Pornographie : La réponse lamentable des « progressistes » à Pamela Anderson

Comment en sommes-nous arrivés à un point où protéger les mâles sentiments des utilisateurs de pornographie devient une priorité d’importance capitale pour les progressistes ? À quel moment la gauche est-elle devenue si incroyablement apolitique ? Bien que je ne puisse trouver avec précision ce moment, les réponses interminables à la récente prise de position anti-porno de Pamela Anderson, lui exprimant de façon condescendante à quel point elle est dans l’erreur de faire porter la honte aux consommateurs de pornographie, nous offre une fascinante démonstration du manque de courage et de vision qui font maintenant partie du milieu « progressiste ».

« Pourquoi Pamela Anderson se trompe en faisant porter le blâme aux utilisateurs de porno tout en dénonçant Anthony Weiner » (“Why Pamela Anderson is wrong to shame porn when denouncing Anthony Weiner,”) se lit aujourd’hui un titre de CBC (Radio-Canada anglophone). Plus tôt cette semaine, une réponse de Tina Horn (response by Tina Horn) de Refinery 29 a été conclue en utilisant une comparaison entre le porno et la crème glacée, puisque, comme nous le savons toutes et tous, manger un dessert est exactement la même chose qu’étouffer une femme avec son pénis jusqu’à ce qu’elle en pleure (pour information, ce n’est pas la première fois qu’une telle comparaison est faite) :

« La pornographie et le sexting sont des gâteries, au même titre que la crème glacée. Alors gâtez-vous avec modération, si ceci vous fait plaisir. Et ne laissez personne vous faire sentir mal – vous le méritez. »

Au journal The Independent (The Independent), Cindy Gallop, une ancienne directrice de publicité qui croit que le libre marché va créer des changements radicaux, a profité de la sortie d’Anderson pour faire la promotion de son projet personnel, « Faites l’amour pas du porno » (MakeLoveNotPorn), disant :

« Il est venu pour nous le temps de « changer d’époque », soit de cesser de pleurnicher à propos de la porno et de commencer à parler de sexe. Normalisons le sexe, enlevons lui la honte et l’embarras qui lui sont associés, accueillons et supportons des entreprises telles que « Faites l’amour pas la porno », créées pour éduquer la population sur le sexe dans le monde réel, permettre à chaque personne de s’approprier sa propre sexualité, de l’exprimer de façon saine et de la célébrer. Et regardons le monde devenir un endroit beaucoup plus joyeux. »

Vous le méritez ! Laissez le marché se régulariser par lui-même ! Ne faites pas se sentir mal l’oppresseur !

Mantras typiquement gauchistes, n’est-ce pas ?

Je mentionne la « gauche » et les « progressistes », mais il est évident que ces gens ne le sont pas. Néanmoins, ces préoccupations se font entendre et sont largement acceptées aujourd’hui par ceux et celles qui se considèrent à la fois féministes et progressistes. Toute chose déclarée anti-porno, anti-objectification ou anti-industrie du sexe est immédiatement réputée « moralisatrice », « coïncée » et « culpabilisante ». Pourtant, il n’y a rien de progressiste dans la pornographie. De plus, que les personnes qui encouragent et perpétuent cette misogynie se sentent honteux ou non est le dernier de mes soucis.

Une personne ne peut se dire de gauche et simultanément défendre une industrie multi-milliardaire qui profite de l’exploitation et de la dégradation des femmes. Une personne ne peut se dire progressiste tout en refusant de se dresser contre la réification des femmes et en refusant de contester une industrie qui dépend de l’égoïsme total des hommes qui se disent que leurs orgasmes sont plus importants que l’humanité des femmes. Une personne ne peut prétendre se soucier de l’égalité tout en décidant de défendre les sentiments fragilisés des hommes aux dépens du corps blessé des femmes. Il n’y a pas de débat. Si vous êtes un-e gauchiste, vous vous opposez au capitalisme et à l’exploitation, à la réification et à l’abus de vos camarades. Vous vous opposez à la hiérarchisation, aux systèmes de pouvoir oppressifs, aux images et idées qui naturalisent et sexualisent les inégalités.

Bien que l’analyse d’Anderson ne se trouve pas précisément alignée à la mienne (maintenir les mariages ensemble n’est simplement pas une priorité pour moi – en fait, je pense même que personne ne devrait se marier), ni sans doute ses visions politiques non plus, la réponse « progressiste » à sa position est tout sauf progressiste.

Au journal The Daily Beast (The Daily Beast), Amy Zimmerman écrit : « Pamela Anderson est une icône du sexe et de l’écran, ce qui rend ses opinions régressives et non-étayées encore plus décevantes ». Attendez, mais pardon ?? Si quelqu’une est en mesure de critiquer la réalité de l’industrie du sexe, c’est bien une femme qui en a fait partie, l’a quittée et a eu le temps de prendre du recul et réfléchir à son impact. Le simple fait qu’Anderson soit une femme la rend qualifiée pour discuter des dommages de la pornographie, mais l’idée que parce qu’elle fût elle-même objectivée par cette industrie signifie qu’elle doive continuer à la soutenir est ridicule. Je pourrais vous présenter des centaines de milliers de femmes survivantes de l’industrie du sexe qui regardent leur temps passé dans ce commerce avec horreur…

Alors que Zimmerman reconnait de mauvaise grâce qu’Anderson est techniquement autorisée à condamner la pornographie (je suppose), elle écarte la position de cette dernière parce qu’elle est soi-disant « déconnectée ».

Cette réaction est familière et démontre bien comment le public et les « si ouvertes et avant-gardistes » troupes libérales semblent souhaiter rester dans leur bulle fantaisiste, irrités dès qu’une femme ose questionner leur paresse et leur ligne de parti frôlant le délire : « le travail du sexe est un travail ! », « la pornographie n’est pas réelle, c’est seulement du fantasme ! », « les hommes ont besoin d’un exutoire – ils mourront s’ils ne peuvent pas se branler sur des scènes de viol collectif », « C’est naturel, sain, inoffensif et amusant ! ».

Le problème est que la porno est réelle et que les femmes dans la porno sont réelles. Il s’agit de corps humains véritables et la pornographie a des impacts réel sur des vraies personnes. Allez-vous vraiment me dire que regarder un homme adulte se branler dans le visage d’une femme adulte jouant à l’adolescente n’a aucun impact sur la sexualité des hommes et sur la façon dont ils traitent les femmes ? Croyez-vous également qu’associer des orgasmes à des idées racistes et misogynes ne forment pas la sexualité des hommes et la façon dont ils perçoivent les femmes et les personnes de couleur dans la vraie vie ? Si c’est le cas, vous faites preuve de stupidité et vous êtes dans l’erreur.

En référence à l’argument d’Anderson voulant que la pornographie ait contribué à la fin du mariage d’Anthony Weiner et de Huma Abedin, Zimmerman cite le psychologue clinicien David Ley, qui dit : « Appeler Weiner un dépendant au sexe est une distraction de la question plus importante de la responsabilité personnelle et du choix éclairé ». Je suis d’accord avec l’affirmation que Weiner a fait des choix pour lesquels il doit être tenu responsable. Je ne souhaite pas par contre médicaliser ses choix ou ceux des autres hommes pour que nous devions les excuser pour leurs mauvais traitements des femmes et leur utilisation de pornographie parce qu’ils seraient « malades ». Ley, quant à lui, va jusqu’à dire qu’il s’agir d’une forme de slut-shaming (on jugerait Weiner et le culpabiliserait pour sa promiscuité sexuelle). Vraiment ? Mais vraiment ? ça vous inquiète sérieusement que Weiner se sente honteux ? En sommes-nous rendus là ? (Je vous vends la mèche : oui !)

L’idée qu’il faille empêcher que les hommes ressentent toute forme de honte pour leur choix d’objectiver et d’exploiter les femmes et que ceci devrait être une grande préoccupation pour la société est profondément erronée. Bien que la honte ne soit peut-être pas le meilleur outil à utiliser pour combattre les comportements misogynes, je ne suis pas particulièrement inquiète du fait que des hommes se sentent mal pour des choses pour lesquelles ils devraient se sentir mal. Oh, nous ne voudrions pas que les racistes se sentent mal d’utiliser le mot commençant pas « n » (en anglais, l’injure raciste nigger.) Non, non ça serait trop sévère.

Les hommes devraient collectivement se sentir honteux de la façon dont ils traitent les femmes. Vous me traitez comme une chose et non comme un être humain ? Honte à vous.

De même, à l’émission 180 de CBC, Kristen Gilbert, directrice de l’éducation à « Options pour la santé sexuelle », soutient que blâmer la pornographie et les gens qui en consomment doit cesser. Elle propose plutôt de « penser au sexe d’une manière positive et saine », soutenant que « la pornographie peut avoir sa place dans une sexualité équilibrée ». Hummmm, non, ce n’est pas le cas.

Que vous espériez ou croyiez que dans un quelconque univers parallèle il puisse y avoir une chose appelée pornographie qui puisse peut-être « avoir sa place dans une sexualité saine » (et je dirais que quelque chose qui signifie littéralement « la représentation graphique de putains infâmes » ne peut pas, en fait, y correspondre), la réalité est que ça n’existe pas. La majorité de la pornographie sexualise la domination masculine et la subordination des femmes, et la majorité de la pornographie représente les femmes comme de la chair à baiser qui n’existe que pour le plaisir des hommes. Est-ce quelque chose que vous imaginez « avoir sa place dans une sexualité saine » ? Je suppose que si vous pensez que le patriarcat, les inégalités entre les hommes et les femmes et la violence envers les femmes sont des choses fondamentalement bonnes, vous risquez de répondre oui. Mais hélas, ceci fait aussi de vous un tas de merde qui n’a aucune légitimité à parler des droits humains et du projet progressiste de travailler pour l’atteinte d’une société égalitaire.

La plus grande inquiétude que les défenseurs de la pornographie semblent avoir est que critiquer celle-ci équivaudrait à critiquer le sexe. Mais, hey, ne serait-ce pas génial si le « sexe » n’était pas considéré comme quelque chose qui crée des dommages aux femmes ? Et de plus, qu’y a-t-il de si inacceptable à critiquer le sexe ? Est-ce que le sexe est une partie intouchable de la société qui doit être protégée de toute forme de pensée critique ? Parce que dans une culture du viol et de la pornographie, ceci apparait incroyablement dangereux.

Gilbert demande :

« Qu’en serait-il si nous apprenions aux gens que le sexe est naturel et beau et plaisant et satisfaisant ? Comment nous sentirions-nous en regardant de la porno à ce moment ? Peut-être serions-nous plus enclins à la voir comme une fantaisie ou une libération. »

La réponse évidente à cette question est que, si nous apprenions aux gens que le sexe est naturel et humain et beau et satisfaisant, nous ne regarderions pas de pornographie. Parce que si les gens croyaient réellement que le sexe était destiné à être beau et plaisant, ils ne le traiteraient pas comme une chose à sens unique, ayant pour but l’excitation des hommes au détriment des femmes.

Toutes ces préoccupations au sujet de la culpabilisation et de la honte portée aux hommes qui utilisent de la pornographie me semblent d’une grande étroitesse d’esprit… D’abord, la pornographie existe pour faire porter la honte aux femmes. Elle est utilisée pour nous blesser. De plus en plus, les sextos que les jeunes femmes envoient aux jeunes hommes sont utilisés pour les humilier et les punir. Les images vues dans la pornographie cherchent aussi explicitement à humilier et dégrader les femmes. Quel autre objectif appeler une femme une « salope » ou une « chienne » tout en lui enfonçant un pénis au fond de la gorge jusqu’au vomissement sert-il ? Conséquemment, au-delà de l’humiliation littérale des femmes dans la porno, les hommes l’utilisent pour inciter leurs partenaires sexuelles féminines à faire des actes qu’elles ne feraient pas autrement. Les femmes qui n’aiment pas la porno, pour des raisons politiques ou personnelles (ou les deux), sont régulièrement décrites comme des « prudes », par leurs partenaires en privé, et publiquement par des gauchistes et des féministes. Quel objectif sert la porno si ce n’est de forcer les femmes à accepter des abus sexuels et à rendre normales leur dégradation et leur humiliation, en les culpabilisant si elles ne voient pas le tout comme sain et sexy ?

Le fait que même les progressistes ne peuvent imaginer un monde sans pornographie est désolant. En tant que partisant-e-s de gauche, notre tâche est d’imaginer un monde meilleur – un monde sans violence, oppression et hiérarchie – et de se battre pour l’obtenir. Ce réflexe de dire « critiquer est culpabiliser et culpabiliser est mal » est irrationnel et hors propos. Mon intérêt à rejeter la pornographie est ancré dans le désir de réhabiliter l’humanité des femmes et de mettre fin au pouvoir et à la violence des hommes. Je n’ai aucune envie de protéger les sentiments des hommes qui s’opposent à ce projet.

Meghan Murphy, publié le 11 septembre 2016 sur FEMINIST CURRENT

Meghan Murphy, fondatrice et éditrice de la revue en ligne Feminist Current, est journaliste et écrivaine. Elle est diplômée d’une maitrise en études féministes, de genres et sexualité, de l’Université Simon Fraser. Elle vit avec son chien à Vancouver, C.B., Canada.

TRADUCTION : Claudine G. pour RESSOURCES PROSTITUTION

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2016/10/03/pornographie-la-reponse-lamentable-des-progressistes-a-pamela-anderson/

De l’auteure :

Un reportage du NYTimes sur la prostitution déroge à l’éthique la plus élémentaire

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« Nous devons être plus courageuses… »

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« Que vous le vouliez ou non, le pole dancing perpétue le sexisme »,

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Une réponse à “Pornographie : La réponse lamentable des « progressistes » à Pamela Anderson

  1. De tout coeur solidaire avec vous, le porno est un commerce dégradant pour les femmes, il est aussi un commerce qui fait stagner les hommes masculins et le système exploite les unes et aveugle les uns

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