« Définition » et Introduction de l’ouvrage de Perrine Lachenal : Questions de genre. comprendre pour dépasser les idées reçues

Avec l’aimable autorisation de l’auteure
et des Editions Le cavalier Bleu

études de genre n. f. pl

v_book_979-10-318-0095-0En France, on les appelle « études de genre », « études sur le genre » ou « études genre », mais on peut aussi parfois entendre la forme anglaise « gender studies ». Toutes ces expressions désignent un champ de recherche universitaire qui a pris naissance aux États-Unis dans les années 1970, en lien avec les revendications politiques, et plus particulièrement féministes, qui agitent les campus dans ces mêmes années. Il s’est depuis développé dans les universités du monde entier, toujours en lien et en dialogue avec le milieu militant. En France, son institutionnalisation s’est véritablement amorcée au début des années 2000.

L’expression « études de genre » s’organise autour de deux termes. Le mot « études » renvoie à un champ dans lequel sont posées des questions et menées des recherches. Il s’agit d’un espace de théorisation dans lequel des savoirs issus de différentes disciplines scientifiques dialoguent autour d’une problématique commune. Les études de genre réunissent ainsi des chercheuses et des chercheurs travaillant dans des domaines aussi variés que la littérature, la linguistique, la biologie, l’architecture, l’anthropologie, le droit, la géographie, la philosophie, l’histoire, la psychanalyse… Et la liste n’est pas exhaustive ! Toutes ces personnes ont une démarche scientifique commune – qui n’interdit pas qu’elles puissent avoir des positionnements divergents – reposant sur l’usage du concept de « genre » pour interroger leurs objets d’études. Le « genre » a été initialement pensé comme un outil servant le projet, à la fois politique et scientifique, de dénaturalisation des catégories sexuées et d’analyse critique des rapports de domination entre les femmes et les hommes ; mais les recherches qui le concernent se sont depuis enrichies d’autres dimensions. Pour l’historienne Joan W. Scott, une des figures les plus importantes de ce champ de recherche, le genre constitue « une manière première de signifier le pouvoir » (« Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF, 1988, p. 141). Il désigne un rapport social à travers lequel les catégories de sexe, ainsi que les valeurs et représentations qui leur sont associées, sont produites en même temps que hiérarchisées.

Le mot « genre », comme outil d’analyse et champ d’études, s’emploie au singulier. Au pluriel, il renvoie à un autre sens, lié à la grammaire et au fait de distribuer les mots selon un genre masculin, féminin ou, pour nombre de langues autres que le français, neutre. Les deux acceptions – scientifique et grammaticale – ont tout de même des points commun puisque le genre en grammaire, et c’est ici aussi Joan W. Scott qui le formule, renvoie à « un système de distinctions socialement sanctionnées plutôt qu’à une description objective de traits inhérents » (« Fantasmes du millénaire : le futur du “genre” au xxie siècle », Clio, 2010, p. 106).

Introduction

Il semblerait pour le moins paradoxal de commencer un ouvrage sur les études de genre par remercier celles et ceux qui ont contribué à l’état de confusion inédit qui s’est installé, ces dernières années, à l’égard de ce champ de recherche. Il semblerait ainsi curieux d’afficher de la reconnaissance à l’intention des personnalités publiques et politiques qui n’ont eu de cesse de présenter le genre comme un épouvantail, caricaturant délibérément les études qui y sont associées en leur faisant incarner toutes sortes de menaces. Il semblerait pour finir tout aussi absurde de dire merci au front des « anti-genre », ainsi que la presse l’a baptisé, qui a régulièrement foulé le pavé ces derniers temps, sous des bannières affichant un « Non à la théorie du genre ». Et pourtant ! Il est tout de même possible de leur reconnaître une vertu : celle d’avoir rendu aussi urgente qu’indispensable la publication d’un tel ouvrage – et d’autres avec lui ! Les récentes polémiques sur le genre ont en effet contribué à instaurer un état de trouble tel que les scientifiques utilisant ce concept dans leurs travaux de recherche n’ont eu d’autres choix que de réagir et de se positionner. La zizanie semble avoir obligé les chercheuses et les chercheurs à sortir des universités, à écrire des tribunes dans la presse, à participer à des débats, à se rendre dans des salles de classe et sur les plateaux de télévision afin d’expliquer ce que sont et ne sont pas les études de genre. Les malentendus devaient être dissipés, tout comme devaient être dénoncées les déformations volontaires dont le concept de genre faisait l’objet. L’instrumentalisation politique de ce dernier avait en effet autorisé raccourcis, exagérations, parodies et mensonges à l’égard de ce qui se voyait publiquement qualifié d’« idéologie ». Il fallait donc dépassionner les termes du débat et expliquer que les études de genre n’ont rien d’idéologique – mais par contre tout de scientifique et de politique.

La raison d’être de cet ouvrage s’ancre logiquement dans les turbulences de ces dernières années. Sa posture est originale puisqu’il propose d’aborder les études de genre par le biais des idées reçues qui s’y rapportent. Il s’agit de décrypter ces dernières, une à une, pour y démêler le vrai du faux et comprendre les raisons pour lesquelles elles déplaisent ou effraient. Il s’agit de les contredire – le plus souvent – mais aussi parfois seulement de les nuancer ou de les reformuler. L’analyse des idées reçues sur les études de genre permettra d’aborder l’histoire et les actualités du champ de recherche, en mettant en lumière sa proximité avec le monde militant, et de donner à voir la diversité de ses objets d’étude et des questions auxquelles il tente d’apporter des réponses. Elle permettra aussi de présenter les débats et les tensions qui le travaillent, ainsi que les différentes approches qui coexistent en son sein. Il s’agira ici de rendre intelligible le projet scientifique et politique défendu par les études de genre et que les controverses de ces dernières ont contribué à rendre obscur. Cet effort de clarification s’adresse au plus grand nombre, il ne faut pas croire que le milieu universitaire français soit par exemple exempt de préjugés sur les études de genre !

Si le contexte polémique rend nécessaire la rédaction d’un tel ouvrage, il la complique aussi et lui donne parfois des allures d’équilibriste. D’autant plus que le travail d’écriture lisse malgré lui des généalogies mouvementées, simplifie des positionnements et des entrelacements pourtant complexes, et fige dès l’instant où il se réalise des mouvements toujours en cours – de recherche, de critique et de transformation sociale – dans lesquels les études de genre demeurent activement engagées.

Perrine Lachenal

Questions de genre

comprendre pour dépasser les idées reçues

Editions Le Cavalier Bleu, Paris 2016, 162 pages, 20 euros

http://www.lecavalierbleu.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=441

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