Les mots en trois saisons

jq1h_journaltraduction-1« Quand je traduis un livre, habituellement il m’est impossible d’écrire. C’est pourtant ce que j’ai fait entre janvier et août 2015 en tenant ce journal. Dans La République de l’imagination que je traduisais alors, Azar Nafisi parlait d’exil et de littérature. Depuis quelque temps j’accumulais des notes sur l’exil de ma famille maternelle, la langue, la traduction, le fait d’être moitié russe moitié française, de traduire de l’anglais ou de l’espagnol, d’avoir oublié le russe. Certaines phrases, idées, points de vue d’Azar Nafisi me renvoyaient la balle et me permettaient de retracer le chemin qui fait qu’on en arrive là, parce que certains immigrés choisissent l’intégration, parce que c’est difficile d’être moitié moitié, parce qu’on fait partie d’une génération, parce que la route, parce que le rock’n roll. »

Les langues, les personnes, les exils. Les langues et les mots qui se perdent et reviennent, « Elle leur est revenue et elle m’est revenue »…

Le travail de traduction est abordé sous ses multiples facettes, personnelles ou non, « Je lis je regarde par la fenêtre je laisse descendre les mots en moi », « J’ai lu le livre, j’ai lu le paragraphe, je lis la phrase, c’est fou ce qu’il faut aimer lire pour faire ce boulot-là », « Traduire, c’est souvent comme danser le rock, suivre et en même temps être soi », « Traduire c’est, entre autres, laisser au lecteur les mêmes possibilités d’interprétation que l’auteur l’a fait », « traduire permet de ressentir la difficulté qu’on a à s’exprimer dans sa propre langue »…

Lire, traduire, trouver des équivoques équivalentes, penser les mots, « les mots finissent par bondir devant vous, plus gros, plus forts, et plus lourds quand ils retombent », revenir sur les langues, « Avant l’anglais, donc, il y a eu le russe », les langues familiales, les langues de l’exil et de l’internationalité, les langues de voyages et de petits boulots… Des histoires, des voyages, des musiques, des lieux…

Lectrice, traductrice, écrivaine… « Il faut avoir confiance en la force de l’auteur avec qui tu danses et en ta propre force », l’humilité, la persévérance, la modestie, la compréhension et l’incompréhension, l’âge des traductions, les mots qui « apparaissent, disparaissent, changent de sens » et ces pensées qui changent de mots, « Finalement traduire c’est retracer une empreinte recouverte du sable de la langue que ne comprennent pas ceux pour qui on traduit »…

L’exil, la nationalité, la bureaucratie des papiers à obtenir ou renouveler, le sentiment d’impuissance ou de fatalité, les histoires d’origine, les réfugié-e-s, « une personne déplacée au-delà de la frontière de son propre pays du fait d’une guerre civile », les ruptures adolescentes, les continuités et les déchirures, « ne plus », les souvenirs, « le manque de choses tangibles dont l’absence vous hante », se rappeler ce que ces chansons rappelaient, le temps, se siviliser…

« The past is never dead. It’s not even past »

Une sensible ligne mélodique (« un bruit bas »), des couleurs et des empreintes du temps, des routes et d’une génération, « je crois plus à ce qu’on a en commun qu’à ce qu’on a de différent », des livres et des auteur-e-s, des relations chaleureuses aux proches, la mémoire, ce si beau titre : La République de l’imagination, des variations bien musicales d’un journal du temps.

Marie-Hélène Dumas : Journal d’une traduction

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2016, 144 pages, 14 euros

Didier Epsztajn

Publicités

Une réponse à “Les mots en trois saisons

  1. Vous pouvez venir rencontrer Marie-Hélène Dumas à la librairie Violette and Co, 102 rue de Charonne, Paris 11è, mercredi 30 novembre à 19h, où elle présentera Journal d’une traduction.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s