Existe-t-il une « théorie du genre » ?

Le Pape François vient de remettre 10 balles dans la machine concernant la pseudo « théorie du genre ».

« Avoir des tendances homosexuelles ou changer de sexe est une chose », mais « faire un enseignement dans les écoles sur cette ligne » en est une autre. Le but est de « changer les mentalités », c’est une « colonisation idéologique », a rajouté le pape, qui a accusé, samedi à Tbilissi, la « théorie du genre »de faire partie d’une « guerre mondiale pour détruire le mariage ». Rien que ça !

Alors, quelques éclairages :

Après la polémique1 autour des manuels de Science de la Vie et de la Terre pour les classes de 1ère qui avait eu lieu en 2011, les lobbys conservateurs, et en particulier les vigi-gender, issus de la « Manif pour tous », mènent depuis 2013 une nouvelle offensive contre ce qu’ils appellent « la théorie du genre » à l’école. La vision qu’ils veulent en donner est caricaturale et mensongère, laissant entendre qu’on mettrait dans la tête de nos élèves l’idée qu’ils pourraient choisir leur sexe une fois adultes !!

Qu’est-ce que les études sur le genre (ou gender studies) ?

Il s’agit en fait, non pas d’une théorie, encore moins d’une idéologie, mais d’un concept, un domaine de recherche pluridisciplinaire, né il y a une trentaine d’années aux États Unis, qui fait référence aux rôles, responsabilités, assignés traditionnellement aux hommes et aux femmes dans une société donnée. En France, on a longtemps employé, et on emploie encore, surtout les expressions « rapports de sexe » ou « rapports sociaux de sexe ».

Le genre est parfois défini comme le « sexe social », différencié du sexe biologique. Il s’agit d’une construction sociale de la différence des sexes, telle que Simone de Beauvoir l’écrivait en 1949 : « On ne naît pas femme, on le devient », expression tout aussi symétriquement applicable aux hommes. Cette différenciation des sexes fonde une hiérarchie au profit du masculin qui varie en fonction des lieux, des époques et du contexte socioculturel. Le genre est la construction sociale de l’oppression des femmes. Il stipule que l’infériorisation universelle des femmes n’est pas naturelle mais socialement construite. Des chercheurs et chercheuses insistent sur le fait que le genre est le système qui produit la bipartition hiérarchisée entre les hommes et les femmes, la hiérarchie des sexes et des sexualités. Le cadre normatif du système de genre se révèle très étroit, générant sexisme homophobie et lesbophobie, et enfermant les individu-es, en grande majorité les femmes, dans des rôles dans lesquels ils et elles ne se reconnaissent pas forcément, réduisant la liberté de tou-te-s, entravant l’égalité réelle des droits entre les femmes et les hommes.

Être sensibilisé-e aux études de genre, c’est donc faire la part du culturel, des stéréotypes pesant sur les individu-es en fonction de leur sexe, et avoir conscience des rapports sociaux inégalitaires entre les sexes. En gros, le chromosome Y n’est pas incompatible avec les tâches ménagères, et le destin des femmes n’est pas exclusivement d’être mères, par exemple ! Les différences biologiques, diversement appréciées selon les chercheuses et chercheurs, ne doivent pas engendrer des inégalités dont les femmes font les frais.

Ces études se heurtent à de puissants discours qui rapportent les différences perçues et la hiérarchie entre les hommes et les femmes à un substrat biologique, à un invariant naturel (voire à une « loi divine » pour certain-es). Leurs détracteurs défendent une vision essentialiste et glorifient la prétendue « complémentarité des sexes » ; ils ont fabriqué l’épouvantail de la « théorie du genre » pour contrer le mouvement d’émancipation des femmes et discréditer l’éducation à l’égalité à l’école2.

En résumé : La « théorie du genre » ou « gender » n’existe pas ! Il existe des recherches sur le genre, qui est défini comme un outil d’analyse et un système de hiérarchisation entre les sexes. Celles et ceux qui s’élèvent contre le « genre » en sont en réalité les gardien-nes du temple !

A l’école :

Il ne s’agit pas de faire la promotion d’une orientation sexuelle mais d’éduquer à l’égalité filles-garçons. De même, il n’est pas question d’enseigner les études sur le genre à l’école.

Mais il est nécessaire que l’école les prenne en compte aussi bien dans son enseignement que dans sa gestion des relations entre enfants. A l’école, ces rapports sociaux de sexe ont cours et sont maintenant bien connus. Le système éducatif les reproduit par ses hiérarchies entre professionnel-les, l’orientation scolaire et professionnelle des élèves et étudiant-es, les pratiques de classe et les interactions enseignant-e/élèves, l’image des disciplines, l’évaluation des élèves, les manuels scolaires, la littérature de jeunesse, l’occupation de l’espace dans la cour de récréation et la présence symbolique dans la classe. Les violences contre les filles s’invitent aussi à l’école.

Nous devons veiller à ne pas enfermer nos élèves dans des schémas étriqués, afin de leur laisser ouvert le champ de tous les possibles : choix d’orientation scolaire et professionnelle, choix de loisirs, et afin de permettre l’épanouissement de toutes et tous. Il s’agit de lutter contre les stéréotypes, les violences de promouvoir la diversité. Cela se pratique au quotidien, dans nos attitudes et nos réactions, et peut également être traité lors d’activités pédagogiques plus spécifiques.

Lutter contre les discriminations et les stéréotypes véhiculés sur les filles et les garçons est précisément un des objectifs de l’école : depuis 2000, la Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif (nouvelle version signée en février 2013) entend sensibiliser les élèves (et les personnels) à l’égalité filles/garçons. Que cette Convention soit appliquée dans les faits est une autre paire de manches !

Publié sur le site Droits des femmes contre les extrêmes droites

http://droitsfemmescontreextremesdroites.org/spip.php?article10

1 La polémique portait sur sur le Bulletin Officiel de l’Éducation Nationale du 30 novembre 2010 traitant des programmes du lycée. Le programme de SVT des 1ère L et ES, dans le chapitre consacré au « Corps humain et à la santé », sous chapitre « Féminin, masculin », « Devenir homme ou femme », invitait les professeurs à saisir « l’occasion d’affirmer que si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée ». Les éditeurs de manuels scolaires ont décliné de façon différenciée cette partie du programme. Les Chrétiens conservateurs se sont alors mobilisés contre « la théorie du genre ».

2 Voir par exemple le texte d’Anthony Favier « Les catholiques et le genre – Une approche historique » : http://www.laviedesidees.fr/Les-catholiques-et-le-genre.html

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