Théo Lopez, mur peint, quai de la Loire, Paris, juin 2016

Dans le précédent post consacré à STeW Lus, j’ai évoqué le contexte événementiel de la production de l’œuvre. Le festiwall s’est déroulé le 21 et 22 mai sur les quais du canal de l’Ourcq à Paris. Théo Lopez, dans ce cadre, a peint le mur de gauche d’un « pavillon » appartenant au service des canaux de la Ville de Paris. Pour donner une dimension approximative de l’œuvre (le jour de ma visite, j’avais oublié mon mètre-ruban !), je dirais que le « mural » avait plus de 4 mètres de haut sur une vingtaine de mètres de large. En fait, il occupait l’ensemble de la surface du mur de côté du pavillon et en acceptait les contraintes (la forme du mur, la présence d’une petite fenêtre, la nature du revêtement, etc.) Mon attention a porté sur deux aspects de l’œuvre : tout d’abord son caractère abstrait et les techniques mobilisées par l’artiste. dscn6748-3

Si le street art est né de la revendication sociale et politique, les formes depuis trois décennies se sont diversifiées. La dimension « contestatrice » demeure certes bien présente dans l’œuvre de nombreux artistes en France et à l’étranger mais la variété des thématiques abordées ne cesse d’augmenter. Ce n’est pas un hasard si les dictatures interdisent et punissent sévèrement les street artists. Je me souviens de deux jeunes touristes allemands qui, à Singapour, ont écopé de deux mois de prison fermes pour avoir taggué des « métros ». D’autres pays sont plus tolérants (la France n’a que récemment dépénalisé le graffiti – ce qui ne signifie pas qu’il n’est plus interdit mais qu’il relève du droit civil et non de droit pénal -), d’autres pays n’ont pas les moyens de « contrôler » et de punir tous les auteurs de graffiti, d’autres enfin l’encouragent dans des espaces dédiés et en font un des atouts de leur tourisme. Bref, pour des raisons « historiques », j’ai longtemps associé le street art et la représentation. Par ignorance et en me fondant sur des a priori, je ne pensais pas que le street art puisse être un art de l’abstraction.

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Mes rencontres avec les œuvres et les auteurs m’ont appris que, souvent, l’abstraction cohabite avec la représentation. Je me bornerai à citer deux exemples : le premier exemple, ce sont les magnifiques portraits d’Hopare. Dans deux posts, j’ai essayé de montrer que bien qu’Hopare ne fasse pas l’impasse sur la posture et l’expression, ses portraits sont aussi l’occasion d’un superbe travail de la ligne, du réseau complexe généré par l’intrication des courbes, des espaces que les lignes découpent, des harmonies colorées. Je trouve une certaine correspondance avec les œuvres récentes de Marko93. Le vitrographe, le calligraphisme, les coulures, les projections de peinture ajoutent à l’intérêt des œuvres. On n’y cherche pas seulement la ressemblance (je pense à la très belle série sur les fauves) mais on y trouve un remarquable intérêt pour la peinture en elle-même (la finalité de l’œuvre n’est pas seulement la recherche de la ressemblance ou de l’émotion suscitée par le « modèle » mais un intérêt  pour la peinture en tant que matériau).

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Théo Lopez ne cherche pas à représenter des éléments du « réel ». Son projet est radicalement différent. La surface du support sert à jouer avec les couleurs et les formes. Les formes sont géométriques et souvent tracées avec précision. Les larges courbes sont « cassées » par des segments de droite créant des ruptures et des oppositions. Pour cela il maîtrise une technique simple et intéressante du point de vue plastique qui, très précisément, dessine les droites. Des bandes de papier adhésif sont collées sur le support et servent de réserves. La peinture à la bombe autorise en changeant la buse et la distance par rapport au support des rendus différents allant du trait à la transparence des couches permise par la dispersion des gouttelettes de peinture. Les couleurs peuvent ainsi se mélanger pour donner une variété quasi infinie de nuances. Si on combine les gammes des couleurs des bombes aérosols avec le mélange in situ des projections, il n’est pas exagéré de dire que les possibilités de créer des nuances sont illimitées. La réserve créée par l’arrachage des bandes adhésives dévoile soit la couleur du support, soit celle de la sous-couche, soit, autre possibilité donnée à l’artiste, il peut peindre l’espace de la réserve. On voit bien l’intérêt de cette technique : on peut faire varier la longueur et la largeur des bandes ou varier les fonds, varier les couleurs des surfaces réservées. Cette liberté alliée à la variété des « caps » et des projections de peinture augmente les possibilités d’expression de l’artiste. Ajoutons, pour faire bon poids, le recours à des techniques mixtes (bombes, poscas, rouleaux, brosses, pochoirs etc.).

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Théo Lopez a créé un « mural » abstrait qui se distingue par le dynamisme de ses lignes, l’élégance des formes qu’il a tracées et les savantes et délicates harmonies de couleurs. Il définit un muralisme radicalement abstrait qui est bien davantage que la « décoration » d’un mur mais une authentique œuvre d’art exécutée sur un mur. La richesse de ses harmonies, sa maîtrise des techniques, la dynamique de ses constantes recherches, en font une des « pointures » du street art français.

Richard Tassart

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