Un outil de critique, d’analyse, de lutte et de transformations sociales

v_book_979-10-318-0095-0Perrine Lachenal commence par définir les « Etudes de genre », études, genre « Il désigne le rapport social à travers les catégories de sexe, ainsi que les valeurs et représentations qui leur sont associés, sont produites en même temps que hiérarchisées ». Je souligne l’utilisation au singulier contre les dérives à multiplier les genres, le plus souvent associées à des démarches sur les « identités ». « Le mot « genre », comme outil d’analyse et champ d’études, s’emploie au singulier. ». L’auteure parle du pluriel, autre sens lié à la grammaire, de distribution de mots et de points communs…

Dans une courte introduction, l’auteure parle de l’instrumentalisation du concept, explique son choix « d’aborder les études de genre par le biais des idées reçues qui s’y rapportent ». Analyse des idées reçues, diversité des objets d’étude, débats et tensions, intelligibilité du projet scientifique et politique… sans oublier le rappel, que le travail d’écriture « lisse malgré lui des généalogies mouvementes, simplifie des positionnements et des entrelacements pourtant complexe »

« Définition » et Introduction de l’ouvrage de Perrine Lachenal : Questions de genre. comprendre pour dépasser les idées reçues, publiée avec l’aimable autorisation de l’auteure et des Editions Le cavalier Bleu, definition-et-introduction-de-louvrage-de-perrine-lachenal-questions-de-genre-comprendre-pour-depasser-les-idees-recues/

Quelques éléments choisis subjectivement dans les présentations et réponses de l’auteure aux présupposés, aux peurs et aux fantasmes…

Mais c’est quoi le genre ?

Perrine Lachenal revient sur la non neutralité des discours et constructions scientifiques, le caractère situé des énonciations, « c’est bien parce qu’elle veut prétendre à la scientificité, qu’une étude doit rendre visible ses partis pris et ses conditions de réalisation », le caractère subversif des recherches amorcées dans les années 70, la diversification et l’élargissement des recherches, les enjeux épistémologiques, la production des catégories à travers les rapports sociaux, « elles ne leur préexistent pas. Les catégories sexuées ne peuvent donc pas être appréhendées l’un sans l’autre », les rapports sociaux et les processus relationnels, le politique dans la posture scientifique, la construction réciproque des catégories dans « une dynamique à la fois antagonique et hiérarchique », la binarité asymétrique, les « variables » de sexe, de « race » et de classe, les constructions « arbitraires, sociales et historiques », la notion d’intersectionnalité (les énoncés de Danièle Kergoat, citée par l’auteure, me semble plus adéquats – au moins en langue française – « consubstantialité des rapports sociaux – ils ne peuvent être séquencés – et leur coextensivité – ils se produisent mutuellement, de manière dynamique et complexe, « chacun imprimant sa marque sur les autres ». », l’historicité des sexes, l’analyse des processus de constitution des savoirs, la dualité des sexes à l’épreuve de la science…

Elle aborde aussi, la critique de la domination masculine, les catégories sexuées présentées comme naturelles, la diversité des manières d’être femme ou homme, les processus sociaux d’apprentissage, l’invisibilisation des actions et mobilisations des femmes, le non-déjà là, « les catégories de sexe ne sont pas des « déjà-là » qui préexisteraient au langage et à la culture », l’hétérosexualité « comme objet historiquement et socialement construit », les « fictions sociales » et les « communautés d’expériences », le travail de biologisation, la socialisation et les apprentissages…

L’auteure analyse le mot « genre », au départ « un mot moitié-outil et moitié-arme permettant d’aborder de manière critique les rapports de pouvoir entre les sexes », la dépolitisation du terme et son institutionnalisation, sa polysémie et donc les efforts de définition, le choix polémique de la « théorie » au lieu des positions théoriques non unifiées (sur ce point, je suis plus proche de Didier Eribon, cité par l’auteure : « … une théorie ouverte, et toujours à construire, de manière dynamique et constante… mais une entreprise théorique malgré tout »)…

Les études de genre, quels enjeux pour la société ?

Perrine Lachenal souligne, entre autres, les questions du « comment » et du « pourquoi », les processus sociaux de sexuation, le continuum plutôt que la dichotomie, le peu de pertinence de la division nature/culture, les dimensions incorporées des normes sociales, les corps travaillés, les régimes et les ritualités alimentaires, les enjeux de pouvoir au cœur des connaissances, les tendances à la psychologisation des comportements sociaux, « les manières dont le « sexe » s’est historiquement et scientifiquement défini et imposé comme l’un des plus importants déterminants de l’organisation sociale », la dichotomie historiquement instrumentalisée, le non-anecdotique de certaines recherches, les marquages sociaux, la langue française et l’ordre politique masqué par un soit-disant ordre linguistique…

« Le personnel est politique ». L’auteure aborde la division des tâches dans l’espace domestique, l’invisibilisation des routines du quotidien, le travail publicitaire de sexuation des objets, le travail féminin pensé en regard de la conjugalité, les dimensions politiques des ritualités quotidiennes, les « discrètes » inégalités, le achèvement du « chantier égalitaire »…

Variabilité des normes dans les sociétés, la famille historicisée, « il n’y a pas d’union impensable en elle-même », les multiples façons de « faire famille », la famille n’est pas un donné, la famille comme espace de socialisation et de transmission des normes sociales sexuées, « la famille n’était pas ce lieu neutre, caractérisé par des liens de solidarité et d’entraide, mais aussi un espace travaillé par des rapports de pouvoir »…

Je souligne le chapitre sur le penser de la sexuation des corps humains selon un continuum sexuel, les critiques de la bicatégorisation des sexes, les dimensions sociales des normes et des savoirs théoriques, les personnes intersexes et trans, les berdaches, les hijras, des propositions queer sans les « défauts » habituels en terme d’« identité » ou autour du « trouble » sans remise en cause des rapports sociaux…

L’auteure aborde aussi l’école, les répartitions sexuées, les préjugés (terme que je préfère à celui de stéréotypes), les manuels et la place des réflexions…

Les études de genre permettent de comprendre « comment les inégalités sexuées se reproduisent, ou se transforment », les contradictions internes aux rapports de domination, la non réduction binaire « contrainte versus liberté et soumission versus résistance »…

Perrine Lachenal souligne que « l’intime est aussi le lieu du politique », que la sexualité « hétérosexuelle » (c’est aussi vrai pour l’« homosexualité ») est « travaillée par des rapports de pouvoir ». Elle parle de normes, de sortir de l’impasse identitaire, de religion, « des possibles parmi d’autres »…

En conclusion, l’auteure revient sur la dimension politique du projet scientifique, les normes sociales, les « vecteurs de hiérarchisation, d’exclusion, d’inégalité et de violences ».

Un ouvrage d’une grande clarté, écrit en français commun, accompagnée d’une bibliographie limitée mais plutôt judicieuse, (j’y ajouterai au moins Geneviève Fraisse). A mes yeux, pas seulement un argumentaire destiné à dépasser « les idées reçues », mais aussi à permettre des débats sur le genre, les rapports sociaux de sexe, l’intersectionnalité et les luttes des femmes pour leur émancipation… Une invitation à penser.

Perrine Lachenal : Questions de genre

comprendre pour dépasser les idées reçues

Editions Le Cavalier Bleu, Paris 2016, 162 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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Une réponse à “Un outil de critique, d’analyse, de lutte et de transformations sociales

  1. Cette notion de genre m’est difficilement compréhensible, j’ai l’impression qu’elle neutralise le sexe et au bout du compte qu’elle peut servir à escamoter l’oppression des femmes. Je ne crois pas que Danielle Kergoat utilise la notion de genre dans ses travaux ou alors j’ai mal lu !.

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