Pour comprendre l’évolution de la conjoncture. Analyser de la crise systémique du capitalisme

Faisons-le « façon puzzle » – pour citer Blier dans les « Tontons flingueurs » – pour apercevoir les « jamais vus », les originalités de la période qui mettent la puce à l’oreille sur la profondeur de la crise – terme que je vais définir en deuxième partie.

Première partie : Le puzzle

Les cours de la Bourse d’abord. Le CAC – pour cotation automatique en continu, un indice calculé par la SBF, Société des Bourses françaises – 40 (pour les 40 valeurs – tout secteur confondu – les plus importantes cotées à la Bourse de Paris) fait du surplace. Il oscille entre 4500 et 4200 points comme si les opérateurs s’étaient donnés mot. A 4500, il baisse et à 4200, il remonte. On dit que la Bourse fait « Bunny », le lapin. D’habitude, elle est soit « Bullish », elle fait le taureau, elle monte ; soit « Bearish », elle fait l’Ours, elle baisse. Le lapin signifie qu’elle reste assis sur son cul, elle tourne la tête à droite, à gauche, sans vraiment bouger. C’est révélateur du degré d’incertitude jamais vu. Jouer à la Bourse est de plus en plus un vrai pari. Les indicateurs se sont évanouis. La Bourse navigue en pleine troisième dimension. On a l’impression que rien n’a changé alors que les balises n’ont plus de sens. Les traders se raccrochent actuellement aux cours du pétrole, eux-mêmes dépendants de la spéculation. Le Monde daté du 6 septembre 2016 titre, par exemple, « La Bourse en quête d’un nouveau souffle »… il n’est pas sur qu’elle le trouve…

Depuis au moins la chute des Bourses chinoises le 15 août 2015, les Banques centrales pratiquent, dans les pays capitalistes développés, une politique monétaire pour le moins étrange et en dehors de tous les dogmes du libéralisme économique. Le taux directeur approche zéro. Un peu plus élevé aux Etats-Unis, de 0,25 – et la FED, la banque fédérale américaine voudrait bien augmenter ses taux pour avoir des marges de manœuvre – à -0,1% au Japon et 0% pour la BCE.

Un des résultats est la baisse des taux d’intérêt. Baisse pour les crédits immobiliers notamment qui aura comme conséquence, à moyen terme, de créer une « bulle immobilière », une augmentation spéculative des prix provoquant une nouvelle dimension de la crise.

Le fait le plus original, ce sont les taux d’intérêt négatifs des obligations de la dette publique des grands États, dont l’Allemagne et la France et, récemment pour les grandes entreprises. Des taux d’intérêt négatifs signifient que non seulement les opérateurs financiers prêtent aux États – les banques en particulier – mais, en plus, ils paient l’emprunteur. C’est une grande première. Du jamais vu. La dette publique pour les pays capitalistes développés, n’est, pour le moment, pas un problème. Le service de la dette non seulement ne progresse pas mais il pourrait régresser.

Question : combien de temps subsisteront des taux d’intérêt négatifs ? Comme dirait Fernand Raynaud, « un certain temps ». Une réponse faute de mieux. Pas d’exemples du passé, aucune certitude. Mais on peut dire – et quasiment tout le monde le dit – que toutes les conditions sont réunies pour que la crise financière, plus profonde que la précédente, éclate. Il faut se souvenir que la troisième crise financière a commencé l’année dernière, donc en août 2015 et que les taux d’intérêt négatif sont une réponse à l’ouverture de cette crise. Une réponse qui ne règle pas les causes de la crise.

Question : quelles seraient les conséquences d’une augmentation du taux d’intérêt de la FED ? L’ouverture vraisemblable d’une crise obligataire. Les obligations de la dette publique et d’une partie de la dette privée – une dette privée qui augmente du fait des taux d’intérêt faibles ou négatifs sans relancer les investissements productifs – libellés avec des taux d’intérêt négatifs baisseraient sur le marché secondaire et même s’effondreraient. La fameuse loi de Gresham s’appliquerait : « la mauvaise monnaie chasse la bonne », les anciennes obligations seraient dévalorisées. La politique monétaire de la FED – c’est la force et la faiblesse des Etats-Unis – ne s’applique pas seulement à l’intérieur des Etats-Unis mais a aussi des conséquences internationales. L’augmentation des taux se diffuserait à l’ensemble des pays capitalistes développés.

Cette augmentation des taux pourraient aussi ouvrir une crise des changes. Le dollar serait valorisé provoquant la baisse de l’euro – pas une mauvaise nouvelle – mais aussi d’une grande partie des monnaies des pays émergents. Le Brésil, l’Argentine – sans parler du Venezuela – sont déjà en récession et ils n’ont pas besoin d’une guerre des changes qui accentuerait la récession. La hausse du dollar pourrait aussi se traduire par une nouvelle crise de la dette.

Il faut tout de suite souligner que ces crises financières et économiques ont une répercussion immédiate dans le domaine politique. Elles accentuent la crise politique de légitimité déjà grande de par la corruption.

Sur cette lancée de politique monétaire, les banques centrales – instituts d’émissions – ont créé énormément de monnaie pour venir au secours des opérateurs financiers. Ainsi la BCE a décidé de créer 80 milliards d’euros par mois. Là encore, du jamais vu. Cette création monétaire provient d’une prise de conscience des banquiers centraux – mais pas des gouvernements – de l’existence de la déflation. La baisse des prix qui se poursuit est un des révélateurs de la profonde crise de surproduction qui touche l’ensemble des pays. Mario Draghi a décidé de lutter contre la déflation – on dit désormais « inflation négative » pour ne pas faire peur comme « croissance négative » a remplacé récession. La création monétaire, dans le contexte actuel, reste confinée à la sphère financière. Les banques se refinancent sans frais quasiment sans que cette manne financière ne serve à la reprise des investissements productifs ou à la consommation des ménages, surproduction oblige. Les grandes entreprises en bénéficient aussi désormais. Certaines, comme Peugeot, créent même leur propre banque pour bénéficier de cette création monétaire.

De ce fait, la déflation se poursuit. La spéculation aussi.

Mario Draghi confronté à ce risque a proposé que cette création monétaire serve en partie aux ménages en déposant sur chaque compte courant de chaque individu de la zone euro, 1000 euros de manière à favoriser la reprise économique. Cette proposition s’est heurtée au refus du gouvernement allemand, défenseur, par son ministre des finances, des dogmes du libéralisme…

Il est question aussi – question seulement – d’orienter cette énorme création monétaire vers des investissements d’infrastructure pour lutter contre les mutations climatiques et la crise écologique. Une bonne idée et une nécessité.

Les banques ne sont pas sorties de la crise financière d’août 2007, date d’entrée dans la crise systémique. Les « stress tests » – les tests de résistance à une nouvelle crise – semblent positifs. Mais ces tests ne mesurent pas la rupture. Ils font comme si le passé structurait le présent. Ce n’est pas le cas dans le contexte d’une crise aussi profonde. Les banques italiennes sont susceptibles de faire faillite à court terme et la panique pourrait se diffuser aux autres banques… La BCE jour un rôle fondamental dans la lutte contre le risque de faillite en fournissant aux banques liquidités et rachat d’obligations de la dette publique pour prendre à sa charge un service de la dette inversé. Elle est en train d’user ses dernières cartouches. Que reste-t-il comme armes lorsque les taux d’intérêt négatifs ne suffiront plus ? Personne n’a de réponse à cette question. Il faudrait que les gouvernements rompent avec la politique d’austérité pour faire une politique de relance…

Aucune crise, depuis août 2007, n’a trouvé de solutions. A chaque fois, la fuite en avant a dominé. Pas étonnant d’aller de crise en crise…

Lors de la crise financière d’août 2007, il est apparu – pas à tout le monde il faut bien le dire – la place nouvelle de la titrisation via les « subprimes » et des nouveaux produits financiers qui devaient réduire le risque. Cette titrisation a été le résultat de politiques économiques – des interventions de l’État – d’inspiration libérale dans les années 1980, années de victoire par KO debout de l’idéologie libérale. La déréglementation, soit la suppression de toute réglementation, dans le domaine financier s’est traduite par la désintermédiation – les banques n’étaient plus l’intermédiaire financier obligé – et par la titrisation. Toutes les opérations financières ou monétaires s’effectuaient non plus en passant par la banque mais en créant un « titre » coté sur les marchés financiers. Les banques sont devenues les grandes innovatrices de nouveaux titres qu’elles se devaient d’assurer.

Cette titrisation a été plus rapide dans les pays anglo saxons que dans le reste du monde. L’Europe était un peu à la traîne. Ce « retard » explique pourquoi la crise financière de 2007-2008 a été plus profonde aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne qu’en France ou en Allemagne. Le cas espagnol est un peu à part à cause de la spéculation immobilière… Les faillites ont été nombreuses. Les nationalisations de banques plus importantes aussi dans les pays anglo saxons. Il a fallu la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008 pour que les gouvernants et les « experts » s’aperçoivent que c’était plus qu’une petite crise financière…

La réponse actuelle des grandes banques européennes – françaises notamment comme la Société Générale, BNP, le Crédit agricole, Natexis considérées par la Banque mondiale comme des banques systémiques c’est-à-dire pouvant provoquer la crise – est de s’orienter de plus en plus vers la titrisation pour récupérer le plus de bénéfices spéculatifs possibles. Le hors bilan progresse. Toutes ces opérations ne s’inscrivent pas au bilan des banques, elles sont virtuelles. Ce hors bilan représente quelque 711 000 milliards de dollars suivant certaines estimations (celle de la BRI notamment).

Pour parler autrement, l’orientation des grandes banques est en train de creuser les conditions de la crise financière elle-même. Une politique de court terme sans vision d’ensemble.

La surproduction se généralise. La déflation en est un des éléments. L’autre c’est la récession, la baisse de la croissance. La Chine va vivre sa plus grande crise depuis que le PCC a décidé de s’orienter vers un capitalisme sauvage. On en voit tous les prémices. Baisse prononcée de la croissance, augmentation des crédits pour répondre à la baisse des profits, spéculation grandissante… Cette crise sera d’autant plus profonde qu’elle provient d’un changement fondamental. Jusque le la crise d’août 2007 – on voit l’importance des périodisations -, la croissance chinoise était tirée par les exportations vers les pays capitalistes développés notamment les Etats-Unis. Le rétrécissement du marché mondial, la baisse de la consommation des ménages américains – les « cost killers » sont passé par là, le chômage de masse aussi comme partout -, l’exacerbation de la concurrence et « last but not least » le retour de l’État-Nation ont rendu impossible la poursuite de ce modèle de développement qui passait par la baisse des salaires pour baisser les prix de vente tout en faisant du profit. Politique qui permettait aussi d’attirer le capital étranger.

Le PCC a compris le message. Il a décidé de changer de modèle de développement en permettant l’augmentation des salaires, d’abord dans les entreprises étrangères, pour assurer une nouvelle forme de l’accumulation du capital passant par la création d’un marché intérieur. Pour une croissance autocentrée. Ce changement est un bouleversement total. Pour le réaliser, la crise est nécessaire. La surproduction provient de la mutation. Il faut du temps – les économistes néo classiques sont incapables de comprendre cette donnée – pour ce basculement.

Le problème : la Chine est devenue une puissance mondiale et sa crise aura bien sur des conséquences sur le reste du monde. Elles sont déjà perceptibles.

La croissance mondiale est en berne. Toutes les institutions internationales sont d’accord – FMI et OCDE en tête – pour prévoir une très faible croissance en 2016. Des prévisions souvent revues à la baisse. Dans ce contexte la croyance hollandaise d’une croissance de 1,5% est à remiser aux poubelles de l’imbécillité. Le gouvernement français, comme les autres, devrait plutôt s’interroger sur la manière de lutter contre la crise qui s’installe plutôt que de pratiques la méthode Coué. Croire aux miracles n’est jamais de très bonne politique. Les politiques d’austérité – le point commun de toutes les politiques économiques de tous les pays – renforce à l’évidence la surproduction. L’axe reste toujours le même, diminuer le coût du travail pour surexploiter les salariés.

La conséquence de ces politiques est tellement désastreuse y compris pour les capitalistes que l’ensemble des institutions internationales proposent de limiter ces politiques d’austérité. Le G20, réuni en Chine pour la première fois de sa courte histoire, est « en quête de pistes pour relancer l’économie mondiale », comme le titre Le Monde Économie daté du 4 septembre 2016.

Dans ce contexte la crise politique joue un rôle central. Une crise de légitimité. La crise de 2007-2008, surtout après la faillite de Lehman Brothers, a vu le retour de l’État-Nation. Les solutions proposées et mises en œuvre pour « sauver » les banques – plus exactement les banquiers – sont parties des États-Nations. Chaque pays a mobilisé d’énormes capitaux pour permettre aux banques nationales d’éviter la faillite en leur fournissant des liquidités.

Pourtant, la forme nationale comme la forme sociale de l’État vit une crise profonde, fondamentale. La nation, telle qu’elle s’est formée au 19e siècle, se trouve dépassée par l’accumulation même du Capital qui se fait de plus en plus à l’échelle mondiale. L’organisation des capitalistes devrait changer. Passer à un niveau supra national, européen pour le moins. La construction de l’Europe est une nécessité théorique.

Or, dans le même temps où les gouvernements n’apparaissent plus légitimes et, plus encore, où l’action politique elle-même perd de sa légitimité, la construction européenne, miné par les politiques d’austérité, n’apparaît plus crédible. Le libéralisme, l’orientation vers le marché unique à partir de 1986, a complètement ruiné l’idée même de la construction européenne. La réaction face à la Grèce et à son gouvernement de gauche voulant mettre en œuvre une politique de relance pour sortir de la récession et de la crise financière est révélatrice de la défense intransigeante des dogmes libéraux qui sapent toute légitimité. Le Brexit en est un nouveau révélateur de cette crise. Ce n’est pas un vote de classe mais une réaction de rejet d’une construction qui a toutes les apparences d’une machine de guerre contre les intérêts du plus grand nombre.

La barbarie s’appuie sur cette crise politique multiple pour faire semblant de proposer des solutions. Solutions anachroniques et fascistes.

Ce retour de l’État-Nation indique l’absence totale d’orientation des gouvernants qu’ils soient de droite ou de cette gauche libérale qui n’est même plus capable de conserver le reste d’une morale nécessaire.

Faute de politique commune l’Union Européenne ne peut qu’éclater. Le processus est en cours. La solution est politique et démocratique.

Les migrations sont devenues en elles-même une « crise ». Terme malheureusement fourre-tout qui empêche à la fois une claire compréhension de la nature d’une crise et cache par-là même les causes des migrations. Les « nouvelles guerres », ces guerres étranges qui agitent surtout le Moyen-Orient qui ne sont pas des guerres d’Etat à État mais des guerres entre des parties de population séparées par des conflits idéologiques qui prennent la forme religieuse. La politique disparaît, engloutie dans les apparences de conflits religieux. Pourtant, en Syrie la guerre est une guerre pour le pouvoir. Le dictateur se défend et défend toutes les dictatures. Les soutiens ne lui manquent pas. Ni les excuses. Tous les États ont peur face aux bouleversements en cours. Ils craignent – et les Etats-Unis en premier – que leur monde s’effondre. Il est possible de retarder cet effondrement mais il aura lieu. Il faudrait plutôt planifier ces changements, les préparer pour éviter de les subir.

Les migrations, dans le cadre du retour de l’État-Nation, un retour idéologique comme la mondialisation avait, avant la faillite de Lehman Brothers, sa part de bluff. Ce retour justifie toutes les reculades morales. La fermeture des frontières, la construction de murs, de barbelés pour empêcher l’invasion des barbares. Les barbares sont plutôt du côté de ces gouvernants tentés par le fascisme pour légitimer par la force leur propre pouvoir. Cette tentation touche toutes l’Europe. Le plus drôle – oui, c’est drôle et dramatique à la fois – c’est que l’accumulation du capital a changé de niveau, qu’elle s’effectue au niveau mondial ou, au moins, européen.

Tous cette démagogie brouille les données du monde. Les pays capitalistes développés ont besoin de cette immigration. Elle devrait leur donner du sang neuf autant sur le terrain économique que culturel. Ne pas comprendre cette nécessité est une imbécillité sans nom.

Parler d’identité française immuable depuis les Capétiens – si j’ai bien compris mais ce n’est pas très clair dans les discours – c’est refuser de comprendre que l’Histoire explique les structures différentes des sociétés à travers les âges. Que la France n’a pas toujours existé, le capitalisme non plus et la République encore moins. L’identité est le concept le plus difficile à définir. Il faut éviter d’y recourir.

La crise des migrations est une invention médiatique pour éviter de parler des guerres qui agitent le monde.

La prise de conscience existe désormais, à un niveau de masse, de la réalité des mutations climatiques et de la crise écologique mais les solutions politiques globales ont du mal à se faire une place dans ces réflexions malgré la COP 21. Les décisions prises à Paris sont en deçà des nécessités pour lutter contre le réchauffement climatique. Il y faut, comme pour la crise écologique, d’énormes investissements dans les infrastructure. Il faut transformer les conditions générales de l’accumulation du capital pour ouvrir la porte à un nouveau régime d’accumulation respectueux de l’environnement.

Les solutions préconisées par l’économie écologique néo-classique – dans ce domaine aussi les économistes sont partagés – sont sur le mode des externalités, sous-entendues à la firme, négatives. Pour les réduire, « on » – l’État en l’occurrence – leur donne un prix dissuasif, une sorte de « prix officiel » qui n’a pas de réalité. De ce fait un marché se crée des « droits à polluer » qui ne permet pas de réduire les mutations climatiques ou de combattre la crise écologique. Ces économistes ne posent pas la question clé, celle des infrastructures.

Dans ce monde qui se prétend le nôtre, les interrogations ne manquent pas. Un mouvement – soit des contradictions – de robotisation existe depuis quelques années. La troisième révolution scientifique et technique touche l’ensemble des entreprises. La baisse voulue par le patronat de la baisse du coût du travail entrave cette marche qui est loin d’être triomphale. L’exemple de la Chine permet d’illustrer ces contradictions. Depuis que le gouvernement chinois s’est orienté vers la hausse des salaires, la robotisation devient une solution… Pour montrer que les positions d’un Gattaz sont absolument dépourvues d’intelligence. Le patronat se contente de suivre sa pente en la descendant…

Ce mouvement inclut une réflexion sur le travail. Comment travailler, quel contenu ? Interrogations fondamentales. Les métiers, contrairement à une idée reçue, ne changent pas énormément mais les emplois se transforment comme le contenu du travail. Il faudra bien s’orienter vers la réduction du temps de travail pour développer le travail non contraint, une chance et pour l’individu et pour la société. Il ne sera pas possible avant longtemps de supprimer le salariat ou alors c’est l’artisanat généralisé soit une énorme régression.

Le vivre mieux devrait être un impératif.

Il est nécessaire, dans ce puzzle, de souligner deux autres crises sur lesquelles les théoriciens n’insistent pas assez. Depuis le 15 septembre 2008 – la faillite de Lehman Brothers – l’idéologie libérale, idéologie dominante, hégémonique jusque là, est entrée en crise. Elle n’a pas disparu bien sur. Les politiques d’austérité continuent de s’en réclamer mais elle est incapable d’assurer la légitimité des gouvernements en place. Cette vision du monde est contestée. Pas seulement intellectuellement mais par les conséquences mêmes du basculement du monde en cours. Le discours ne passe plus. La crise politique s’en trouve aggravée. Pour imposer des politiques profondément inégalitaires – ce système d’inégalité a comme effet l’accentuation de la surproduction – la barbarie est une solution qui se profile. La démocratie devient un des éléments clés de l’émancipation.

La deuxième crise qui suppose une re-fondation, c’est celle du mouvement ouvrier. Depuis la chute du Mur de Berlin, le 9 novembre 1989 la guerre froide/coexistence pacifique a laissé la place à un monde partagé économiquement en trois : Etats-Unis/Japon/Allemagne avec la concurrence d’un quatrième, la Chine. Une nouvelle architecture du monde s’est construite sur les bases des ruines du stalinisme rendant un dernier service au capitalisme en donnant une image fausse du socialisme comme une réponse globale au capitalisme. Les jeunes d’aujourd’hui vivent dans un monde différent de la génération précédente. Le fossé s’agrandit. Il est difficile de faire fructifier le patrimoine qui a tendance à se perdre dans les limbes de l’individualisme.

La lutte des classes semble avoir disparue. Plus exactement, elle se mène à sens unique. Le patronat est à l’offensive. Chaque capitaliste a bien compris ses intérêts. Quelquefois au détriment du capital en général. La crise systémique, crise de civilisation supposerait de voir naître un nouvel idéologue – à l’instar d’un Keynes dans les années 30, celui de la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie » -qui permette aux États de changer de paradigme en ayant les moyens de répondre à la profondeur de cette crise

Le mouvement ouvrier, celui des « 30 glorieuses », est mort. Il est nécessaire de tout revoir : projet, organisation pour construire un espoir collectif.

Les « Printemps arabes » avaient fait se lever un immense espoir. Un espoir que la démocratie pouvait triompher. La contre révolution s’est immédiatement mise en place pour tuer cet espoir fou. L’inspiration démocratique est devenue un discriminent. La refondation d’un mouvement ouvrier doit s’en faire le défenseur et appuyer toutes les revendications qui vont dans ce sens. C’est une nouvelle donne.

La dimension de la crise systémique est aussi géopolitique – un terme qui provient directement de la nouvelle architecture du monde. Pas besoin de géopolitique au temps de la guerre froide. Un monde partagé entre deux superpuissances… Le partage du monde qui a présidé au néo-colonialisme et à l’impérialisme. Le monde bascule aussi sur ce terrain.

Ce « basculement du monde » – titre aussi de mon dernier livre aux éditions du Croquant – a aussi des effets sur les affects individuels. Il se traduit par une angoisse sociale, le plus souvent vécue individuellement. La prise de conscience, l’analyse de ce monde est difficile. Trente ans de libéralisme ont laissé des traces dans les consciences. La responsabilité individuelle est posée comme un principe dans cette société qui pratique volontiers la culture du résultat. Chaque individu intériorise des échecs dont il se croît responsable sans tenir compte des intérêts divergents des classes sociales et des groupes sociaux. Cette analyse a reculé.

C’est aussi une société du mépris. Si un individu n’est pas capable de remplir les objectifs fixés, il est nul et considéré comme tel y compris par ses collègues. C’est le terreau du fascisme. Dans les années 30, le « lumpenprolétariat » comme on disait à l’époque a formé le gros des troupes du nazisme et permis l’arrivée au pouvoir de Hitler. Aujourd’hui c’est DAESH ou d’autres groupes du même type qui récupère cette révolte contre une société qui refuse d’intégrer une partie de sa population. La forme religieuse ne doit pas tromper…

Deuxième partie : Crise et crise systémique

La crise ?

Le terme – à différencier du concept – de crise est, nous l’avons déjà souligné, utilisé à tort et à travers. Surtout de travers.

Le concept est utilisé à bon escient depuis trop longtemps. La génération d’aujourd’hui a toujours vécu « dans la crise ». Pourtant, il faut distinguer les différentes crises. Comprendre aussi que le moment de rupture – la définition du dictionnaire – peu durer. Le temps est une donnée essentielle.

Commençons par définir le concept de crise. Il contient beaucoup d’affect. La confusion est entretenue entre la crise « finale » du capitalisme et l’analyse des crises du capitalisme, éléments fondamentaux de la croissance de l’accumulation du Capital. Les crises existent dès la fondation du capitalisme industriel, aux alentours de 1750. Lorsque l’accumulation du Capital rencontre ses limites, la crise, la récession résultant de la surproduction – la suraccumulation du Capital est une forme de la surproduction – permet de faire le ménage, de supprimer les branches mortes et de faire repartir l’accumulation pour les capitalistes qui ont résisté. Cette « croissance heurtée » est représentée par les « cycles courts », succession de croissance et de récession.

Le contexte de la période dans laquelle les cycles courts se produisent permet d’appréhender la profondeur de la récession. Pendant les « 30 glorieuses » – 1944-1974 – les récessions avaient disparu du moins dans les pays européens et au Japon détruits pendant la seconde guerre mondiale. Les Etats-Unis ont connu une « croissance heurtée » et des cycles courts de 4-5 ans. En 1974-75, la récession, synchronisée dans tous les grands pays capitalistes développés, a ouvert une nouvelle période dans la respiration de l’Histoire du capitalisme. La « crise » est en fait la fin des « 30 glorieuses » et l’entrée dans une onde longue à tendance récessive. Depuis 1974, les récessions se sont succédé. La croissance n’a jamais retrouvé ses niveaux de l’avant 1974. La crise c’est la rupture, l’entrée dans une nouvelle période.

C’est aussi l’ouverture de mutations, la recherche d’un nouveau régime d’accumulation. Le « fordisme » – pour employer les concepts de l’école de la régulation – avait terminé sa vie. Il se survivra tant il est difficile de changer l’organisation du travail.

Les années 1980 se traduisent par la compréhension par les « élites » dirigeantes qu’une nouvelle période du capitalisme s’est ouverte. La prise de conscience est en retard par rapport à la réalité des transformations. Logiquement la philosophie des politiques économiques se transforme. La victoire du libéralisme économique vient justifier toutes les politiques de déréglementation et de baisse du coût du travail. Un nouvel état du monde s’organise. Difficilement. Les années 90 mettent en place un nouveau régime d’accumulation à dominante financière particulièrement instable et incertain et sous le diktat du court terme.

L’accumulation stagne en même temps que la sphère financière gonfle exponentiellement.

La crise systémique ?

La différence entre la rupture de 74-75 et celle d’août 2007, c’est la profondeur et la dimension. La crise financière d’août 2007 marque la fin du régime d’accumulation à dominante financière, lui-même construit en réponse à l’ouverture de l’onde longue à tendance récessive. La crise d’une crise en quelque sorte.

Pour employer d’autres termes, une crise systémique – une crise globale – suppose de détruire le capitalisme d’hier, celui des 30 glorieuses comme celui qui a succédé. Une destruction barbare, totale. Contrairement aux analyses de Schumpeter, les destructions/créatrices ne sont pas un mouvement. Le Capital a d’abord besoin de détruire comme le montre l’exemple de la crise dite de 1929 que le même Schumpeter a été incapable de comprendre. Cet héritage – sans parler du poids des théories néo-classiques – obère la capacité des économistes « critiques » de penser les liens entre crise financière et crise économique. Tous les instituts de conjoncture – l’INSEE comme l’OFCE – manient des outils qui datent d’un régime d’accumulation révolu, celui du « fordisme » et n’arrivent pas à voir que la crise financière qui vient à grands pas aura forcément des répercussions immédiates sur la crise économique, sur la récession sinon dépression cette fois ci.

C’est une crise à la fois financière, économique, sociale, politique – elle sape la légitimité des élites -, culturelle… pour dire que sommes face à une crise de civilisation dont les éléments essentiels sont les mutations climatiques et la crise écologique. C’est la faillite du capitalisme dans toutes ses dimensions…

Avec ce prisme, il faut reprendre le puzzle pour reconstruire la logique et essayer de trouver les voies et les moyens de refonder un projet de transformations sociales par l’intermédiaire des réponses nécessaires à cette crise systémique.

Nicolas Béniès.

Pour poursuivre la réflexion « Le basculement du monde », Nicolas Béniès, Éditions du Croquant, en librairie le 3 octobre.

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Une réponse à “Pour comprendre l’évolution de la conjoncture. Analyser de la crise systémique du capitalisme

  1. A lire…absolument !

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