Le wahhabisme et le salafisme comme coupure

9782213701233-001-xDans sa préface, Perry Anderson parle, entre autres, d’érudition, « A l’écart de cette arène médiatique, des traditions d’érudition historique sur le monde musulman, qui remontent au XVIIe siècle, portent sur le corpus des textes classiques », des textes composés bien après la mort de Mahomet « dans le but de légitimer des positions théologiques ultérieures », l’obligation d’accomplir le djihad repensée au XIIe siècle, les contre-courants de tolérance, les hostilités sectaires…

Le livre est divisé en deux parties :

  • Sur le Coran et les conquêtes arabes

  • Le salafisme et l’islamisme militant

Je ne souligne que certains points et analyses abordées.

Un récit unique qui ne raconte ni l’histoire d’une personne ni celle d’un peuple, « Le caractère unique de ce récit pose des problèmes spécifiques à l’historien », des matériaux et des types de caractères utilisés, des divergences importantes entre manuscrits, parole du Prophète et commandements divins, remplacement de la première personne par la troisième comme « une forme de variation du Coran Officiel », la Mecque où « Mahomet n’avait pas le statut de chef » et Médine où « il est désormais prophète et homme d’Etat », absence de chronologie claire des versets, l’alphabet arabe et l’invention des voyelles et des points, des transformations transformant « toute la dynamique de la sourate », poésie orale, les nombreuses façons de lire le Coran et la codification omeyyade, une rupture à la fin du XIXe siècle pour « unifier » le monde de l’islam, « effaçant toute conscience de l’existence ancienne de plusieurs lectures du Coran, voire éradiquant toute diversité interprétative », l’arabe classique comme invention du XIXe siècle…

L’auteur replace dans l’histoire les comparaisons « aux traditions exégétiques qui l’entouraient », les confrontations du texte avec les cultures vivantes des chrétiens et des juifs, les tensions de la société reflétées dans les textes (dont les problèmes militaires et politiques) de La Mecque à Médine, l’influence du récit chrétien de la crucifixion, le recentrage de « la tradition sur Abraham ».

Il s’agit bien d’aborder les textes et leurs interprétations dans les variations socio-institutionnelles, pour utiliser le vocabulaire actuel, dans l’histoire des califes et plus généralement dans les successeurs de Mahomet.

Un corpus d’hadiths, des règles de conduites, l’enseignements des imans chez les chiites, les paroles, des pratiques éclectiques, l’incroyable minutie du droit des successions, l’utilisation du pouvoir politique, les traits mystiques apparus après XVIIIe siècle, les changements liés à la « cristallisation » en tant que religion nouvelle, le rafistolage de traditions orales, les collections de hadiths…

Suleiman Mourad souligne que « la cohérence est un critère moderne », l’« unité et singularité de Dieu », les définitions différentes de la charia dans les différentes écoles juridiques en islam, le rattachement aux écoles disparu aujourd’hui. Il analyse les conquêtes arabo-islamiques et leurs conséquences, la dissémination des « tribus guerrières », les conversions rarement sous contrainte, le commerce florissant entre le monde musulman et les empires byzantin et indien, les Croisades chrétiennes et le djihad, le développement de « l’intolérance envers d’autres musulmans », les relations entre chiites et sunnites, l’institutionnalisation de la « succession héréditaire », un schisme dans la communauté chiite (ismaéliens et duodécimans), l’« étrange asymétrie des traditions », les différentes écoles sunnites, les politiques « étatiques » et les changements d’affiliation dans les temps et les lieux, les différentes communautés (je reste très réservé sur l’utilisation du mot « ethnie »)…

Dans la seconde partie, Suleiman Mourad aborde « le salafisme et l’islamisme militant ». Je reviendrai en conclusion sur ce que j’estime une surévaluation des dimensions proprement religieuses. Les analyses proposées éclairent bien des situations. Les cristallisations socio-religieuses ont une certaine autonomie, et se manifestent différemment dans certains certains contextes – (dé)colonisation, dépendance, pouvoirs dictatoriaux ou faible démocratisation des structures politiques, non séparation de la « religion » et de l’« Etat », etc.

Salafi, vivre sa foi sur le modèle « des glorieux prédécesseurs », sur une idéalisation d’une certaine reconstruction du passé… « Historiquement, c’est un non-sens absolu. Mais il n’est pas question ici d’histoire »…

L’auteur analyse les origines médiévales du salafisme, les érudits hanbalites « persécuteurs religieux de leur société », le wahhabisme, la transformation récente du salafisme en « mouvement universel », l’innovation radicale sur les manières de vivre, les mouvements militants apocalyptiques ou messianiques, les liens tissés avec la maison des Saoud, l’esprit de prosélytisme, la mise en place par les Saoudiens de séminaires religieux pour diffuser la version wahhabite, trois figures panislamiques de l’islam moderne, l’usage moderne du takfir et la désignation de musulmans comme non-musulmans, les divisions sectaires, les années 60 avec les changements d’auto-définition de populations qui prenaient le pas sur « l’identité religieuse », le soufisme, les politiques des Frères musulmans, le mouvement Gülen en Turquie, les visions apocalyptiques sous « l’idée du jour du Jugement », les aides des pouvoirs saoudiens et turcs à EI… Un parcours fort intéressant dans les mondes sud et est méditerranéens ou africains, leurs histoires, les plausibles raisons de mutations religieuses.

En laissant de coté la notion de modernité aux sens variés, quelques éléments à discuter. Si l’auteur inscrit les développements des doctrines dans l’histoire, il me semble surévaluer les dimensions proprement religieuses dans l’analyse des situations actuelles. Comme Maxime Rodinson, il convient de rappeler que Le rôle d’une religion en tant qu’idéologie (mobilisatrice ou non) ne peut-être pensé indépendamment des rapports sociaux et de leurs perceptions (voir Maxime Rodinson : Islam & capitalisme, le-role-dune-religion-en-tant-quideologie-mobilisatrice-ou-non-ne-peut-etre-pense-independamment-des-rapports-sociaux-et-de-leurs-perceptions/). Plus étonnant, l’auteur semble sous-estimer les processus de sécularisation qui balayent le monde. C’est bien aussi à l’aune de ces phénomènes que nous pouvons aborder les recherches fondamentalistes, littéralistes et réactionnaires de groupes sociaux s’opposant au déplacement du rôle de la religion dans les sociétés. Enfin, tout en expliquant que les Etats font la part entre « charia » dans les rapports privés et « droit universalisant » dans leurs affirmations institutionnelles (« Si les musulmans croient que la charia est toujours d’actualité, alors pourquoi ont-ils des constitutions et des institutions juridiques qui opèrent sous des systèmes juridiques et philosophiques différents ? »), Suleiman Mourad reste silencieux sur une des conditions d’émancipation individuelle et collective, la séparation institutionnelle entre politique et religion, et ce, quelque soit la forme prise par celle-ci.

Quoiqu’il en soit, un ouvrage passionnant. Un éclairage indispensable sur les persistances et les reformulations des dimensions religieuses et prophétiques.

« cette fascinante civilisation que les musulmans ont créée à travers les siècles, avec sa curiosité pour le savoir et la science, son pluralisme religieux, la flexibilité de la charia et tout ce qui va avec »

Suleiman Mourad : La mosaïque de l’islam

Entretien sur le Coran et le djihadisme avec Perry Anderson

Traduit de l’anglais par Mathieu Forlodou

Fayard – Poids et mesures du monde, Paris 2016, 184 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

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