Identité et coopération inter-communautaire

Le terme de « politique identitaire » est fréquemment utilisé pour décrire de façon négative ceux dont l’activité militante trouve ses racines dans des communautés particulières. Parmi les progressistes, y compris dans les sphères universitaires, cet ancrage communautaire est souvent perçu comme une source importante de conflits qui divisent et affaiblissent le mouvement général vers l’égalité et la justice. Mais, cette affirmation rigide, qui fait des ancrages identitaires la cause principale des conflits inter-communautaires, est une impasse.

Il y a certes des conflits. Les confrontations violentes entre Coréens-américains, Latinos et Afro-américains au cours du soulèvement de Los Angeles, la crise de Crown Heights à New York, les nombreux conflits entre Latinos et Afro-américains à Washington, à Detroit et à Miami ne sont que des exemples parmi d’autres.

Néanmoins la diversité et un sens prononcé d’appartenance communautaire ne sont pas en eux-mêmes la source de tous les conflits. D’ailleurs, le sentiment d’appartenance à des communautés différentes, plutôt que d’élever des barrières, peut être un atout puissant pour une perspective progressiste. Nous devons examiner et comprendre à la fois le « conflit » et la « coopération » si nous voulons apprécier avec précision le contexte social et politique. L’évaluation de la coopération trans-communautaire qui émerge maintenant des diverses communautés qui soulignent avec force leur identité ethnique ou raciale, est nécessaire pour développer des stratégies progressistes de transformation sociale qui soient effectives.

Par « trans-communautarisme », j’entends l’interaction positive de ce qui se passe dans des communautés distinctes. Dans le cadre de cet article, mon objet d’étude concerne les organisations et les militants qui travaillent à construire des passerelles entre les diverses communautés, en luttant aussi bien contre la détresse économique, la destruction de l’environnement que la violence. Ce « trans-communautarisme» est à l’opposé d’une approche de type melting pot qui occulte l’appartenance en pensant que c’est la meilleur méthode pour que la coopération puisse surgir. Au contraire, le « trans-communautarisme » est capable de construire ces passerelles entre des populations diverses précisément parce que ceux qui souscrivent à cette idée sont issus de ces mêmes communautés et y travaillent. Plutôt qu’un appel abstrait à l’« unité », cette stratégie repose sur des liens croissants et sur une compréhension mutuelle qui naissent dans la pratique commune. Le « trans-communautarisme » doit être distingué d’une politique identitaire tournée sur elle-même, laquelle coupe consciencieusement ses partisans de tout contact avec d’autres au nom de la pureté raciale, ethnique, ou autre. Au contraire, une « politique identitaire trans-communautaire » affirme l’appartenance à une communauté distincte qui peut servir de base pour des actions communes avec d’autres communautés pour mettre fin à l’injustice.

Erreur n°1

Les différences suscitent le conflit. L’uniformité culturelle contribue à la coopération.

En réalité, beaucoup des conflits que nous connaissons se produisent entre ceux qui ont le plus en commun. Le communautarisme peut effectivement paver le chemin du conflit qui repose sur des valeurs et des perceptions communes à ceux qui sont engagés dans ces batailles entre groupes. Ainsi, la guerre des gangs peut conduire de jeunes Afro-Américains à se battre les uns contre les autres. Leur conflit se situe au sein d’un ensemble de croyances, d’emblèmes et de normes qu’ils partagent. Le conflit qui est généré par l’opposition de signes, de couleurs de reconnaissance et d’insultes ritualisées n’éclate en partie que parce que ces symboles sont reconnus et compris à travers un système commun de croyances. 

De la même façon, en ex-Yougoslavie, la guerre oppose des peuples slaves (Croates, Musulmans et Serbes) partageant pour l’essentiel la même langue et la même culture. Comme le soulignait le sociologue Georg Simmel, conflit et communauté de situations peuvent aller de pair.

A l’inverse, les particularismes et les différences n’élèvent pas de façon obligatoire des barrières entre communautés ni n’empêchent tout échange positif et enrichissement respectif. On peut même tirer avantage de ces situations différentes pour amorcer le dialogue. Un dialogue vrai implique des voix différentes, qui s’écoutent mutuellement et qui ajustent leurs perspectives propres dans le processus ainsi initié où chacun n’ignore rien des positions des autres. Dans son livre (On Human Diversity), Tzvetan Todorow indique que ce dialogue « est animé par l’idée d’une possible progression dans la discussion ; il ne consiste pas dans la juxtaposition de plusieurs voix mais dans leur interaction ». Pour ceux qui sont engagés dans une perspective de dialogue progressiste entre forces sociales et politiques, ce dialogue interactif qui part de la réalité de chacun des groupes est, de façon vitale, indispensable.

Et c’est précisément parce que le « trans-communautarisme » implique un dialogue positif, à la base et sur le terrain, qu’il peut faire pièce aux monologues étouffants des élites dominantes et qu’il est souvent soumis à des attaques en règle. La tragédie yougoslave constitue un exemple probant. Récemment, dans la revue Dissent, Bogdan Denitch a expliqué que le conflit bosniaque n’était pas dû à la stricte existence de plusieurs groupes ethniques, mais qu’il a éclaté au contraire, du fait des agissements d’élites et d’alliés puissants disposés à imposer une uniformité mono-culturelle à travers l’exil forcé et le génocide (la « purification ethnique »). (…)

Aux États-Unis, il y a de nombreux exemples où l’on a vu les autorités s’employer à saper les trêves entre gangs et à accélérer les tensions inter-ethnique et inter-raciales dans les prisons. A propos de la trêve des gangs à Los Angeles, Christian Parenti notait qu’avec « la naissance dans l’immédiat après-émeute de mouvements de masse enracinés dans la réalité des ghettos », le pouvoir dominant « a été confronté à une alternative : réforme ou répression. Clairement, il a choisi le second terme ». (…) Au même moment, les conservateurs lançaient dans les universités une guerre de mots avec un objectif similaire : écraser la diversité et le multiculturalisme pour revenir au temps du monologue imposé par l’élite dominante.

Qu’elle impose l’uniformité du monoculturalisme ou qu’elle brise délibérément les alliances entre groupes sociaux et ethniques, la résistance de l’élite dominante à la coopération trans-communautaire est au centre de son projet et constitue une source majeure de conflits.

Erreur n°2

Nous devons reconnaître les dangers des conflits inter-ethniques et commencer à construire dès maintenant les structures de coopération.

Je suis évidemment en accord complet avec cette banale assertion. Cependant, si l’on dit simplement ceci, cela laisse à penser qu’une telle coopération n’existe pas et que son absence est due au rôle négatif que jouerait « les politiques identitaires ». En réalité, c’est précisément parce que des gens sont intensément préoccupés de leurs identités ethniques ou raciales tout en étant profondément engagés dans des actions communes face aux problèmes aigus que connaissent leurs communautés respectives (violence, brutalités policières, chômage…) que la construction d’une coopération trans-communautaire est en mouvement.

L’Alliance des Afro-américains et des Coréens est bel et bien active à Los Angeles et continue son important travail pour y tisser des liens entre les deux communautés. De son côté, l’Alliance des ouvriers asiatiques immigrés organise aujourd’hui des milliers de Chinois, de Philippins et de Vietnamiens pour lutter contre la situation qui leur est faite dans les sweatshops. Dans le sud-ouest, le Réseau pour l’environnement et la justice économique rassemble 70 organisations dont les Nations amérindiennes, les Chicanos, les Afro-américains, et les communautés mexicaines situées de part et d’autre de la frontière. Objectif : lutter conjointement sur les questions écologiques qui les concernent. A Los Angeles, l’Organisation communautaire pour le développement de la conscience noire a tissé des liens avec les organisations de Latinos pour s’occuper ensemble des problèmes communs causés par la répression et le système judiciaire et pénitentiaire.

L’an passé, j’ai participé à Kansas City, au Sommet national des gangs pour la paix urbaine et la justice. Cette réunion, rendue possible par la trêve, a eu lieu à l’initiative de Barrios Unidos (Quartiers Unis), une organisation d’entraide et de développement communautaire de Santa Cruz (Californie). Organisé sous la protection de la Coalition nationale pour la paix urbaine et la justice – et dédié à la mémoire de Cesar Chavez – le Sommet a rassemblé dans une église baptiste, des membres de gangs, des militants et des dirigeants spirituels, provenant des communautés latino, afro-américaine et amérindienne. En s’associant au Sommet, les participants se sont engagés dans une voie nouvelle. Ils ont traversé la ligne de démarcation entre gangs, entre ethnies, entre races pour s’associer à un objectif commun : instituer la paix dans les rues. Le Sommet a réuni autour d’une même table des militants issus de toutes les communautés et des représentants de quelques-uns des plus importants gangs, du nord et du sud – y compris les Black Disciples, les Black Souls, les Bloods, les Crips, les Cobras, les Gangster Disciples, les Latin Kings, El Rukhyns, les Stone and Conservative Vice Lords – afin que tous travaillent ensemble et mettent fin à la violence. Sans la participation active des « nations urbaines », le Sommet, destiné à promouvoir la paix et la justice, n’aurait eu aucun sens. Comme l’a remarqué Sharif Willis, Ministre de la justice des Conservative Vice Lords, « chaque fois que vous regroupez ceux que la société a défini comme incorrigibles, vous avez accompli quelque chose ».

La déclaration finale du Sommet s’est prononcée pour une paix militante qui mette fin à la violence tout en améliorant les conditions de vie. Les participants – qui venaient d’organisations différentes, ayant une hostilité réciproque historique – ont souligné que les relations naissantes étaient positives et qu’elles devaient se développer autour des objectifs partagés de paix urbaine, de justice et de développement économique. « Le racisme, a déclaré un gang membre, nous a séparé ». Les leaders des gangs ont appelé à la création de milliers d’emplois pour la jeunesse en péril. Fred Williams qui avait précédemment contribué à l’établissement de la paix entre Bloods et Crips à Los Angeles faisait la remarque suivante : « ce pays n’a jamais vu de jeunes afro-américains et hispaniques affirmer ensemble comme principe que nous ne sommes pas ici pour tirer les uns sur les autres [et que] nos destins étaient intimement liés ». Marion Stamps, du Projet communautaire pour la paix qui s’est créé au sein de la Coalition de Cabrini-Green (Chicago) pour le logement social, a déclaré à la presse que « le sommet signifiait la réunification des communautés noires pauvres et opprimées, et que ce processus partait de la base et non des hauts-lieux ». De son côté, Daniel « Nane » Alejandrez, de Barrios Unidos a déclaré que le Sommet avait produit un « réseau fort d’individus et de relations (…), et que le message sera reçu dans les ghettos et les barrios ». 

Ce Sommet fut un pas majeur dans la diffusion dans tout le pays de l’idée d’action trans-communautaire pour la paix urbaine et la justice. Mais ce rassemblement ne fut possible que par la mise en branle d’un vaste éventail d’infrastructures trans-communautaires locales, mises en place par les efforts conjoints de nombreux militants dans les barrios, les ghettos et les prisons de ce pays.

Il est dommage que de nombreux progressistes ignorent ces processus. Il faut, comme le dit Nane Alejandrez, que « les universitaires descendent de leur colline et participent aux efforts des coalitions communautaires », à l’instar de Jeremy Brecher, qui a contribué grandement à construire des ponts entre communautés à Waterbury dans le Connecticut (…). Mais beaucoup ignorent ou sont réticents à l’idée du  «trans-communautarisme ». Cette attitude et cette ignorance ne peuvent qu’avoir des effets contre-productifs. Ils seront alors plus enclin à accepter les images diffusées par les médias du conflit racial, de la division ethnique et de la violence. Une gauche qui rejette les « politiques identitaires » au sein de notre société multiculturelle parce qu’ils pensent qu’elles ne peuvent signifier que division et repli sur soi, est aveugle à une grande partie du paysage social américain.Elle se coupe des réalités d’aujourd’hui. (…) Toute stratégie progressiste, sérieuse et valable pour le pays entier, devra se développer conjointement avec le « trans-communautarisme » à la fois enraciné fièrement dans les identités communautaires et consacré à la lutte concertée pour la justice.

John Brown Childs

Paru dans Z Magazine, Boston, États-Unis

Traduction : Patrick Caligari

John Brown Childs est professeur de sociologie et titulaire de la chaire de recherches sur Race et ethnicité à l’université de Santa Cruz, Californie. Conseiller du mouvement Barrios Unidos, il est l’auteur de Leadership, Conflict, and Cooperation in Afro-American Social Thought et co-éditeur de Global Visions : Beyond the New World Order. Il prépare un ouvrage, Transcommunality : the Multicultural Hope for Progressive Politics dont l’article que nous publions donne les grandes lignes.

Utopie critique n°4, 4e trimestre 1994, Editions Syllepse

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