domine de sa stature le groupe. Sauf que la femme assise tient un crâne d’oiseau. Ce dernier crâne complète « l’appareil gothique ».

 

Quel est le sens de cette composition ? Cette question part de l’hypothèse que toutes les œuvres ont un sens. Je pense qu’il n’en est rien. Une signification consiste à « mettre en récit » une œuvre et/ou à mettre en relation des indices pour construire une logique interne. Le « sens » en toute hypothèse est une construction intellectuelle de celui qui regarde. Il ne dit rien (ou pas grand-chose) des motivations profondes de l’artiste. Certains verront dans cette composition un discours sur la fragilité de l’amour et de la vie, voire une image de la tragédie de l’homme sans Dieu, etc. De nombreuses interprétations sont possibles et toutes sont également vraies – ou fausses ! En l’occurrence, la question ne se pose pas : 13 bis mélange des fragments d’images, y insère des représentations « décalées », riches de sens dans notre imaginaire occidental. Pour expliciter cette démarche je prendrai un exemple : les squelettes, les os, les crânes ou certains signes (des lettres grecques comme alpha et oméga, des symboles ésotériques, rosicruciens, francs-maçons, etc.) induisent des grilles d’interprétation qui sont en fait de fausses pistes. Dourone comme 13 bis fabriquent des images qui donnent à penser qu’elles ont une signification « profonde » (religieuse, sectaire, ésotérique, cabalistique, etc.) La construction de la signification par celui qui regarde et qui ne peut s’empêcher de donner du sens parle bien davantage du spectateur que de l’œuvre. Ces artistes piègent les spectateurs avec des artifices. Il y a bien davantage de mystère dans le sourire de Mona Lisa que dans ces œuvres attrape-nigauds.

Richard Tassart

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