Le féminicide est prévisible et évitable, mais il faut nommer le problème

« Ils sont tous deux passés par-dessus la balustrade du balcon, » a dit le réseau de télévision canadien CTV, le 20 décembre 2015, pour décrire la mort de Robert Giblin, 43 ans, et Precious Charbonneau, 33 ans, quelques jours avant Noël.

Non, ce n’est pas cela qui est arrivé.

Giblin a d’abord poignardé à sept reprises sa compagne enceinte. Puis il l’a jetée 21 étages plus bas, s’assurant de sa mort. Après cela, comme beaucoup d’hommes qui ne peuvent pas – ne veulent pas – vivre sans leur partenaire, Giblin s’est suicidé.

D’autres comptes rendus journalistiques ont simplement dit que madame Charbonneau avait « été poignardée à plusieurs reprises avant d’être jetée du balcon », qu’elle était « tombée » ou avait « chuté », que « des plaies faites au couteau avaient été trouvées sur son cadavre ». Ils ont même ramené l’affaire à un « décès dans une tour d’habitation ».

En fait, Giblin a été l’auteur du décès de Charbonneau… tout comme du sien propre. Les bulletins de nouvelles nous rendent un bien mauvais service lorsqu’ils s’en tiennent à la voix passive et effacent le sujet humain responsable de terribles événements de ce genre : circulez, messieurs, dames, il n’y a rien à voir ici – personne à blâmer, pas de cadavre sur qui s’acharner. Passons toutes et tous à autre chose, aussi rapidement que possible.

En résumé, les médias nous ont donné une version rassurante de ce drame : un soldat qui souffrait du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) – ou peut-être pas, aux dires des camarades de Giblin – aurait inexplicablement massacré la nouvelle épouse dont il était profondément amoureux, puisqu’il partageait des « messages d’amour » sur Facebook et y affichait des photos de leurs « câlins ». En plus de témoignages de ses parents et amis, et d’avis d’experts militaires spéculant sur la façon dont Giblin aurait pu vivre un SSPT, on nous a maintes fois répété que c’était un homme doux et merveilleux, dont la mort laissait tous les gens qui l’aimaient en état de choc et de profonde perte.

Il se peut que Giblin ait eu ces qualités, et les membres de sa famille sont certainement endeuillé.e.s. Néanmoins, l’analyse médiatique s’est presque exclusivement limitée aux façons dont nous échouons à appuyer nos soldats, avec force promesses de nouvelles ressources pour leur venir en aide. Mais rien sur la façon dont nous échouons à soutenir nos femmes. Surtout nos femmes racisées. Et rien à propos de cette femme. Qui était-elle ? Où travaillait-elle ? Comment en était-elle venue à épouser cet homme ? Où se trouvent sa famille, ses proches, les gens de son pays ? Aucune photo d’eux lors du mariage. Pas même une mention à leur sujet. Aucun suivi non plus sur les témoignages des voisins qui, en entrevues, avaient pourtant parlé des hurlements fréquents du meurtrier à l’égard de la concierge de l’immeuble et de la victime. Aucun journaliste n’a relevé les déclarations des témoins qui ont décrit celle-ci comme silencieuse et très timide.

Aucune mention non plus, dans les médias, des études révélant que la grossesse de sa partenaire agit souvent comme déclencheur des violences du conjoint. Ils n’ont également rien dit de l’escalade démontrée des violences masculines à l’égard des épouses durant la saison de Noël. On n’a pas non plus posé certaines questions cruciales : avait-elle annoncé son intention de quitter Giblin ? Celui-ci avait-il un rival réel ou imaginaire ? Nous savons en effet que la grande majorité des féminicides sont le fait de partenaires intimes, d’hommes motivés par la jalousie sexuelle ou la perspective d’une séparation. Et quel rôle l’origine ethnique de madame Charbonneau a-t-elle joué dans la dynamique de pouvoir au sein de leur relation ? Leur différence d’âge est un autre facteur de risque reconnu dans ces féminicides, comme l’est aussi le contrôle coercitif – Giblin avait-il eu de tels comportements ? L’isolement social de la victime constitue également un signal d’alerte important : Charbonneau était-elle aussi isolée que ce que suggèrent les très minces comptes rendus publiés ?

Mais le pire est que pas un de ces récits journalistiques ne qualifie les actes de Giblin de violence maritale. Un seul compte rendu a prêté la parole à une défenderesse de femmes battues, et même alors, on a tenu sous silence ce cadre analytique crucial du crime commis. Pourtant, il s’agissait manifestement et de manière classique d’un meurtre de violence maritale, un féminicide intime pour être plus précis. L’assassinat suivi d’un suicide est presque exclusivement commis par des hommes contre une partenaire intime, comme l’est le « meurtre avec acharnement », où plusieurs coups meurtriers sont portés à la victime.

Les agresseurs conjugaux misent non seulement sur le silence de leur conjointe, mais aussi sur celui du reste d’entre nous. Les médias qui couvrent l’actualité ont un rôle essentiel à jouer pour veiller à ce que les victimes de féminicide intime ne disparaissent pas de notre vue, ce qui est arrivé à madame Charbonneau dans la plupart de leurs comptes rendus. Les journalistes doivent également transmettre avec exactitude ces terribles événements, en ne nous laissant pas détourner les yeux et nous boucher les oreilles, et ils doivent nous alerter quant aux facteurs de risque qui prédisent la violence meurtrière.

Le féminicide intime est prévisible et, par conséquent, évitable. Mais seulement si nous refusons toutes et tous le règne du silence.

Elizabeth Sheehy, le 30 décembre 2015

ELIZABETH SHEEHY, LL.B., LL.M., LL.D. (Honoris Causa), MSRC, est vice-doyenne à la recherche et présidente de la Chaire Shirley Greenberg pour les femmes et la profession juridique à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa. Ses travaux de recherche comprennent deux récents livres : l’anthologie Sexual Agression in Canada : Law, Legal Practice and Women’s Activism (Ottawa: Presses de l’Université d’Ottawa, 2012) (Disponible en Open Access) et Defending Battered Women on Trial : Lessons from the Transcripts (Vancouver: UBC Press, 2014).

Version originale :

http://www.feministcurrent.com/2015/12/30/femicide-precious-charbonneau/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2016/09/29/le-feminicide-est-previsible-et-evitable-mais-il-faut-nommer-le-probleme/

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