Le vol circulaire des oies captives


couv_3058Une remarque préalable. La majorité des auteur-e-s semble partager les positions de
John Maynard Keynes sur l’analyse et les rôles de la monnaie. Je n’aborde pas cela ici, sauf sur un point.

Je me contente de souligner l’intérêt des analyses sur l’histoire et les fonctions du franc CFA. Et, en regard ou en m’éloignant largement des textes, je discuterai d’éléments plus généraux mais qui me paraissent indispensables pour penser une émancipation de toutes et tous du néolibéralisme et de ses versions néocolonialistes pour cette région du monde.

Le franc CFA, monnaie du privilège colonial, « exprimant d’une façon imparable le passé au présent », les relations asymétriques, la « colonialité monétaire »…

Les auteurs dressent un historique complet de cette monnaie un peu particulière. Ils insistent, entre autres, sur le « faible taux de bancarisation des économies de la zone franc », la « forte répression monétaire », les impacts sur les politiques macroéconomiques, les contraintes sur les politiques budgétaires et monétaires, les « mesures arbitraires du FMI » qui s’ajoutent à « un attelage colonial »… Une monnaie à la fois « dysfonctionnelle et de répression politique ».

Ils parlent aussi, entre autres, de Françafrique, de l’insertion primaire des pays concernés dans les échanges internationaux, de dévaluation (80% de 1948 à 1994), d’arrimage à l’euro et de change fixe, de « discipline de gestion financière », d’enrichissement des élites politiques dirigeantes, des comptes d’opérations, de stabilité monétaire et d’instabilité sur les marchés des biens et services et sur « le front de l’emploi », des réserves de change, du prix des importations, de sécurité alimentaire (mais pas des réformes agraires radicales nécessaires), de financement des « économies émergentes » et de sous-financements chroniques, de rationnement du crédit, de fuite des capitaux, de division du travail, « le franc CFA sert essentiellement à maintenir les pays africains dans la vieille division du travail, qui fait d’eux des sources de matières premières et des débouchés pour les entreprises françaises et européennes », de prédominance des entreprises étrangères dans les secteurs économiques clés, du caractère extraverti des économies africaines, de flux financiers illicites, d’accumulation prédatrice, de répression politique, d’instrument de tutelle, de symbole de la domination, de monnaie coloniale et extractive…

Le titre de cette note est extrait d’un article.

Quelques points pour élargir la discussion.

Je ne partage pas la vision qui fait de la monnaie une des « très anciennes institutions » indépendamment de l’analyse des organisations sociales et du sens des mots à travers l’histoire. L’analyse de la monnaie aujourd’hui, doit être « dérivée» me semble-t-il de l’analyse du capitalisme et de son fonctionnement « objectif » derrières les apparences. La monnaie est une « forme » du capital, un « rapport social ». Et sauf à étendre, comme s’ils recouvraient des « essences » le sens des mots, les mondes grecs ou égyptiens (le shat par exemple) ou les pratiques « monétaires » africaines, ne nous disent rien sur la monnaie dans le système capitaliste.

« Souveraineté monétaire », souveraineté politique. Deux problèmes me semblent à discuter. Si je partage bien des critiques faites sur la création et le fonctionnement de l’euro ou à l’organisation monétaro-politique de la communauté européenne, l’analogie avec la monnaie « unique » CFA dans une partie de l’Afrique me paraît très discutable.

Quant aux débats sur la souveraineté, je ne partage pas son usage pour les Etats mais bien pour les populations citoyennes (le souverain). La souveraineté des choix démocratiques qui impliquent la maitrise de l’organisation socio-économique de la société (nous en sommes loin, y compris dans les pays dits démocratique dont deux domaines au moins sont hors de sujet de cette démocratie : les mondes des relations économiques et celles des relations personnelles au sein des familles). La démocratie et donc la souveraineté s’arrête à la porte des usines et des bureaux, des logements et des chambres à coucher… Souveraineté implique, à mes yeux, organisation (auto-organisation institutionnelle) des citoyen-ne-s. Que les auteurs ne parlent que des cadres étatiques et de plus sans évoquer le système capitaliste (qui ne se laisse pas réduire aux relations (néo)coloniales) me laisse très songeur.

Comment par ailleurs penser les décolonisations au delà des décolonisations « formelles » sans remise en cause des arbitraires découpages territoriaux, sans unification dans des ensembles étendus et choisis par les populations, sans construction d’institutions démocratiques…

Il conviendrait aussi de discuter de la création monétaire, qui reste un privilège des établissements financiers privés.

Il est par ailleurs inquiétant que les mouvements d’émancipation en France ne s’expriment pas sur les nécessaires expropriations des multinationales « françaises » et leur socialisation « locales » au bénéfice des populations concernées (sans oublier la dimension syndicale de telles campagnes dans les entreprises en France), les réparations dues en regard des « préjudices » de la traite négrière et de la colonisation, la dénonciation des politiques du franc CFA et de la « gestion » par l’Etat français de la monnaie d’autres pays…

Sommaire :

Avant-propos, par Michel Maso, directeur de la fondation Gabriel-Péri

Introduction, par Demba Moussa Dembele, Kako Nubukpo et Martial Ze Belinga

Chapitre 1. De quoi la monnaie est-elle le nom ?, par Massimo Amato

Chapitre 2. Des rapports entre monnaie et souveraineté : une analyse socio-historique, par Jérôme Maucourant

Chapitre 3. La genèse du franc CFA, par Nadim Michel Kalife

Chapitre 4. Le fonctionnement et le rôle des comptes d’opérations entre la France et les pays africains, par Bruno Tinel

Chapitre 5. Le franc CFA et le financement de l’émergence en zone franc, par Kako Nubukpo

Chapitre 6. De la nécessité de la souveraineté monétaire dans les pays africains de la zone franc, par Demba Moussa Dembele

Chapitre 7. Émerger avec le franc CFA ou émerger du franc CFA ?, par Ndongo Samba Sylla

Chapitre 8. Institutions francs CFA : colonialités, incohérences, accumulations prédatrices, par Martial Ze Belinga

Chapitre 9. Europe-Afrique : des sociétés bien différentes, un même besoin de s’émanciper du capitalisme mondialisé, par Denis Durand et Hédi Sraieb

Conclusion, par Bruno Tinel

.

Sous la direction de Kako Nubukpo – Martial Ze Belinga – Bruno Tinel – Demba Moussa Dembele : Sortir l’Afrique de la servitude monétaire

A qui profite le franc CFA ?

La Dispute, Paris 2016, 244 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s