Quand la réalité dérange, on abolit la réalité…

vignette-phpTotalitarisme, un mot familier et une « insuffisante rigueur de son abstraction ». Roger Martelli propose une histoire de ce concept. Il parle de la Première guerre mondiale en Europe, de cette brutalisation extrême, des pensées totalitaires, de composantes matérielles ou symboliques, de l’extension de la contrainte brutale, de la signature du pacte germano-soviétique…

Triomphe du paradigme totalitaire, dans le monde occidental, face à L’URSS stalinienne, en 1947. L’oeuvre majeure d’Hannah Arendt, les critères de description, la fétichisation libérale, les ajustements fantasmatiques des nouveaux philosophes, ou de François Furet..

Roger Martelli analyse le fascisme italien et le nazisme allemand, les convergences et les différences, la place des violences, « les sociétés d’hommes, bruyantes, brutales, défilant au pas, en uniformes, bannières déployées, acclamant leur chef, Duce ou Führer », les oscillations entre « la rhétorique de la communauté nationale ou raciale sans classes et la phobie de l’égalité », les tensions vers le pouvoir « pour en détruire les fondements historiques », l’utilisation de la terreur, les conjonctions entre les corps répressifs d’Etat et des groupes paramilitaires « originaux », les dictatures…

L’auteur aborde Lénine, le conflit mondial et le changement d’époque, les questions du pouvoir, « l’amère réalité d’un tel vide », une « machine d’Etat  défaillante, hors de tout instrument fiable de contrôle et d’encadrement », l’urgence et l’imprévu, la socialisation étatique loin du dépérissement de l’Etat, l’imagerie de la Révolution française, les contradictions politiques insoupçonnées, le « communisme de guerre » et ses désastreux effets, la Nouvelle Politique Economique (trêve et compromis mais sans que le pluralisme politique soit rétabli)…

Roger Martelli poursuit avec Staline, le tournant des années 20, le tournant anti-paysans, les liquidations (opposition, koulaks, etc.), la fusion du parti dans l’Etat, les mécanismes d’autoreproduction, l’appareil et les logiques d’Etat « aux attributions et aux effectifs considérablement élargis », la collectivisation « en pratique une opération massivement destructrice », la grande terreur, « la précision comptable des monstrueux « quotas » », les purges sanglantes, les famines, ce que je nommerais le génocide ukrainien, les conséquences – toujours sous-estimées – au futur, à long terme, les procès et les camps comme « grands régulateurs collectifs »…

A juste titre, l’auteur souligne « que se ressembler n’est pas se confondre ». L’analyse du fascisme, du nazisme, du stalinisme fait ressortir des points communs, des dimensions totalitaires, mais ne saurait se réduire à un ou des « totalitarisme(s) ». Il cite Enzo Traverso sur la proximité de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique, « une simple comparaison phénoménologique, statique, descriptive, jamais étudiée à partir de la genèse et de la dynamique de ces régimes ». Et si l’exemple des camps est souvent cité, dois-je rappeler la spécificité des camps d’extermination nazis, l’industrialisation de la mise à mort.

Je souligne l’intérêt de la troisième partie « Les avatars d’un siècle », les pulsions révolutionnaires et les rétractions conservatrices, l’autonomie individuelle et les nostalgies de communautés soit-disant perdues, les méandres et les contradictions de la « modernité », la persistance de l’Ancien Régime, les ruptures irréversibles engendrées par le capitalisme expansif, l’impérialisme et le nationalisme, la vitesse et la violence, le colonialisme et l’élargissement de la violence publique, les « missions civilisatrices » des nations auto-élues, les ingrédients des pratiques totalitaires du XXe siècle constituées avant que ce siècle ne commence, les déferlements de violence, les peurs, la supériorité revendiquée de « l’homme blanc occidental », le mythe de la « démocratie libérale », les convulsions du vieux monde, la démesure totalitaire, la brutalisation, la frénétique technique, la destruction industrialisée, les survivant-e-s, « Comment vivre, après la tension inhumaine de la guerre totale ? »…

Roger Martelli interroge : « Le soviétisme est-il un totalitarisme ? ». Les différences entre tentation totalitaire et machine à produire du totalitarisme, la machine répressive sans règle légale, « la gestion étatique n’en finit pas de désigner l’adversaire à abattre », Lénine et Staline, « les failles mentales enchâssées dans la conception de la classe, de la révolution, et du parti… », le parti démiurge, le culte de la personnalité, la Grande Terreur. L’auteur propose un historicisation du stalinisme. L’après mais toujours sans démocratie, la pesanteur du mythe, les modèles et les contre-modèles ou leur absence, des productions doctrinales semblables à celles des églises, un « système criminel monstrueux », l’implosion du système…

Le titre de cette note est extraite de cette partie.

Certains points me semblent discutables : sous-estimation de la problématique du double pouvoir, le peu de questionnement sur la base matérielle de la couche dirigeante « soviétique », l’utilisation du terme « marxisme-léninisme » ou d’« anthropologique », celui de « soviétisme » sans soviet, le suffrage des hommes nommé « suffrage universel », les contradictions et les possibles après la mort de Staline…

Quoiqu’il en soit, une invitation à penser, à relire l’excellent ouvrage d’Enzo Traverso « Le totalitarisme. Le XXe siècle en débat », les livres de Ian Kershaw sur le nazisme ou ceux de Moshe Lewin sur l’Urss et le stalinisme.

Nous n’en avons pas fini avec la question (je l’aurais formulée autrement – mais l’essentiel est bien la question aux courants se réclamant de l’émancipation démocratique et radicale) « Comment le communisme a-t-il été porté à promouvoir, en pratique, l’inversion absolue de son projet émancipateur ? », les questions de transition (les ruptures et les nécessaires compromis), les orientations permanentes pour favoriser l’auto-organisation des groupes et des individu-e-s et pour « contenir » l’Etat, la manière « dont on entend produire de la mise en commun à partir du multiple »… sans oublier la nécessité de « comprendre le ferment du dérapage totalitaire ».

Roger Martelli : Pour en finir avec le totalitarisme

Editions La ville brûle 2012, 160 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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