Postface de Catherine Vidal au livre de Roland Pfefferkorn : Genre et rapports sociaux de sexe

Avec l’aimable autorisation de l’auteure
et des Editions Syllepse et Page2

« L’interdépendance du biologique et du culturel est trop souvent sous-estimée, quand elle n’est pas purement et simplement niée, pour des raisons idéologiques et politiques » François Jacob, prix Nobel de Physiologie et de Médecine, 2010

unepfefferkorn1Parmi les grandes représentations que l’humanité se fait du monde, la différence des sexes est un socle fondamental. La polarité masculin / féminin apparaît comme une évidence élémentaire, « un butoir ultime pour la pensée » selon la formule de Françoise Héritier1. Le clivage entre les sexes élaboré par les philosophes, théologiens, historiens et naturalistes des siècles passés est perçu par beaucoup comme le reflet d’une nature humaine éternelle.

De nos jours, la dualité des différences entre les sexes en tant qu’évidence naturelle a été remise en cause par les études de genre et nombre de recherches en sciences humaines et sociales. Le présent ouvrage de Roland Pfefferkorn en fait une synthèse particulièrement pertinente.

Dans le champ des neurosciences, la découverte de la « plasticité cérébrale » apporte un éclairage fondamental sur les processus de construction sociale et culturelle des identités sexuées2. Grâce aux techniques d’imagerie cérébrale par IRM, on sait désormais que le cerveau se construit en interaction avec le monde environnant. De nouvelles connexions entre les neurones se fabriquent tout au long de la vie en fonction des expériences et des apprentissages. Le concept de « plasticité cérébrale » renvoie à cette capacité du cerveau humain à se façonner selon l’histoire propre à chacun3. Il en résulte qu’aucun cerveau ne ressemble à un autre. L’IRM a révélé que les différences cérébrales entre les personnes d’un même sexe sont tellement importantes qu’elles dépassent les différences entre les sexes. Les vieux préjugés d’un déterminisme biologique inné des différences d’aptitudes et de comportements entre les femmes et les hommes ne sont plus défendables. Rien n’est à jamais figé ni programmé dans le cerveau depuis la naissance. C’est une véritable révolution pour la compréhension de l’humain.

A la naissance, le petit humain n’a pas conscience de son sexe. Il va l’apprendre progressivement à mesure que ses neurones se connectent et que ses capacités cérébrales se développent. Ce n’est qu à partir de l’âge de deux ans et demi que l’enfant devient capable de s’identifier au féminin ou au masculin. Or depuis la naissance, il évolue dans un environnement sexué : la chambre, les jouets, les vêtements sont différents selon le sexe de l’enfant. De plus, les adultes, de façon inconsciente, n’ont pas les mêmes façons de se comporter avec les bébés. Ils ont plus d’interactions physiques avec les garçons, alors qu’ils parlent davantage aux filles. C’est l’interaction avec l’environnement familial, social, culturel qui va orienter les goûts, les aptitudes et forger certains traits de personnalité en fonction des normes du féminin et du masculin données par la société dans laquelle l’enfant est né4.

Mais tout n’est pas joué pendant l’enfance. Les schémas stéréotypés ne sont pas gravés dans les neurones de façon immuable. A tous les âges de la vie, la plasticité du cerveau permet de changer d’habitudes, d’acquérir de nouveaux talents, de choisir différents itinéraires de vie. La diversité des expériences vécues fait que chacun de nous va forger sa propre façon de vivre sa vie de femme ou d’homme.

Le concept de plasticité permet de dépasser le dilemme classique qui tend à opposer nature et culture. En fait, dans la construction du cerveau, l’inné et l’acquis sont inséparables. L’inné apporte la capacité de câblage entre les neurones, l’acquis permet la réalisation effective de ce câblage. Toute personne humaine, de par son existence et son expérience, est simultanément un être biologique et un être social5. Tous ces acquis de la neurobiologie confortent et enrichissent les recherches en sciences humaines et sociales sur le genre. Le sexe et le genre ne sont pas des variables séparées, mais s’articulent dans un processus d’incorporation (« embodiment ») qui désigne l’interaction entre le sexe biologique et l’environnement social, et ce dès la naissance6.

Or malgré les progrès scientifiques sur la plasticité cérébrale, l’argument des différences de « nature » est toujours bien présent pour expliquer les différences entre les femmes et les hommes dans la vie sociale et privée7. L’environnement médiatique contemporain contribue activement à renforcer la « biologisation » des comportements humains8. Télévision, presse écrite, sites internet nous abreuvent régulièrement de « découvertes » scientifiques qui expliqueraient nos émotions, nos pensées, nos actions : gène de l’homosexualité, hormone de la fidélité, neurones de l’empathie, etc. Ce contexte est forcément propice à la promotion des thèses essentialistes orchestrées par les mouvements conservateurs qui s’opposent aux nouvelles formes de la famille, au mariage des couples homosexuels, à la légalisation de l’avortement, etc.

Ces idées ont des implications sociales et politiques lourdes de conséquences. Affirmer qu’il est plus naturel pour une femme que pour un homme de s’occuper de ses enfants à cause des hormones ou des gènes, c’est remettre en cause les lois sur l’égalité, les congés parentaux, la légalisation de l’homoparentalité. C’est aussi freiner les ambitions professionnelles des femmes, encourager leur travail à temps partiel qui va de pair avec des salaires réduits. Prétendre que la testostérone donne aux hommes plus d’appétit sexuel que les femmes, ou encore que la violence résulte de pulsions hormonales irrépressibles, conduit à accepter cette violence comme inéluctable et remettre en cause les lois réprimant le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes.

Dans le contexte actuel où les thèses essentialistes ressurgissent pour attaquer les études de genre, il est crucial que les biologistes s’engagent pour remettre en cause les fausses évidences qui voudraient que l’ordre social soit le reflet d’un ordre biologique. Car la question de fond n’est pas celle des différences plus ou moins marquées entre les cerveaux des femmes et des hommes, mais celle de l’origine de ces différences. Penser nos différences à la lumière de la plasticité cérébrale rend caduc l’argument de la nature toute-puissante. Inciter le public à réfléchir en ce sens, l’aider à s’emparer des notions scientifiques actuelles (telles que la plasticité cérébrale, l’IRM…) dans les discussions, fait partie des missions de vulgarisation de la science. La participation des biologistes aux débats publics et citoyens est une nécessité à double titre : socialement pour donner à comprendre l’humanité dans toute sa diversité, et politiquement pour promouvoir les principes d’égalité entre les femmes et les hommes.

Catherine Vidal

Neurobiologiste Directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur de Paris

De l’auteure :

Nos cerveaux, tous pareils tous différents, Belin 2015

Catherine Vidal et Dorothée Benoit-Browaeys : Cerveau Sexe & Pouvoir, genetiquement-programme-e-pour-apprendre/

Sous la direction de Catherine Vidal : Féminin Masculin, Mythes et idéologie : Les sociétés forgent des modèles et des normes associées au féminin et au masculin

.

Roland Pfefferkorn : Genre et rapports sociaux de sexe

Nouvelle édition, Coédition Syllepse et page2

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_37_iprod_675-genre-et-rapport-sociaux-de-sexe.html, http://www.page2.ch/page2/

Paris et Lausanne (Suisse) 2016, 150 pages, 11 francs suisses, 10 euros

1 Héritier Françoise, Masculin / Féminin, Odile Jacob, 1996

2 Vidal Catherine, Nos cerveaux, tous pareils, tous différents!, Paris, Belin, collection Egale à Egal, 2015.

3 Vidal Catherine, Le cerveau évolue-t-il au cours de la vie?, Paris, Le Pommier, 2009.

4 Fausto-Sterling Anne, Garcia Cynthia, Lamarre Meghan, « Sexing the baby : Part 1. What do we really know about sex dif- ferentiation in the first three years of life ? », in Social Science & Medecine, 74, 2012, pp. 1684-92.

5 Rose Steven, Lifelines: Biology, freedom, determinism, New York, Vintage Books, 2006.

6 Fausto-Sterling Anne, Garcia Cynthia, Lamarre Meghan, op. cit. ; Fausto-Sterling Anne, Corps en tout genre, Paris, La Découverte, 2012.

7 Vidal Catherine, Nos cerveaux, tous pareils, tous différents!, op. cit. ; Vidal Catherine et Benoit-Browaeys Dorothée, Cerveau, Sexe et Pouvoir, Paris, Belin, collection Alpha, nouvelle édition, 2015.

8 Fillod Odile, « Observatoire critique de la vulgarisation », http://allodoxia.blog.lemonde.fr/, 2015 ; Jurdant Baudouin, Ternay Jean-François, « Du scientisme dans les médias, la double réduction », Alliage, 71 , 2012, pp. 12-25.

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