Jazz (novembre 2016)

Une rencontre inespérée.

1473061932824Émile Parisien devrait faire attention. Il est trop sollicité. La création s’use à force de trop s’en servir. Pourtant ce nouvel album, « Sfumato », tient de la réussite. Par la présence de Joachim Kühn, pianiste mais aussi pourvoyeur d’idées, de mises en place décalées et recalées. Du coup, tout le monde – Manu Codjia, guitariste, Simon Taileu, contrebasse et Mario Costa, batteur dans la lignée de Daniel Humair ici peut-être à cause de Joachim – trouve sa place. Les invités, Vincent Peirani à l’accordéon qui n’oublie pas qu’il a réalisé des duos avec le saxophoniste et Michel Portal à la clarinette basse apportent ce qu’il faut à l’atmosphère étrange de cette suite divisée en trois parties, en forme de musique de films noirs, « Le clown tueur de la fête foraine ».

Un des albums qu’il faut écouter en cette rentrée.

« Sfumato », Émile Parisien Quintet, ACT distribué par Harmonia Mundi.

Pigeon, vole !

14494860_1223134427761319_5594691557829475587_nL’art du duo est compliqué. Il faut pouvoir s’affirmer tout en écoutant l’autre sans répit. La moindre faille et c’est l’atterrissage forcé dans des conditions difficiles avec le risque de l’écrasement. Lorsque « ça » plane, c’est la réussite. Il arrive que l’auditeur, le troisième nécessaire dans ce couple dont l’écoute fait vivre une fois encore la musique, en vitesse de croisière décroche ou se plonge dans d’autres univers. Pour lutter contre la somnolence qui gagne le voyageur de tout transport aérien, le duo est obligé de s’engager au-delà de ses propres forces.

« Volons » est le credo de cet album du duo composé de Julien Soro, saxophoniste alto – cet instrument de cirque dont le jazz a fait un instrument de l’élite – et Raphaël Schwab, contrebassiste. Dépassons les catégories, allons voir là bas, plus haut si ne se profile pas le Bird en train de musarder ou d’autres musiques tout aussi vénérables ou jeunes de manière à construire un autre monde, une autre manière d’entendre.

La comédie musicale rencontre le tango qui se marie avec la valse, sans oublier les autres musiques arabo-andalouses et celles dites contemporaines. Le jazz sublime toutes ces facettes pour cette musique qui veut tournoyer dans l’air d’un temps trop souvent barbare pour apporter un brin de fantaisie et d’ouverture vers les autres.

Répondons à l’appel : volons !

« Volons », Schwab/Soro, Neu Klang, rens. www.neuklangrecords.de

Pour la liberté !

pochette-almot-jpeg-768x669La Syrie est sous les bombes. Encore et encore… L’opposition démocratique a fait sienne ce slogan, la mort plutôt que l’humiliation, « Almot Wala Almazala » dans l’original et qui sert de titre à cet album. La musique de la flûtiste syrienne, Naïssam Jalal et son groupe « Rhythms of Resistance » – Mehdi Chaib saxes, Karsten Hochapfel, guitare et violoncelle, Matyas Szandai, contrebasse, Arnaud Dolmen ou Francesco Pastacaldi à la batterie – veut s’inscrire dans ce combat. Les compositions mêlent adroitement airs du Moyen-Orient, fulgurances du free jazz – totalement adaptés à l’évocation de ces assassinats collectifs – et jazz plus ou moins déjà entendus. Mehdi Chaib sait se servir de toutes ces traditions pour construire ses improvisations en contre point à la violente douceur de la flûte.

Elle ne trouve pas « la touche pause de son cerveau » pour rendre leur place aux martyrs de la révolution syrienne et à Alep tout en voulant construire un monde fraternel dans cet enfer qu’est devenu ce pays au centre des bouleversements géopolitiques.

La référence à Daniel Bensaïd est bien trouvée comme cet oxymore – celui de Daniel – « une lente impatience »…

Peut-être à cause de la guerre elle-même et de ces bombardements incessants, la musique manque quelque fois sa cible en étant par trop répétitive. Il n’empêche, cette musique, cette flûtiste, le groupe se doit d’être entendu.

« Almot Wala Almazala », Naïssam Jalal & Rhythms of Resistance, Les couleurs du son, distribué par l’autre distribution

L’art du trio
0008172263_10Le trio saxophone/Basse/batterie a connu ses heures de gloire avec Sonny Rollins, Joe Henderson, Warne Marsh et quelques autres. Comment le renouveler ? Comment ne pas répéter ce qui s’est déjà fait et de manière tellement aboutie.

Il faut prendre des chemins de traverse sans oublier le passé. Faire jouer les mémoires en même temps que la musique, c’est une des leçons importantes du jazz, pour faire surgir autre chose, des combinaisons originales. Jérôme Sabbagh, saxophoniste ténor et soprano, Allison Miller, batteur et Simon Jermyn, bassiste électrique s’y essaient se servant de leurs arrière-fonds culturels différents dans le creuset que représente encore New York pour le jazz. Le premier vient de France, le deuxième de Washington D.C., la capitale et le troisième d’Irlande et le tout veut faire « maigre » – « Lean » le nom aussi du management actuel qui veut supprimer la mauvaise graisse soit le nombre de salariés – pour provoquer, avec le peu de notes nécessaires mais des rythmes étranges, l’émotion et embarquer l’auditeur vers d’autres rivages. Le dernier thème, « Fast Fish » fait référence à la baleine blanche, « Moby Dick » et à Melville pour se situer dans la quête du Graal, de l’utopie de la fraternité. Plus encore aujourd’hui qu’hier. Sans oublier les réminiscences de cette cornemuse tout autant écossaise qu’irlandaise.

« Comptine » représente bien l’objectif du trio. Une mélodie simple, chantante, pour permettre toutes les entrées, toutes les références, Coltrane comme Warne Marsh. Des triangulations diverses pour balancer les différentes options, les différentes ouvertures et se laisser porter vers la haute mer à la recherche de soi-même pour se perdre dans les autres.

Une musique d’ouverture qui sait ne rien oublier de sa mémoire, une musique exigeante qui vient rompre une écoute trop traditionnelle – tout en la rappelant – pour provoquer l’écoute.

« Lean », Jérôme Sabbagh/Simon Jermyn/Allison Miller, Music Wizards

Une musique émancipée ?

illust1_zUn groupe qui s’appelle « Free Human Zoo » et qui se permet de pratiquer l’oxymore : un zoo en liberté est-ce un zoo ? Est-on en liberté dans un zoo ? ne peut pas être fondamentalement mauvais ou alors il n’y a plus de morale. Qui intitule son album « Freedom, Now » comme une référence à Max Roach et à son album Candid des années 1960 affichant cette revendication qui s’inscrit dans le combat général pour l’émancipation, se doit de composer une musique à cette hauteur. Une hauteur d’homme pour raconter des « petites » histoires qui ne font pas forcément la grande mais savent parler des émotions.

Quatre suites se partagent cet album, dédié à un instrument, à la passion, à Aldo Romano – ce printemps que tout le monde se devrait de connaître – et « à nos chers petits disparus » pour embarquer l’auditeur dans un voyage dans toutes les musiques, entre rock et jazz principalement sans éviter les autres pour les inclure dans un maelström qui vise à briser les cloisons habituelles, à éviter le catalogue et la mise dans des cases. Une musique mécanique quelque fois comme une évocation de Carla Bley ou des baloches d’antan. Une musique ouverte sur le monde, un monde en train de basculer qui devrait autoriser toutes les expérimentations y compris les plus folles. Le risque de rater le coche est, de nos jours, de plus en difficile et la création de plus en plus risquée. L’élection de Trump montre que les forces du passé, les forces obscurantistes ont de beaux jours devant elles. Il faut avoir de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace disait déjà Danton. Nous en avons besoin pour dépasser le passé décomposé et recomposé qui envahit un peu trop notre espace vital.

Cette musique informelle – appelons la comme ça pour suivre la recommandation d’Adorno – est, peut-être la musique de notre temps, un temps qui permet aux souvenirs du passé de construire une architecture du futur.

Gilles Le Rest a voulu inscrire ses compositions dans un mouvement qui se veut d’émancipation et d’hybridation, suivant ses propres termes. Pas toujours réussi c’est entendu mais toujours énergique et convaincu. Son jeu de batterie étant à l’image de sa propre musique. Samy Thiebault en est le saxophoniste – il n’est plus un inconnu, il a signé quelques albums -, Dan Decrauze, le guitariste qui ne craint même pas les clichés pour évoquer des images rêvées, Laurent Skoczek, le tromboniste pour attirer vers d’autres musiques encore, I’M’, le pianiste et le claviériste pour ancrer dans une sorte de tradition bâtarde le groupe, Nicolas Feuger, le bassiste et le maître d’un beat évolutif. De quoi bouger sur des rythmes entremêlés qui donnent la possibilité au corps et au cerveau de construire une danse originale.

« Freedom, Now ! », Free Human Zoo, Odusseia Production, distribué par Harmonia Mundi.

Du Kapital à l’Internationale.

das-kapital-eisler-explosionDas Kapital est, normalement, un trio. Daniel Erdmann aux saxophones, Hasse Poulsen à la guitare et Edward Perraud à la batterie explosive, construisent une musique qui sait parler de mémoires, la mémoire des grands compositeurs de Berlin dont Hanns Eisler notamment mais aussi celles du jazz – les deux ayant partie liée si l’on repense à ces années 20 et 30 – pour se créer une place originale. Les entendre est non seulement un plaisir mais aussi un questionnement sur notre monde bizarre, en passe de basculement comme celui des années 30 justement.

En 2013, le trio tentait une expérience inédite, rencontrer un grand orchestre, le Royal Symphonic Wind Orchestra Vooruit pour célébrer le 100e anniversaire du bâtiment Vooruit construit en 1913 par la « coopérative socialiste ». Neuf compositions de Eisler ont été arrangées pour trio et grand orchestre et le résultat est là : rendre vivante une musique issue de Schönberg – Eisler fut son élève – et des luttes de la classe ouvrière. Eisler a participé aux expériences de Brecht d’un théâtre de combat.

Le tout se termine avec l’évocation de l’Internationale composée par Pierre de Geyter, un natif de Gand… Ne passez pas à côté, ce serait dommage. Cette musique sait parler. Elle suscite des vagues de mémoire qui servent de points de repères. La génération d’aujourd’hui qui ne connaît sans doute pas ces thèmes – ce « United Front » est important pour ce qu’il représente – devrait se plonger dans cet album.

« Eisler explosion », Das Kapital, Das Kapital Records, L’autre distribution

Nicolas Béniès

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