Regard circonstancié sur les rapports entre femmes, VIH/sida et médias

nivues-1371x2057Invisibilité et visibilité des femmes séropositives. Maria Nengeh Mensah examine différents documents écrits et audiovisuels sur le VIH et le sida au Québec. « Ce livre se penche sur la mise en discours de la séropositivité féminine au Québec afin d’identifier ce que disent et montrent les médias au sujet des femmes vivant avec le VIH tout en révélant les effets parfois inattendus de ce discours médiatisé ». Que veut dire visibilité en rapport avec la séropositivité des femmes ? Quels enjeux politiques pour les principales intéressées et plus largement pour les femmes ?

Une émission Tous unis contre le sida, des témoignages, « vivre dans l’ombre, avec le secret et la marginalisation qui s’y rattachent », des femmes séropositives absentes des discours dans les pays « occidentaux », l’énonçable et le visible, « Ni vues ni connues ? »…

Sommaire :

  1. Ni vues ni connues ?

  2. Opération « Sortir de l’ombre »

  3. La visibilité diagnostique

  4. La visibilité classificatoire

  5. La visibilité militante

Conclusion

Maria Nengeh Mensah revient sur la construction du sida comme maladie d’hommes marginalisés, sur les associations entre sida et « autres » dont les homosexuels, sur les réactions « punitives » envers des populations supposées déviantes des normes, sur ces catégories épidémiologiques occultant les ravages du sida chez les femmes…

Il convenait de faire apparaître « la spécificité de la situation des femmes à l’égard du sida », de penser les protections en regard des besoins et des pratiques des femmes (pas uniquement l’usage du condom basé sur les pratiques de pénétration), donc de lutter contre une invisibilité construite, « il n’y a pas que les semi-automatiques qui tuent des femmes au Québec », de déconstruire ces catégories de « femmes-qui-ne-comptent-pas-comme-femmes » (partenaire, droguée, prostituée…), de refuser l’endiguement et la polarisation de la sexualité des femmes aux besoins des hommes, de mettre en lumière « les enjeux du sida pour les femmes séropositives ». Etre visible c’est aussi dire « je suis séropositive » ou « je vis avec le sida », être et non avoir, la mise en avant d’« une communauté résistante et contestataire », la médiatisation de la maladie et des personnes malades, la diversité et la complexité des expériences des femmes séropositives…

« La présente étude s’intéresse aux approches « proféministes » de la visibilité, c’est-à-dire celles qui ont recours à un modèle d’analyse qui fait la promotion de référents féministes, critiquent les rapports de pouvoir qui traversent les rapports sociaux de sexe et encourage la prise de conscience et la lutte pour le changement social ».

VIH, corps séropositif, dispositif du sida, effets de discipline et de normalisation pour les personnes, exacerbation « des fantasmes culturels à propos de la différence sexuelle, du corps et de la maladie », images du corps et corps étudiés, confusion entre VIH et sida, sida médiatisé comme une « maladie gaie », oubli pendant dix ans de la séropositivité féminine…

J’ai particulièrement été intéressé par les analyses des différents « axes » de visibilité : diagnostique, classificatoire et militante.

La contrainte ou le libre accès au test de diagnostic, les problématiques réductionnistes et « épidémologique », la personne infectée considérée comme un « agent viral », les peurs sociales, l’infection et la souillure corporelle, « Ordre/désordre. Santé/maladie », les liquides corporels, « un corps sexué, féminin, contaminant et fluide, dont la perméabilité doit sans cesse être contenue et contrôlée », les femmes tenues responsables des cas de « sida pédiatrique », les conceptions pathologisantes du corps, la « volonté sexiste d’attribuer aux femmes un caractère dangereux pour la santé des hommes qui les côtoient », l’idée toujours répandue de la « plus grande naturalité » des femmes, la sexualité réduite à la pénétration et les corps pénétrés, les techniques coercitives de confession, les procédures épidémiologiques, « La technologie du sérodiagnostic retire en quelque sorte les femmes séropositives du monde « normal » et « sain », de manière à les soumettre à divers régimes institutionnels de visibilité, comme corps discipliné »…

Classification et attribution des rôles suivant le sexe, transfusées, venues d’« ailleurs », droguées, clichés et réalités, maternités, protections dans les rapports hétérosexuels sous responsabilité des femmes (et irresponsabilité des hommes), victimisation et stéréotypes…

Les militant-e-s, une visibilité politique, « la présence des femmes séropositives dans les lieux où s’élabore leur mise en discours », les milieux associatifs, contre les stigmatisations, « Positivement femmes », le magazine De tête et de cœur, vidéos, parler du VIH, la normalité et l’anormalité, la contamination « A cause d’un conjoint infidèle… d’un amant délicieux mais très généreux de sa personne… d’une transfusion de sang dans les années 80 » ou comme le dit si bien une « grand-mère » contaminée « cela n’a strictement aucune importance ».

Des discours, des images et des réalités.

Si certaines notions ou terminologies me paraissent discutables (empowerment, identité, queer, infiltration, rapports prostitutionnels réduit au « travail de sexe »…), ce livre, outre des informations (qu’il faudrait probablement aujourd’hui actualiser) apportées sur le VIH et le sida, souligne les limites de nos regards sur les représentations sociales, les conséquences de l’oubli du prisme du genre dans les analyses. Une interrogation pertinente sur les constructions de l’invisibilité et de la visibilité…

Maria Nengeh Mensah : Ni vues ni connues ?

Femmes, VIH, Médias

Editions du Remue-ménage, Montréal (Québec) 2003, 232 pages

Didier Epsztajn

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