« La femme qui fuit »

9782923896502L’auteure, Anaïs Barbeau-Lavalette, née en 1979, a voulu rencontrer physiquement Suzanne, cette « femme fuyante », qui est sa grand’mère, entrevue tout juste deux ou trois fois, « en coup de vent ».

Anaïs Barbeau-Lavalette, auteure et cinéaste, est la fille de la réalisatrice documentariste Manon Barbeau et du comédien de théâtre Philippe Lavalette. Ceux-ci vivent toujours ensemble, ont eu leurs deux enfants prénommés Anaïs et Emmanuel. (diminutif Manuel dans le livre). La famille entière comprend des personnalités connues dans le monde artistique de Montréal. (Théâtre et Cinéma). Mine de rien, ce livre présente des histoires de femmes.

Anaïs est donc « la petite fille de Suzanne Meloche », celle-ci née dans le quartier ouvrier d’Ottawa, dont la mère, – Claudia Hudon -, est régulièrement enceinte d’Achille Meloche, son mari. Avant ses grossesses répétées, la jeune Claudia Hudon jouait Chopin au piano, avec talent. Afin de bénéficier des 200 acres1 promis par le gouvernement pour sortir de la pauvreté, elle s’est un peu posé la question d’être « mère de famille nombreuse » méritante. Presque prête à concevoir six enfants de plus, alors qu’à 33 ans, elle en a déjà mis au monde six avec le viril Achille. Elle décide finalement de renoncer à ce destin : six enfants, ça suffit ! Claudia choisit alors de « dormir loin de son mari Achille Meloche », dans le couloir de leur maison pour éviter les maternités multiples.

Dans la famille Meloche, il y aura donc uniquement deux garçons, Pierre et Paul, et quatre filles Monique, Madeleine, Claire et Suzanne, née le 10 avril 1926. Son histoire est le fil rouge du livre. A 18 ans, cette actuelle et aujourd’hui défunte « grand-mère » maternelle a donc quitté sa famille d’origine d’Ottawa : son père Achille, sa mère Claudia et ses frères et sœurs.

Mai 1945. Partir est un acte émancipatoire pour Suzanne, dans un pays où le rôle de la femme est de rester à la maison. C’est aussi la fin de la seconde guerre mondiale. Elle arrive à Montréal pour passer le concours de l’art oratoire : elle le remporte. Le jeune et beau Montréalais Claude Gavreau, candidat malheureux du même concours, l’invite à passer la soirée chez des amis dont l’hôte est Monsieur Borduas, Directeur de l’Ecole du meuble ; il a vingt ans de plus que les jeunes du Groupe de la rue Mentana, où une dizaine de jeunes gens dont trois filles boivent régulièrement du vin et refont le monde. Ce sont les auteurs du Manifeste Refus Global : « Tu étais une île, et tu sens que tu as peut être un pays. » écrit Anaïs. Suzanne est amoureuse et découvre son corps.

Finalement, elle se marie avec Marcel Barbeau, le 7 juin 1948, paroisse Saint-Philippe. Elle est enceinte de celle qu’elle nommera Mousse. Marcel travaille le soir chez son oncle comme boucher, pour vivre.

Elle Suzanne ? Elle aime écrire : « Je cueille des sons échevelés à la mesure champêtre » tandis que Marcel, ébéniste, le jour, veut peindre pour illustrer les textes de sa femme. Ils sont convoqués à l’Atelier de Paul-Emile Borduas. Puis, la jeune femme fréquente les automatistes. Elle peint un oiseau rouge, aux ailes immenses et au bec élégant. Signé Suze, 22 ans.

Le Manifeste du REFUS GLOBAL est écrit, discuté dans ce groupe, publié et diffusé à 400 exemplaires le 9 août 1948. Sur le fond des idéaux libertaires, les signataires du Manifeste sont des artistes variés du « Refus global », mouvement lancé à Montréal, au Québec. Parmi les signataires en révolte contre l’emprise de la religion catholique, religion qui régente tout, jusqu’à rendre les couples très « riches d’enfants » par des femmes enceintes chaque année et « en prières », se trouvent les noms des artistes peintres Françoise Riopelle, Jean-Paul Riopelle, Marcel Barbeau2.

Le 9 mai 1951 arrive un petit garçon, François, alors que Marcel, son père est parti pour l’Art à Ottawa, où « les choses vont bien pour lui ».Suzanne a besoin de son homme qui, fragile « implosera » à New York sous la pression faite « à l’encontre de ce peintre automatiste, de passage dans une ville américaine ».

Suzanne 26 ans, est assoiffée de tout : amour, alcool. C’est Borduas, le chef de file des écrivains automatistes, qui va l’encourager. Le 1er août 1952, Suzanne Meloche-Barbeau décide de tout plaquer ! Son mari, sa fille, son fils.

Cinéaste qui se veut écrivaine, ce troisième ouvrage, son livre poétique et touchant, Anaïs Barbeau-Lavalette le dédie à sa mère Mousse, (devenue Manon Barbeau, fille de Suzanne Meloche et de Marcel Barbeau), dont le cœur fêlé reste givré de tristesse, même si aujourd’hui, elle est quatre fois grand’mère. Manon vit mal. Malgré ses succès professionnels, elle travaille en gardant : « La permanence des éclats de verre laissés sous sa peau, traces d’abandon qu’elle porte en blason »3

Dès le début du livre (page 25), l’auteure cite une phrase de Nancy Huston : « Nous ne tombons pas du ciel mais nous poussons sur notre arbre généalogique ». Il semble donc important de situer rapidement dans son contexte familial et social, cette auteure primée en 2016, par les Libraires du Québec.

Elle dédie également « le livre » à sa propre fille, bout de chou, née tout récemment. En effet, parmi les soutiens affectifs reçus, la cinéaste-écrivaine est devenue une jeune mère heureuse avec Emile, l’homme qui partage sa vie « tout entière ». Elle rend hommage à son conjoint, support fondamental, si essentiel pour elle qui mène un long travail d’investigations et d’écritures quotidiennes, avec une détective et des témoins (amis ou amants de sa grand’mère) et membres de sa famille (grand-père). Tout ceci lui a permis de reconstruire son histoire familiale avec sa tragédie.

Anaïs et Mousse-Manon ont engagé une détective privée,- Louise-Marie Lacombe – pour retrouver Suzanne Meloche, disparue après quelques rares coups de téléphone à Mousse qui lui préfèrera ses tantes, côté paternel. Elles la retrouvent à Ottawa, dans le même appartement que celui habité par Suzanne, pendant son enfance, au cinquième étage d’un immeuble, près du canal Rideau Porte 560.

Elles sont émues « se faufilant pour voir si Suzanne est encore vivante ». Elles cognent à la porte. Suzanne ouvre. Pas de surprise. Tout se passe comme si elles s’étaient quittées la veille. Les trois femmes se parlent un peu dans la chambre, trois générations et un silence qui « épingle » celle qui n’a rien à dire quand Mousse demande Pourquoi tu es partie ? Elle refermera la porte, « barre à clé » puis appellera sa fille qui patine sur le lac gelé pour lui dire une seule phrase : « Ne refais jamais çà. » 

Puis, l’auteure Anaïs, retrouvera aussi son oncle, François, que Manon avait déjà rencontré, à l’âge de 18 ans, quand elle travaillait comme hôtesse sur expo 67, après avoir grandi chez ses tantes Barbeau, étudié au pensionnat, commencé des études à l’UQAM en communications.

Il a été ensuite trouvé, âgé, par une tante d’Anaïs, devenue La religieuse Claire, qui reste « la petite sœur de Suzanne ». François est né le 9 mai 1951. « Délaissé » et dépressif. L’oncle François a vécu « enfant adopté par un couple d’embaumeurs de morts », dont l’épouse meurt. Battu par la seconde femme de l’embaumeur, il fugue à 16 ans et va mal jusqu’à entrer en maison de « fous », dans la ville de Québec, avec « sur son lit 100 toutous baptisés ». « Il est tendre, doux, croit au Père Noel ». Il passera finalement un Noël avec sa sœur Manon. « Ses dents sont noires, et sa barbe, longue ». (Page 356.) On apprend aussi qu’il est « mélomane. Et très cultivé. Il parle d’une voix plus douce que la première neige et a ce regard tendre et profond des êtres d’exception. »

La mère de l’auteure, Manon tout comme François ? Ils se sont vécus « victimes », par manque de présence maternelle, comme le ressentent aussi les enfants des peintres Jean-Paul Riopelle, Marcelle Ferron ou ceux de leur professeur de l’Ecole du meuble, Paul-Emile Borduas, qui sait très bien jouer « donnant-donnant » pour avoir « le rôle gagnant ». Tous ont raconté à Anaïs Barbeau-Lavalette combien ils restent « en manque de parents »4, comme l’ont été les deux enfants de Suzanne Meloche, toujours « femme en fuite » depuis ce jour où de manière pulsionnelle elle décide de choisir « sa vie », en liberté, espérant un beau succès artistique.

Il semblerait en effet que parmi les signataires, certains et certaines soient allé/es très loin, dans leur quête personnelle, oubliant pour beaucoup et trop souvent les besoins fondamentaux de leurs enfants. A la manière de Jean-Jacques Rousseau ou de Karl Marx et d’autres personnes souvent célèbres. Nombreuses ?…

Peut-être.

Traits de personnalité du personnage Suzanne Meloche. (1926-2009)

Très jeune, Suzanne écoute aux portes. Elle comprend vite qu’une vie sexuelle existe entre les parents, ce qui l’exclut du duo. Cela l’excite. Elle aime tellement son père Achille Meloche ! Son père aurait préféré « rester Professeur », alors qu’il est devenu « employé en trompe l’œil », afin de contrer le chômage, lors de la crise économique de 1929, avec tout ce qui en découle : fermetures des écoles, des entreprises, des banques.

Suzanne adorait, à 8 ans comme à 10 ans, admirer les femmes qui courent vite, faire rougir les jeunes curés, jouant les ambiguïtés de la séduction et des aveux au confessionnal, car elle a tant besoin d’amour ! « Le curé ne m’oubliera pas ! » Sa mère débordée ne peut lui donner tout ce qu’elle veut car il faut compter avec les autres enfants : Madeleine, Monique, Claire, sans oublier Paul et Pierre qui se bagarrent. Elle regarde, un peu triste, mais bien en face la crise économique qui empêche la régularité des séances « beauté/coiffure ». La petite Suzanne adorait tellement accompagner sa maman Claudia Hudon, chez le coiffeur. Elle en profitait pour jouer à « envoyer des numéros de jeux d’argent à Achille ». Il les jouait. Il gagnait rarement ! Et, les crédits s’accumulaient pour payer le beau mobilier promis à sa femme, ces meubles nécessaires à leur famille.

Ah, Œdipe, quand tu nous tiens !

Thème principal du roman : La vie tumultueuse d’une femme engagée.

Suzanne Meloche, sujet féminin rebelle depuis son plus jeune âge est donc au cœur du roman, avec son histoire de vie. Ses tricheries, ses désirs, ses révoltes, sa sexualité et ses engagements artistiques qui la mèneront dans bien des expériences, des lieux, des rencontres. Puis, Suzanne sera aussi la mère « abandonnique » de François Barbeau et de Manon Barbeau, pour le plaisir de suivre « sa cause », c’est à dire sa conviction intime pour l’engagement et « sa vie personnelle ».

Elle sera aussi poète, reconnue pour la première fois à 83 ans.

En effet, au printemps 2009, elle est invitée dans le cadre du 10ème marché de la poésie et des 40 ans de la maison d’édition « Herbes Rouges ». Une lecture est organisée, sous un chapiteau, devant le métro Mont-Royal, à Montréal.

Cette invitation faite à Suzanne par cet éditeur, pour satisfaire des auteurs en vogue « qui veulent lire des textes d’auteurs surréalistes d’hier à aujourd’hui » la fait enfin sortir de son appartement, porte numéro 560. Un verre de vodka à la main, elle va annoncer cette nouvelle à l’appartement Porte 405, à sa voisine, rencontrée souvent dans l’immeuble : Hilda5.

Celle-ci propose un siège à Suzanne.

Installée dans un fauteuil mauve, Suzanne regarde les photos sur le mur d’Hilda. Elle comprend alors que le collier au cou de sa voisine n’est pas « rien ».

La fille en photos, c’est Hilda qui court. Elles se parlent alors « vrai ». Le collier pèse 412 grammes, le poids d’une médaille d’or, celui de la spécialiste du 100 mètres féminin, concours de Los Angeles, 1932. Mais Hilda, en 1932 n’a gagné « que » la médaille d’argent, vaincue par Stella Walsh. Puis, on découvrira plus tard que Stella Walsh était hermaphrodite : la médaille d’or aurait dû revenir donc à Hilda. Des années plus tard, l’injustice est réparée car au moins « c’est dit », mais Hilda est méconnue et personne ne se souvient d’elle, aujourd’hui.

Si j’insiste sur ce « détail » psychologique, c’est parce que la question de la « reconnaissance » est fondamentale et arrive grâce ce dénouement peu attendu : « le désir de Suzanne qu’on se souvienne d’elle en bien » a surgi de cette rencontre très spéciale du printemps 2009 entre Hilda et Suzanne. Cette histoire de réparation tant voulue par Hilda provoque chez Suzanne le désir de rédiger un testament sur feuille blanche : Elle y appose le nom de ses deux enfants, Manon et François et celui d’Anaïs et de Manuel. Celles et ceux qui l’ont cherché, aimée et retrouvée, en 2006.

Suzanne Meloche, meurt le 23 décembre 2009, sereine, jouissant de son succès tardif.

Structure du roman.

Le prologue d’une vingtaine de pages introduit le type de relation entre l’auteure et Suzanne sa grand’mère, vue trois fois seulement et sur laquelle elle va faire reposer le roman psycho-socio-généalogique : « la femme qui fuit »

Le texte se découpe ensuite en grandes dates correspondant à des étapes de la vie de Suzanne, que la détective Louise-Marie Lacombe a réussi à mettre à jour avec l’auteure :

1926-1930 = 20 pages.

1930-1946 = 66 pages.

1946-1952 = 131 pages.

1952-1956 = 35 pages.

1956-1965 = 46 pages

1965-1974 = 19 pages.

1974-1981 = 5 pages.

1980-2009 = 22 pages.

Enfin AUJOURD’HUI = 2 pages. Les sentiments de l’auteure.

Le texte, original dans sa structure et dans sa forme se décline comme un dialogue imaginaire entre la petite fille auteure et sa grand-mère morte.

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Anaïs Barbeau-Lavalette : « La femme qui fuit »

Prix des libraires du Québec 2016

Editions : Marchand de feuilles. 23,95 dollars canadiens. 376 pages

Achat à Paris : Prix public 23 euros, Librairie du Québec. 30 Rue Gay Lussac, Paris 5°. www.librairieduquebec.fr

Ginette Francequin, Docteure en psychologie clinique et sociale, HDR.

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En complément :

Septembre 2015 : Un long article d’Odile Tremblay,6 paraît dans le journal d’opinion « LE DEVOIR, Libre de penser ». L’article signalait avec enthousiasme le livre d’Anaïs Barbeau-Lavalette :

« Une affaire de femmes »… puisque – comme sa mère Manon Barbeau-Lavalette, l’auteure Anaïs Barbeau-Lavalette, cinéaste engagée (Le ring, Inch’Allah, etc.), femme de scène et de mots, vient recoller le maillon brisé de sa filiation maternelle. ». Ce livre parle de plusieurs femmes « insoumises » et correspond bien alors aux interrogations d’Odile Tremblay qui réfléchissait à « L’impact » qu’eurent « les libérations des signataires de Refus global sur leurs petits-enfants ? », d’autant que le film réalisé en 1998, par Manon Barbeau7 Les enfants du refus global documentait fortement ce thème.

Intéressant pour moi, psychologue clinicienne et sociale dans le champ de l’orientation et du travail, qui a travaillé depuis 1979 avec le groupe Germinal autour de Michel Bonetti, Jean Fraisse et Vincent de Gaulejac8, « Histoires de vie et sociologie clinique »9 pour mieux tenir compte de l’articulation « environnement sociopolitique et facteurs psychologiques » et surtout tenter de comprendre le parcours des personnes. Je ne peux donc qu’être en accord avec l’idée affirmée par Odile Tremblay « Chacun porte sur son dos, dit-on, sept générations antérieures. Anaïs remonte jusqu’à trois et même à quatre, à l’inclusion de sa grand-mère Claudia, cousine éloignée d’Émile Nelligan, qui renonça au piano pour une vie de travaux domestiques sans fin et sans plaisir. Et si c’étaient les aliénations de Claudia que sa fille, sa petite-fille et son arrière-petite-fille cherchaient à venger, en une chaîne sans fin ? »

En effet, dans ce livre La femme qui fuit surgit une lignée de femmes artistes, rebelles, socialement investies, qui se ressemblent par des « Pommettes saillantes, lèvres fines, yeux d’ébène. » Trois juxtapositions d’une même femme en trois temps : Suzanne, Manon (appelée Mousse) et Anaïs. Trois insoumises.

Odile Tremblay ajoutait : « Un style net, des phrases courtes, une urgence de décrire des faits et des atmosphères, ce livre est rédigé au « tu » à l’adresse de la grand-mère disparue, çà et là entrevue. » Anaïs dégaine : « Ma mère, fêlée du cœur. La permanence des éclats de verre laissés sous sa peau, traces d’abandon qu’elle porte en blason », puis apostrophe Suzanne Meloche : « Ton absence fait partie de moi, elle m’a aussi fabriquée. Tu es celle à qui je dois cette eau trouble qui abreuve mes racines, multiples et profondes. » Ajoutant plus bas en élan de fierté : « Je suis libre ensemble, moi. »

J’ai lu ce livre avec plaisir mais j’ai dû prendre beaucoup de temps pour « suivre » car je ne suis pas québécoise et je ne connais pas l’histoire détaillée du Québec depuis sa création, ni la période importante pour l’ouvrage d’«  avant la crise mondiale de 1929 » ni en détail le « Manifeste du Refus Global »

Je me permets donc de préconiser la lecture de La femme qui fuit, mais de faire aussi des critiques négatives, avec quelques propositions faciliteraient la compréhension d’une simple lectrice française :

  • Rassembler en avant-propos du texte les trois points mentionnés ci-dessus et bien expliqués dans la grande Histoire. Ceci permettrait certainement d’élargir à un lectorat autre que des québécois.es.

  • Mieux connaître les personnages importants par quelques dates de naissance, de décès. Des dates d’événements politiques seraient éclairantes.

C’est pourquoi, d’entrée de jeu, je dis « C’est un excellent roman très québécois. Pour être plébiscité plus largement (France, Belgique, Suisse, pays francophones dans le monde) quelques dessins explicatifs aideraient la lecture. Par exemple :

  • un arbre généalogique des familles maternelle et paternelle d’Anaïs, indiquant aussi la famille qu’elle a construit, avec leurs prénoms le conjoint, c’est Emile, qui ? Comment se nomme leur petite fille ? Avoir sur l’arbre les dates de naissance et de décès, les alliances affectives et les dates des ruptures, les fonctions sociales et activités… Ne serait-ce que cela !

  • La ligne de vie et le parcours social daté avec les amours importantes (Claude Gauvreau, Marcel, Borduas, Peter, Selena, Gaby), les rencontres identificatoires dont celle très importante de Hilda, avoir les dates des voyages au regard des pays visités par Suzanne Meloche, – sa grand-mère retrouvée si peu et pourtant ! -. » Ce serait essentiel pour bénéficier totalement du livre, de sa poésie, des émotions.

De mon point de vue. En effet, la lectrice que je suis a dû faire des recherches qui ont un peu gâché la détente offerte par le plaisir de la littérature « pure » émotion, celle qui fait rêver par les mots superbes ou charme par les termes typiquement québécois.

J’ai donc dû me faire aider par des gens très patients : mon petit fils Sacha Dahdouh-Gallais et une amie, Marie-France Mazalaigue, armé.e.s de leurs tablettes électroniques magiques ! « Sacha ? Qui est Muriel Guilbault ? Et quel est le nom de la famille de Claudia ?» « Marie, STP, peux-tu me trouver la date de naissance de Manon Barbeau ? Et celle de Suzanne Meloche »

J’ai même demandé à une voisine anglaise, – Jeannette Ward Steele -, de traduire des expressions de la page 366, comme « Hermaphrodite. They found about it when she died » et « Still waiting for my medal » à propos du vieux conflit entre Stella Walsh, la polonaise qui emporte la médaille d’or aux JO de Los Angelès en 1932.

« They use to call me the ostrich »10, dit-elle à Suzanne, avec un éclat de fierté dans l’œil. Convaincue qu’elle tenait l’or, (page 364), les lecteurs apprendront qu’Hilda, en grimace encore maintenant, de penser « à la seconde qui l’a mise en marge de l’histoire » alors que son surnom était l’Autruche. Elle porte encore, en 2006, déployé sur sa poitrine, un collier fait d’argent fondu pesant 412 grammes, le poids de la médaille d’or. J’insiste sur cette page car elle est dans le ton compétition des JO 2016 de Rio et annonce le dénouement : Suzanne et Hilda, deux vieilles femmes seules, partageront ce soir-là un verre de vodka et une assiette de spaghettis à la sauce bolognaise. Suzanne Meloche comprend tout à coup ce qu’est le vertige de la solitude et elle rédige son testament : « Tu apposes le nom de tes enfants puis le mien, et celui de mon frère. » écrit Anaïs.

Le testament porte le nom de ceux qui deviendront « les archéologues du quotidien » de Suzanne, à sa mort. Ces uniques héritiers vident le petit appartement dont les objets fétiches: un tube de rouge à lèvres, des bâtons de khôl, des photos, une chaise berçante, des vieux livres empilés, une pochette de carton jaune avec des lettres, des poèmes, des articles de journaux : ces indices précieux aideront Anaïs à produire le roman La femme qui fuit. Justice est faite par cet écrit d’Anaïs.

A la fin du livre, je sens que « ma solution » serait d’acheter un ordinateur de poche ! Le smart phone est plus cher que ce beau livre ! J’hésite donc.

C’est dommage de devoir se confronter à cette difficulté car le livre est touchant, bien écrit, il embarque vers des vies, des paysages, de la poésie, du français riche de mots oubliés par nous, gens dans l’hexagone, vers des expressions savoureuses et des questions humaines inter-générationnelles, il fait penser aux travaux

Tout d’abord, je dirais que c’est un roman dramatique, celui de quelques femmes « révoltées », voire parfois même « révoltantes », comme il a été souvent écrit, car elles voulaient « aller jusqu’au bout », dans les années de 1950 à 1980, être « des femmes égales aux hommes, libres de leur sexualité et assumant leurs désirs », au péril de leur équilibre comme « maman ».

La femme qui fuit est aussi un ouvrage qui replonge dans les luttes féministes tout en renvoyant à la psychologie du développement humain, aux cycles de la vie, tout comme aux travaux sur le transgénérationnel d’Anne Ancelin-Schützenberger11 ou à ceux de Nina Canault12, Alain de Mijolla13. On pense encore à René Kaës14, Micheline Enriquez15, et évidemment à Nicolas Abraham et Maria Törok16 sur l’analyse du fantôme. En effet, Suzanne Meloche, telle un fantôme apparaît et disparaît.

En 2016, l’ouvrage a reçu le PRIX des Libraires.17

Ginette Francequin, Docteure en psychologie clinique et sociale, HDR.

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Refus global : refus-global/

Marcel Saint-Pierre : Une abstention coupable. enjeux politiques du manifeste Refus Global, nous-protestons-contre-ce-qui-est-mais-dans-lunique-desir-de-le-transformer-non-de-le-changer/

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1 200 Acres (environ 50 ares de terre, en mesure française)

2 Epoux à l’époque de Suzanne Meloche. Marcel Barbeau est donc le grand-père d’Anaïs et de son frère Manuel, celui qui a toujours voulu /essayé de « garder le lien », par téléphone, malgré la voix cassante et froide de Suzanne.

3 Page 375-376.

4 Ce que Manon Barbeau a déjà exposé dans le long métrage Les enfants du refus global en 1998. Producteur : Eric Michel. Office du film du Canada. Durée = Une heure 15 minutes.

5 Hilda Strike, devenue ensuite Hilda Byrne par mariage, fut, une femme « filante », une étoile championne de course sur 100 mètres femmes aux JO de 1932. Médaille d’argent.

6 Journaliste spécialiste de l’information culturelle au Québec, rubrique «Cinéma ».

7 En 2014, Manon Barbeau : scénariste, fondatrice et directrice générale d’un studio ambulant, a produit 12 documentaires et présentait du 7 au 21 mars, une exposition de femmes à Paris Maison de l’UNESCO.

8 Francequin, G. (sous la direction de) 2004. L’approche biographique en orientation, Québec, septembre éditeur.

Gaulejac, V de (1983) « Irréductible psychique, irréductible social » Bulletin de psychologie, t XXXVI, n à 360.

9 Roman familial et trajectoire sociale.

10 « Ils m’appelaient l’autruche ».

11 Anne Ancelin-Schützenberger. (1993), Edition revue augmentée en 1998, page 75.) Aïe, mes aïeux ! Desclée de Brouwer. 1998.

12 Nina Canault, (1998). Comment paye t’on la faute de ses ancêtres ? Desclée de Brouwer.

13 Alain de Mijolla (1981). Les visiteurs du Moi. Les belles Lettres.

14 René Kaës, Haydee Faimberg, Micheline Enriquez, Jean-José Baranes. (1993). Transmission de la vie psychique entre générations, Dunod,

15 Micheline Enriquez, psychologue clinicienne et psychanalyste est décédée en 1987. Elle a publié (1984) Aux carrefours de la haine-paranoïa, masochisme, apathie. Editions EPI.

16 Nicolas Abraham et Maria Törok (1959) L’écorce et le noyau. Ici le Fantôme devient un concept de psychologie clinique.

17 Le Prix des libraires du Québec vise à faire reconnaître le rôle du libraire : «  conseiller, guider les secteurs, nourrir la curiosité et ouvrir des horizons ». Ce Prix est organisé une fois par an depuis 1994 par l’Association des libraires du Québec. Le Conseil des Arts et des lettres du Québec offre, à cette occasion, 10 000 dollars canadiens au lauréat ou à la lauréate.

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