Trop tard Meydele !

is_cou_simon_16Les poèmes qui composent Inventaire, un souffle sont des fragments dans l’ensemble du travail effectué par Julien Simon autour de l’histoire tragique d’une famille juive en Bretagne, les Perper (Ihil et Sonia, leurs trois enfants Rosine, Odette et Paul), originaires de Roumanie, établis à partir de 1935 à Brasparts et à Plounéour-Ménez, où ils sont arrêtés par les gendarmes français en 1942, puis assassinés dès leur arrivée au camp de Sobibor en 1943. La pièce radiophonique comme le film donnent le détail de cette patiente remontée dans la mémoire à travers le peu de documents et de témoignages conservés, l’installation en tant que médecin avant l’interdiction de pratiquer imposée aux Juifs par le gouvernement de Vichy, et la rapide mise à l’écart, l’ignominie, dans l’impuissance voire l’indifférence.

Le propos ici n’est pas de publier le résultat de cette formidable enquête, amplement retracée par ailleurs (c’est déjà un livre, Sur les traces perdues d’une famille juive en Bretagne, consacré aux Perper par Marie-Noëlle Postic, publié en 2007, qui l’a enclenchée). Julien Simon n’est pas historien, c’est en poète qu’il entend rendre la profonde humanité de ces « personnages » ; comme il l’a fait pour le soldat Le Pennec pendant les campagnes des armées de la République à la fin du xviiie siècle, ou avec ces multiples « voix » de la guerre d’Algérie dans les deux précédents volets de sa trilogie mémorielle. La pièce comme le film sont loin d’être seulement documentaires, entrecoupés de chants, de passages fictionnels, de témoignages dont on ne sait plus au final s’ils ont réellement existé. Là n’est pas la question.

Car la poésie est sans doute la seule à pouvoir user des mots hors du langage commun et, partant, à dire l’indicible… Julien Simon a donc fait œuvre fictionnelle, mais ô combien plus réelle au bout du compte, et peu importe que tel mot, telle phrase n’aient pas été prononcés, que telle pensée ne soit pas attestée : c’est un chant qui monte et nous permet d’entendre, de toucher véritablement à la ténuité d’une vie – et sa richesse, et son prix.

Certains de ces poèmes, deux ou trois, ont été inclus dans les autres formes du projet. Ici, ils s’imposent en eux-mêmes, petites formes bouleversantes dans leur apparente simplicité, dans la scansion d’une voix, d’une langue intérieure, celle du poète. Elle est ténue cette voix, comme juste dans l’air, elle hésite, elle est d’une grande fragilité, et rude aussi dans sa pudeur. « Dans la nuit, presque la même nuit. / ELLE, Sonia : / La petite lumière, tu t’en souviens ? / Loin des fumées, cendres, voix restées à quai. / À la lueur de la bougie allumée : démons, danses, notes. / Et parmi les genêts en fleurs, baisers cousus dans les bouches remplies de tourbe. / Cœurs gonflés de sang. »

De 1932 dans le port d’Odessa à 2009 à Brasparts. Le temps des bouleversements, des fuites migratoires. « Des hommes à qui nous aurions pu parler… », une citation de Walter Benjamin, une invitation à lire.

Odessa, Marseille, les flots et des petits cailloux blancs, « Et là-bas, au bout, le jour, la vie après le long voyage », le rêve, le loin, l’espérance. Un train puis un autre train, « Et le vent souffle »…

Les langues oubliées, les peurs, les murs, « Mémoire de la peau au risque de se mordre les veines », les vagues, l’odeur d’une chambre close…

« A l’arrêt, un geste : le bras tendu dans l’air et le point

qu’ils cherchent et ne trouvent pas. »

Quelques mots, quelques phrases, l’ombre de ces passés si présents, « Quelqu’un l’a dénoncé ».

Quelques pages, un inventaire fictif, pour faire ressentir le cœur de l’indicible, dire ces lieux agités et ces figures qui disparaissent…

« Sanglots ou prières,

inscrits dans la paroi,

à jamais dans la marge. »

A faire connaître.

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Jules Simon : Inventaire, un souffle

Editions Isabelle Sauvage, Plounéour-Ménez 2016, 50 pages, 11 euros

Didier Epsztajn

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Dans la même collection :

Ceija Stoka : Je rêve que je vis ?. Libérée de Bergen-Belsen

je-me-retourne-et-jy-suis-de-nouveau/

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