Pour Chantal Akerman

Avec l’aimable autorisation du Réseau féministe « Ruptures »

On marche beaucoup dans les films de Chantal Akerman, dans des espaces ouverts ou fermés, avec ou sans but. Le 6 octobre 2015, la réalisatrice a mis fin au voyage, l’écran est devenu blanc …

Née à dix-sept ans au cinéma, elle n’a cessé d’arpenter le monde, de tisser des fils entre le passé et le présent dans une quête incessante. Sa curiosité la porte à aborder tous les genres, cherchant toujours de nouvelles formes, effaçant les limites entre la fiction et le documentaire, refusant les étiquettes et les chapelles qui sont, disait-elle, « de véritables ghettos ».

De son œuvre protéiforme nourrie de sa chair, de sa vie mais largement ouverte à l’autre, émergent plusieurs thèmes récurrents : la fidélité aux morts, la hantise de l’enfermement, de l’assignation sociale ou sexuelle. Il en est un sur lequel on voudrait s’arrêter, c’est celui des frontières.

« Mon obsession des frontières vient des camps de concentration. » Son œuvre, en effet, entre souvent en résonance avec son histoire familiale, avec la mort de plusieurs membres de sa famille et le mutisme de sa mère sur ce drame. Cependant, si hantée soit-elle par le passé, elle n’en est pas pour autant la prisonnière, elle n’est pas en retrait du monde, de l’actualité. D’Est (1993) été tourné au cours de trois voyages effectués en 1992-1993 en Allemagne, en Pologne et en Russie.

Dans ce documentaire-essai, Chantal Akerman filme des visages, des scènes de la vie quotidienne dans de longs plans pleins de bruits mais sans parole, ce qui laisse une impression onirique. Il s’agit d’une forme d’attente dans une situation où l’ouverture des frontières laisse les êtres un peu désemparés par l’invasion du capitalisme à un moment où le monde d’hier est déjà mort et celui d’aujourd’hui pas encore advenu.

Sud (1999) date d’une époque où la réalisatrice vivait aux États-Unis. C’est la découverte du meurtre raciste d’un Afro-Américain qui est à l’origine du documentaire. En 1998, cet homme avait été traîné derrière une voiture sur des kilomètres.

Chantal Akerman écoute des voix qui parlent par bribes de ce drame, puis elle refait le chemin du supplice, captant des traces de l’horreur (arbres tordus évoquant des pendus, marques laissées par les enquêteurs). Puis, là où des lambeaux de chair ne sont plus figurés que par des cercles tracés sur l’asphalte, la caméra se fige.

De l’autre côté (2002) évoque le passage clandestin et mortel de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Pendant environ la moitié du film, la caméra reste du côté sud au Mexique. Des interviews des émigrés potentiels alternent avec un nombre de plans fixes de la frontière ou de travellings qui barrent l’horizon.

Ces images de barbelés, de palissades opaques, de barreaux forment un complément à la parole de celles et de ceux dont la frontière a brisé la vie. C’est d’abord le récit d’un jeune homme qui évoque l’histoire de son frère et d’autres personnes qui ont été engloutis par le désert, c’est aussi une femme qui raconte la mort de son fils parti plein d’espoir et lui aussi disparu.

Puis, soudain, apparait un panneau sur lequel est écrit en anglais : « Halte à la vague de crimes ! Nos propriétés et notre environnement sont salis par les envahisseurs étrangers. » Cette fois, nous sommes bien de l’autre côté, aux États-Unis. La caméra enregistre alors les paroles de diverses personnes entrecoupées de plans de nuit des patrouilles frontalières.

De ce côté, c’est aussi la peur mais surtout l’enfermement dans des certitudes : la situation est dangereuse, il faut faire la guerre aux envahisseurs. L’accent mis sur la matérialité du film (longs plans fixes, travellings interminables) permet d’échapper à une simple duplication du réel (Chantal Akerman déteste le naturalisme) en nous incitant à réfléchir sur les catégorisations politiques, sociales qui créent les clivages habituels.

Filmer la frontière est aussi un poste d’observation sur une mondialisation qui veut se présenter comme lisse, homogène alors qu’elle se révèle hérissée de barrages, de murs, de miradors et de morts.

Marie-Josée Salmon

Sources : Réseau féministe « Ruptures », no 369, Décembre 2015

En complément possible :

Jean-Michel Frodon : Chantal Akerman: la mort avait toujours été là, chantal-akerman-la-mort-avait-toujours-ete-la/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s