Après Crass, Spitboy pour garder le cap

Après Crass, Spitboy pour garder le cap.

spitboySpitboy est un groupe punk-hard-core américain qui a inspiré bon nombre de punks féministes dans les années 90. Un groupe en colère contre la société patriarcale : les violences masculines, les agressions de rue et la dévalorisation systématique des femmes et de leurs actes. Les paroles du groupe – sciemment distribuées traduites pendant leur concert à l’étranger – portaient cette colère et la diffusait dans un mouvement largement dominé par les hommes.

C’est une partie de l’histoire de ce groupe, exclusivement composé de femmes, que raconte Michelle Cruz Gonzales dans THE SPITBOY RULE – Tales of a Xicana in a Female Punk Band. Une histoire racontée de l’intérieur puisque l’auteure était à la fois une de celles qui composait les morceaux, chantait et écrivait les paroles, mais aussi celle qui était derrière les fûts. L’ex-batteuse – qui se surnomme alors Todd – s’attache à écrire sur son Spitboy et ce qui l’aura marqué.

Le groupe aura existé entre 1990 et 1996. Certaines des membres joueront ensuite dans Instant Girl ou Aus Rotten et écriront dans de nombreux zines, dont Heartattack ou Profane Existence.

Spitboy avait une règle pour organiser les tournées : pas d’hommes.1 Féministes, et malgré des objectifs proches des Riot Grrls, elles souhaitaient se démarquer de ce courant alors en pleine essor, sous le feu des projecteurs médiatiques. Et Michelle Cruz Gonzales s’en explique dès les premières pages du livre. Dans ce chapitre, elle nous raconte le malaise qu’elle a provoqué à un concert, lorsqu’elle a fait une prise de parole introductive qui se terminait par un « Nous ne sommes pas un groupe Riot Grrrl » ; et ça même, devant les Bikini Kill. On imagine le côté douche froide de la déclaration. C’était aussi ça Spitboy.

Tout au long du récit, Michelle Cruz Gonzales dénonce le sexisme présent dans « la scène » punk, que ce soit par exemple avec l’habituel commentaire condescendant « vous vous êtes améliorées », ou encore avec les appels des hommes à ce que les Spitwomen se mettent à poil pendant les concerts, ou qu’elles écartent les cuisses (voir le chapitre « Shut up and play »).

– Je sais pas vous, mais moi ça me rappelle des trucs récents pas bien acceptables

Et face à ce genre d’attaques masculin-ist-es, les Spitwomen avaient différentes réponses : humour, colère, ou ironie et moquerie cinglantes ; elles étaient prêtes à en découdre, y compris physiquement.

C’est à travers des portraits et des faits marquants qu’on découvre la dynamique du groupe : leur déception du début pour l’enregistrement studio, l’énergie de leurs concerts, les embrouilles avec les flics, leurs tournées aux USA, en Europe, en Nouvelle-Zélande ou au Japon. Et c’est avec une certaine sobriété que Michelle Cruz Gonzales nomme les liens d’affection, d’amour et d’estime qui ont pu se tisser au fil des ans, toujours avec une honnêteté et une sincérité plutôt courageuse.

Le récit fourmille d’anecdotes pour décrire les formes d’injustices et de violences « ordinaires ». Comme avec par exemple les stéréotypes qui sont collés aux musiciennes, à Spitboy, aux femmes, mais aussi à ceux et celles qui font de la batterie. Elle revient aussi longuement sur l’intériorisation de la honte d’avoir grandi dans une petite ville inconnue.

Un fil ténu traverse le livre : la difficulté à être reconnue vraiment pour ce qu’on est et ce qu’on vit, avec parfois ce manque de confiance ou de mots pour définir ce qui ne va pas. De sorte que l’ex-batteuse de Spitboy décrit comment elle se débat littéralement avec la complexité sociale et la difficulté des réponses à donner. En particulier sur la question du racisme et de la classe. Car l’auteure est certes une femme dans un groupe de femmes, elle est cependant la seule à avoir grandi dans une relative pauvreté et dans une famille monoparentale, avec une mère accro aux drogues ; elle est aussi la seule d’origine mexicaine – « la scène » est alors largement éblouie par l’éclat que génère sa majorité blanche. Et Michelle Cruz Gonzales constate amèrement le décalage : malgré la complémentarité et la cohésion qui règnent par exemple entre les Spitwomen, il y a son propre parcours – géographique, culturel et familial – avec cette peau foncée qui lui fait vivre un monde différent des autres.

On comprend alors l’enthousiasme de l’auteure pour le groupe latino-américain Los Crudos, qui chantait surtout en espagnol. Leur rencontre débouchera sur une collaboration importante : un split LP Spitboy/Los Crudos. Et on comprend aussi la difficulté mais aussi la nécessité d’une résistance continue, pour ne pas être dissoute par cette blancheur qui refuse de prendre en considération, ou méprise, son existence. Le chapitre « Race, Class, and Spitboy » qui décrit la visite de toutes les Spitwomen chez la grand-mère mexicaine de la batteuse est en ce sens emblématique : silences et crispations des blanches.

– Toi, t’aurais été à quelle place et t’aurais agi comment dans cette situation ? –

spitboy2Dans un des derniers chapitres, l’auteure raconte aussi qu’un punk à la fin d’un concert de Los Crudos confond son petit ami avec un des membres du groupe – sans doute une mise en actes du stéréotype raciste : « ils se ressemblent tous ». L’ex-batteuse de Spitboy ironise alors : « J’imagine que c’est un progrès. En quelques années, les Latinos de la scène punk de Bay Area jusqu’alors invisibles sont maintenant confondus avec les membres de Los Crudos ».

L’ouvrage de Michelle Cruz Gonzalez est donc bien plus que le récit personnel de l’histoire du groupe, accompagné de nombreuses photos. C’est aussi un témoignage politique contre les systèmes de dominations et comment ils se logent en nous.2

Au fil des ans, l’auteure garde le cap et nous offre un texte à la fois beau et précieux pour saisir et prendre la mesure de la scène punk-hc.

Michelle Cruz Gonzalez : THE SPITBOY RULE – Tales of a Xicana in a Female Punk Band, PM press (USA).

Titi-parisien

spitboy3

Exemple de feuille photocopiée, distribuée pendant les concerts,
avec les paroles du groupe traduites. Ici pour la France.

———

1 Il y a aura des entorses à cette règle que l’auteure explique dans son livre. Elle décrira aussi les effets de ces entorses sur la dynamique du groupe.

2 Son récit est précédé par un texte de Mimi Thi Nguyen – universitaire et écrivaine féministe impliquée dans le mouvement punk – et un autre de Martin Sorrondeguy – ex-chanteur du groupe Los Crudos.

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