Derrière le teint moralement rose

22510100860980LDans sa présentation, Nia Perivolaropoulou indique, entre autres, que « Kracauer est parti littéralement, à la découverte du monde des employés », que la description de leur situation matérielle passe par « l’appréhension concrète de leur vie quotidienne ». Elle présente les travaux de Siegfried Kracauer sur les industries culturelles et particulièrement sur le cinéma, le Berlin de la fin des années 20 et les employés, les espaces typiques d’une couche sociale, « Les descriptions kracaueriennes des formes spatiales visent à rendre manifeste un inconscient social qui relève d’un registre optique », les techniques de montage utilises par l’auteur, l’articulation entre le général et le particulier…

Berlin, « c’est à Berlin que la situation des employés se présente sous les traits les plus marqués », les grandes entreprises. Ce qui frappe en premier lieu c’est la qualité de l’écriture, le montage des témoignages et des analyses, la beauté de la langue, la modernité du propos (à mettre en relation avec les théorisations toujours répétées sur la fantasmatique nouvelle classe moyenne). Donc en premier lieu, le plaisir de lecture, la plongée sans pédanterie dans un univers social, une enquête au meilleur sens du terme.

Fin des années 1920. « Des centaines de milliers d’employés envahissent chaque jours les rues de Berlin », « il y a aujourd’hui en Allemagne 3,5 millions d’employés, dont 1,2 million de femmes », employé-e-s dans le commerce, la banque et les transports, employé-e-s de l’industrie, entrée en masse des femmes dans le travail salarié, installation de machines et « du « travail à la chaîne » dans les bureaux des grandes entreprises », salarié-e-s de plus en plus interchangeables, « la prolétarisation des employés est un fait incontestable », syndicats…

Au cœur d’une grande cité moderne, « Le reportage donne une photographie de la vie ; l’image de la vie, quant à elle, c’est une mosaïque de ce genre qui nous l’offrirait »

Siegfried Kracauer parle des « fondements de l’ordre social régnant », du diplôme comme talisman, des postes et des professions, « Les postes ne sont justement pas des professions qui correspondraient à des prétendues personnalités, ce sont des postes qui dans l’entreprise sont définis en fonction des exigences du processus de production et de distribution », de rentabilité, de la distance introduit entre les employeurs et les multiples catégories d’employé-e-s, du rôle de l’apparence extérieure, du « teint moralement rose » et du « maquillage couleur rose-moral », des instituts de beauté et des produits de beauté…

L’auteur aborde aussi la mécanisation, la déqualification, le contrôle de l’appareil que l’on contrôle, les tâches répétitives, « A quel point les tâches mécaniques prolongées peuvent être éprouvantes », l’absence de la « personne », les processus de spécialisation et la fragmentation du travail, la littérature devançant la réalité, « L’oeuvre de Franz Kafka nous offre un tableau incomparable de l’inextricable grande entreprise humaine (aussi terrifiante que les châteaux de brigands en carton-pâte qu’on offre aux enfants) et des instances supérieures inaccessibles », la domination des abstractions concrètes, les rapports hiérarchiques, l’absence de perspectives d’avancement, les conditions de travail, la rationalisation de la langue, le rejet des salarié-e-s « agé-e-s », l’idolâtrie de la jeunesse, « signe d’une fuite devant la mort », les réduction d’effectifs, « dans les conditions économiques et sociales présentes, les hommes ne vivent pas leur vie »…

Les comités d’entreprise, les bureaux de placement, la rémunération individuelle, les contrôles, les associations sportives, les structures néo-paternalistes, les écarts entre les situations sociales et la perception de celles-ci, le regard vers un temps passé, les divisions…

J’ai particulièrement apprécié les paragraphes sur l’asile pour sans-abri, le sport, la libre-entreprise, « l’horreur discrète de la vie normale », les organisations qui ne s’attaquent pas « au cœur des conditions données » mais s’en tiennent aux symptômes, les perceptions de soi, la critique des orientations syndicales…

« Il ne s’agit pas de faire en sorte que les institutions soient changées, mais bien que les hommes changent les institutions ».

Le texte est suivi de commentaires.

Une lecture de Walter Benjamin « Un outsider attire l’attention ». Celui-ci souligne « le refus de se déguiser pour entrer dans le carnaval » et parle du trouble-fête qui arrache les masques, de réification des rapports humains, du nom de Berlin, d’images devinettes, de casernes de plaisir, de praxis…

« un chiffonnier de discours et des bribes de paroles, qu’il jette dans sa charrette, en grommelant, tenace, un peu ivre, non sans laisser, de temps à autre, flotter ironiquement au vent du matin quelques-uns de ces calicots défraichis : « humanité », « intériorité », « profondeur ». Un chiffonnier à l’aube – dans l’aurore du jour de la révolution ». Comment ne pas penser au livre de Jean-Michel Palmier : Walter Benjamin, Le chiffonnier, l’Ange et le petit Bossu, eloge-dune-lecture/.

Une lecture d’Ernst Bloch « Milieu artificiel » qui parle de véritable réalisme philosophique, de composition raisonnée, des « instruments d’étourdissement et de distraction qui s’efforcent de recouvrir la désolation », de celui qui fait comprendre « concrètement, ce que c’est que rechercher la vérité ».

L’ouvrage se termine par des extraits de correspondance entre Siegfried Kracauer et Theodor W. Adorno.

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Siegfried Kracauer : Les employés

Aperçus de l’Allemagne nouvelle (1929)

Traduit de l’allemand par Claude Orsoni

Les belles lettres, Paris 2012, 175 pages, 13 euros

Didier Epsztajn

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