Les 12 travaux d’Emmanuel

Emmanuel, de l’hébreu ancien imanu’él, « Dieu est avec nous ».

(Siège du CEVIPOF – IEP – 27, rue Saint Guillaume – Paris – VIIe, 3 Septembre 2016)

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À l’heure où nous hésitons encore à nommer lézardes ou crevasses les inquiétantes fissures qui s’élargissent de jour en jour dans le pilier central, la clé de voûte, des institutions de la Ve République, l’Institution Présidentielle elle- même, nom de comédie dont prétend encore s’affubler la monarchie élective à la française, à cette heure-ci, il nous a paru bon pour essayer d’imaginer dans quel état de dévastation se présentera la Chose au Printemps 2017, il nous a paru bon d’aller prendre l’éclairage de l’éminent politologue Pascal Perrimet.

Pascal Perrimet que vous connaissez déjà et dont nous vous rappelons les hautes qualités, est politologue, spécialiste de sociologie électorale et directeur du CEVIPOF, le Centre d’Études de la Vie Politique Française de Sciences-Po Paris. Ses travaux actuels portent sur la recomposition des clivages politiques en France et en Europe unknown-2

Pascal Perrimet, la soixantaine élégante et la chevelure argentée, nous reçoit dans son bureau au quatrième étage du 27, rue Saint Guillaume, sa table de travail encombrée de classeurs, de documents et d’ouvrages de sciences politiques et d’histoire. Très affable et courtois à notre égard, peut-être un peu complice, connaissant notre audience et la très grande qualité politique et intellectuelle de notre lectorat, il tient nous offrir une tasse de café avant de commencer notre entretien.

Pascal Perrimet, l’actualité des derniers jours ne pouvait mieux illustrer l’état d’agonie du quinquennat, avec la sortie du gouvernement d’un banquier d’affaires, sortie par la petite porte menant directement à l’Université d’Eté du Medef où l’attendaient la prévenante sollicitude et la révérence de ses amis de classe, nous ne faisons naturellement pas là allusion à quelque complicité nouée sur les bancs d’école.

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À votre avis, Pascal Perrimet, et en prenant du surplomb, comment situer cet événement dans le contexte de course à l’abîme de l’institution présidentielle, pas moins de 30 candidats aujourd’hui recensés, dans ou hors primaires, candidats à l’onction du Printemps 2017 ? 

Vous avez tout à fait raison, cher ami. Avant tout, replacer la chose dans son contexte. Et éviter ces analyses de gribouille, à savoir si l’intéressé agirait, un de plus, pour son propre compte, ou si, mandaté par l’Élysée, il serait chargé de contribuer un peu plus à la discorde dans les rangs de la Droite. Je ne prendrai pas le problème par ce petit bout, celui de l’ambition personnelle ou de la manœuvre politicienne. 

Il y a là, je vais vous étonner, quelque chose de beaucoup plus grand dans la démarche, et cela dépasse le personnage. En politique, sont promis à un destin, ceux qui arrivent à incarner un projet devenu nécessité. Nécessité de quoi et pour qui, je veux dire pour quelles forces sociales, nous allons y venir. 

unknown-4Parallèle historique, il n’est pas mince, et pour mieux me faire comprendre : Juin 1940, où deux hommes ont incarné totalement et jusqu’au bout le choix que la France devait faire de son destin, le Maréchal Pétain et le Général De Gaulle. Derrière le premier, massivement, toutes les élites militaires, administratives, universitaires, la grande bourgeoisie d’affaires et industrielle optaient pour une France de la Collaboration dans l’Europe allemande. Derrière le second, les insoumis du moment, généralement issus du peuple – ils grossiront peu à peu – qui refusaient ce destin. Une grande recomposition et un nouveau clivage se faisaient jour : Collaboration ou Résistance.

Il s’agissait de Juin 1940. Pour Avril, Mai et Juin 2017, il n’y aura là encore que deux options possibles, deux alternatives à un FN dont la place au deuxième tour de l’élection présidentielle est déjà préemptée. Et, c’est l’objet de mes travaux actuels sur la grande recomposition des clivages politiques en cours, Emmanuel Macron incarne l’une d’entre elles.

unknown-5Mais enfin, Pascal, je ne vous comprends pas. Au soir du 7 Mai 2017, nous aurons comme Président de la République, selon toute vraisemblance, Alain Juppé, ou, selon toute invraisemblance, François Hollande, puisque Marine Le Pen aura joué jusqu’au bout le rôle qui lui est maintenant solidement assigné, celui de repoussoir propre à faire élire la quelconque créature qui lui serait opposée. Dans ces conditions, Alain Juppé ou François Hollande, nous repartons de plus belle, six semaines plus tard, vers une chambre bleue ou une chambre rose, et nous ne voyons là nulle recomposition. 

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Cher ami, permettez-moi, je vais vous expliquer. Ces temps-là sont révolus ! La soirée télévisée du 7 Mai 2017 ne sera qu’un gentil interlude. Au soir du 18 Juin 2017, 18 Juin, est-ce un clin d’œil de l’Histoire, au soir du deuxième tour des élections législatives, la grande tradition historique de la Ve République et des trois derniers quinquennats, celle qui voyait offrir au Président nouvellement élu une majorité législative à sa main, cette grande tradition ne sera plus que décombres et champ de ruines.

Il n’y aura ni chambre bleue, ni chambre rose. Toutes les projections des analystes vont dans ce sens. Pour l’instant, elles sont tues. Le vide abyssal que leur révélation ouvrirait, finirait de faire s’effondrer la Ve. 

Dites-nous en plus, cher Pascal Perrimet.

François Hollande élu, ou, encore plus improbable, l’un de ses concurrents de primaire, la maison solférinienne, même rescapée du naufrage total, telle un Radeau de la Méduse, ne retrouverait que 100 à 150 sièges au Parlement, et encore, ce sont des estimations fortement optimistes.

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Quant à Alain Juppé, même au lendemain d’un score de deuxième tour à 75 % – 25 %, le haut étiage du vote mariniste au premier tour, le priverait à coup sûr, six semaines plus tard, dans un deuxième tour de législatives, avec 150 à 200 triangulaires ou quadrangulaires, le priverait de toute chance de rassembler une majorité bleue homogène. 

M’avez-vous maintenant bien compris, cher ami ? 

Merci, Pascal Perrimet. Effectivement, qui dit pas de majorité homogène, dit obligation d’une Coalition. Nous en discernons déjà les contours, de Valls à Raffarin, en passant par Bayrou. 

Oui mon cher ! Et qui aujourd’hui incarne le mieux cette configuration ? La Coalition. Qui va la porter, la faire vivre dans les esprits dans les prochains mois, soutenu par toutes les forces sociales, devinez lesquelles, celles qui ne veulent plus revivre ce douloureux cas d’école, une Loi – Travail instaurée au 49.3 – et encore, terriblement édulcorée – parce qu’il lui manquait une majorité pour la voter et qu’à un an de la Présidentielle, toute coalition de circonstance était impossible.

Cher ami, la tâche est immense. Seule la Coalition pourra la mener : en finir avec le CDI ; régionaliser le SMIC ou le différencier par branches ; démanteler le statut de la Fonction Publique ; repousser l’âge légal de départ à la retraite à 67 ans et casser le système de Répartition ; continuer l’érosion de l’Assurance – Maladie par l’Assurance Complémentaire… 

Je ne veux pas vous dresser la liste des 12 travaux d’Emmanuel, le futur Premier Ministre chargé de les conduire, et ceci quel que soit le Président. 

imagesMerci encore, Pascal Perrimet. Les choses sont enfin claires pour nous. Résumons : nécessité de la Coalition pour le grand œuvre de déconstruction de l’État Social à la française ; le FN, justificateur et accélérateur de cette recomposition ; Emmanuel (« Dieu est avec nous »), incarnation et porteur du message de la Coalition. C’est effectivement un grand destin. Jusqu’à celui de la diriger en temps que Premier Ministre.

En politique, les hommes qui marquent sont ceux d’un grand projet. Le Maréchal Pétain, celui de la liquidation de la République, transformée en État Français ; le Général De Gaulle, celui de la restauration de l’Indépendance nationale et de la Libération ; François Mitterand lui-même, celui de la levée – je cite ses termes – de « l’hypothèque communiste » sur la gauche française ; Valéry Giscard d’Estaing, celui de la réintégration complète de la France dans l’Alliance Atlantique. 

Nicolas Sarkozy et François Hollande sont des nains politiques. Hormis leurs qualités de bêtes à concours électoral, ils n’ont jamais eu, jamais porté de projet. Porter ou traîner des casseroles, pour le premier, oui ; porter soin à sa coiffure comme nous le révélaient dernièrement les satiristes, pour le second, oui encore. Mais pas porter de projet fondamental. Emmanuel Macron, lui, porte un projet : la recomposition et la Coalition.

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Restons-en là, Pascal Perrimet. Nous allons porter vos rigoureuses mais inquiétantes analyses à la connaissance de nos lecteurs. Mais avant de nous quitter, à votre avis, existe-t-il une autre alternative à celle de l’Extrême – Droite Identitaire que celle de la Coalition ?

Je pense que oui ! Elle est peut-être en train de se construire, mais ne se réalisera pas sous l’étiquette Droite ou Gauche. Elle pourrait venir d’un mouvement plus large, celui, je ne sais, d’un refus, d’une insubordination, peut-être d’une insoumission, insoumission entendue comme remise en cause élargie de tous les cadres partisans traditionnels. Elle est en train de venir.

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Impossible ? Pas si sûr.

Jean Casanova

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