La déconstruction


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– Le premier jour, le jour de la Création, elle tua Dieu. Et toutes les religions.

– Et le deuxième jour elle s’en prit à Freud

– Le troisième jour, elle s’interrogea :

« Ne fallait-il pas aussi tuer un peu Levinas ? »

Puis elle décida que le lendemain elle tuerait Cioran, ce qui n’allait pas être une mince affaire :

« Le délire est sans conteste plus beau que le doute, mais le doute est plus solide. »

– Le cinquième jour elle dézingua 9 mois d’ancienne psychanalyse et Lucien Israël.

Lot groupé.

C’est jour de soldes.

– Le sixième jour elle prit son courage à deux mains et regarda Victor Hugo droit dans les yeux.

Elle lui dit très doucement :

« C’était super, mais on va se quitter maintenant. Ça traînait un peu en longueur cette relation. »

Elle perdit un de ses grands-pères.

Sans se retourner.

Post-scriptum : deux heures plus tard elle a rappelé Victor pour lui demander de prendre Bobby avec lui. Quand l’heure serait venue. Il a accepté. Après tout sa place sera à ses côtés.

– Le septième jour, assise et pensive sur son premier monticule de cadavres, elle comprit qu’elle avait acté la décision d’être libre.

Alors elle fit des crêpes, puis une sieste. Consciente qu’il fallait reprendre des forces avant de continuer à tous les assassiner, sans aucune honte ni culpabilité.

– Camus et Sartre furent exilés le huitième jour. Comme des malpropres. Et encore, elle trouva que c’était pas cher payé.

– Le neuvième jour elle posa une bombe au Conseil de l’Europe et dans les instances de l’Union européenne.

Prenant la précaution de sauver les droits fondamentaux du feu qu’elle avait allumé.

Puis elle s’en alla, sans remord.

– Le dixième jour elle fraya avec l’Amour.

Lui sourit.

Lui chuchota qu’elle ne le quittait pas mais qu’il fallait lui laisser un peu d’espace.

Elle rencontra la justice en s’éloignant.

Lui claqua deux bises, à cette bonne amie.

La prévint que l’Amour était à côté.

Qu’il fallait le regarder intensément mais ne pas s’y perdre.

Elles se firent un clin d’œil.

Et continuèrent leur chemin.

– Le onzième jour elle tutoya le féminisme.

Elle lui raconta qu’elle l’aimait beaucoup mais qu’elle était encore débutante. Qu’il fallait lui laisser du temps pour bien l’ingérer.

Il comprit, et iels se serrèrent la main. Tel-le-s d’ancien-ne-s ami-e-s de l’école maternelle. Oui de cette école-là, très justement.

–  Le douzième jour elle appela tou-te-s ses ascendant-e-s à son secours.

Iels lui dirent qu’elle avait choisi.

Fallait qu’elle se débrouille seule maintenant.

Elle les remercia.

– Le treizième jour elle broya ce qui lui restait de superstition, de pensée magique et d’ami-e-s imaginaires.

– Le quatorzième jour elle revint vers ses morts.

Les vrais.

Pleura beaucoup.

Sur elle-m’aime.

Lacan fut immolé pour l’occasion.

Tout le monde s’en trouva fort soulagé.

– Le quinzième jour elle s’excusa auprès de ses enfants qui n’avaient rien demandé.

Ils l’entourèrent de leurs bras solides.

Elle leur dit qu’iels étaient sa seule fierté.

Elle eut une pensée fugace pour cet embryon de 8 semaines qu’un gynécologue fatigué avait fait l’erreur de lui montrer.

Elle avait pardonné depuis longtemps.

– Le seizième jour elle décida de se foutre de tout.

La justice vint alors toquer à sa porte.

Elle lui offrit un thé

Elles parlèrent.

Beaucoup.

Elle se souvint que sous le monceau de cadavres il y avait des vivants.

Et qu’il ne fallait pas les laisser pour compte

Elle sortit.

Regarda le monde

Elle trouva tout tellement tragique qu’elle décida d’abandonner cet air sérieux qu’elle offrait à tou-te-s comme une pose, une contenance.

Et éclata de rire.

– Le dix-septième jour elle croisa la colère.

Arf.

Un bras de fer s’engagea.

À l’heure qu’il est, on ne connaît pas encore la vainqueure.

– Le dix-huitième jour elle se remémora cette phrase qu’elle avait dit autrefois à une amie :

« On n’est pas obligé-e-s de tout essayer dans la vie. ».

Se dit que pourtant cela était fort tentant.

Ne trouva pas de réponse.

Elle poursuivit son chemin.

– Le dix-neuvième jour elle convoqua la Beauté.

Sa pire meilleure amie.

Fallait qu’elles se causent ces deux-là.

Elles avaient des comptes à régler.

Après des heures et des heures de reproches, de tergiversations, de quiproquos et de malentendus elles firent un deal.

Elles allaient se quitter en douceur et surtout avec l’aide d’un allié : le temps.

– Le vingtième jour elle regarda les hommes.

S’affola.

Jeta un coup d’œil aux femmes.

Prit peur.

Remit cela à plus tard.

Il n’y a pas d’échec sur la route.

Que des contretemps.

– Le temps, oui le temps, enfin, qu’elle attendait, sonna le vingt et unième jour.

Elle l’accueillit gracieusement.

Elle testa son élasticité.

Regarda son corps nu.

Ses cheveux qu’elle aimait tant et qui commençaient à blanchir.

Les marques de son sourire qui se creusaient.

Les gens qui mourraient autour d’elle.

Et elle le mit gentiment à la porte.

Faudrait voir à pas trop s’incruster (pas encore).

– Le vingt-deuxième jour la peur fracassa l’entrée de ses doutes.

Elle ressuscita les vieux moribonds des premiers jours.

Ils lui répondirent qu’elle était bien impolie d’agir de la sorte.

Qu’elle devait être plus assurée, tout de même.

Qu’il fallait cesser de faire l’enfant.

Une bonne fois pour toutes.

« Ok, vieux fous ! », leur répondit-elle.

Et elle partit piloter son avion.

– Le vingt-troisième jour elle tomba par hasard sur le courage.

Iels se saoulèrent.

Se racontèrent leurs vies.

Elle se sentit minuscule.

Il lui offrit un talisman.

Elle refusa.

– Le vingt-quatrième jour elle EXTERMINA la dépression, la mélancolie et la nostalgie, les bilans, les listes, les renoncements, pour ne plus regarder que droit devant elle.

Feu de joie.

Puis elle se libéra de l’entrave du sentiment d’illégitimité permanent qui la contraignait.

« File-donc voir ailleurs si j’y suis. Et si tu me retrouves, oublie-moi, surtout. »

– Le vingt-cinquième jour elle eut pitié du romantisme.

Faut dire qu’il l’a implorée.

Elle lui octroya un sursis à cette unique condition : « Au moins rends-toi utile. »

Il a juré qu’il se ferait tout petit.

Elle ne le croit qu’à moitié.

– Le vingt-sixième jour elle faillit écrire « Rien ».

Mais elle se ravisa, se souvenant soudain de Louis XVI.

R̶I̶E̶N̶

Alors elle nota « Révolution ».

Mais fit une moue sceptique.

Ça va, elle l’avait déjà jouée cette pièce-là. Elle n’était plus dupe d’elle-même.

̶R̶E̶V̶O̶L̶U̶T̶I̶O̶N̶

Il ne lui restait plus qu’une possibilité : le SABBAT, celui des femmes, des sorcières.

– Le vingt-septième jour.

Ha oui le vingt-sixième jour.

Pfhuuu.

Elle avait pensé être grande, pourtant.

S’est rendue compte qu’une grosse haie était à franchir. A aperçu toutes les autres derrières. Ou devant. Selon le point de vue.

– Le vingt-huitième jour.

Le sexe.

Ce qui a été fait.

Ce qui a été résolu.

Ce qui interroge.

– Le vingt-neuvième jour se leva, et ses démons avec.

Elle ne croyait plus à la magie.

Elle n’avait jamais cru en Dieu.

Elle les prit de face.

Elle leva son majeur droit.

Repliant ses quatre autres doigts à l’intérieur de sa main.

Espérant que cela serait suffisant.

Elle rentra du combat avec quelques cicatrices et contusions.

« Tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort-e. »

Bazar ! … Elle avait oublié de tuer Nietzche … !

– Le socialisme, le communisme, le trotskisme, l’anarchisme : tous au feu le trentième jour. Marx, Bakounine, Jaurès, Blum, Cabet, Leroux, Fourrier, les Saint-Simoniens : EN PRISON !

La jeune Flora Tristan, échappée, est activement recherchée.

– Le trentième et unième jour, elle a tué la groupie du pianiste.

Faut dire que cette fille semblait vraiment triste, passant sa vie à l’attendre pour un mot, pour un geste tendre

Elle a droit à un bon pour service rendu, là.

Sans prétention aucune.

– Le trente-deuxième jour elle accepta enfin de cesser de tendre la joue gauche en permanence, et ce pour la meilleure des raisons : ça manque terriblement d’élégance et d’esthétisme.

– Le trente-troisième jour, trouvant que tous ces morts éparpillés faisaient un peu désordre, elle se décida à faire du compost.

Sur le chemin de sa tuerie, elle avait déniché un premier trésor : la confiance dans ce qui allait advenir, qui ne faisait encore que murmurer. Presque invisible.

– Le trente-quatrième jour elle tua les vierges, les mères et les putains.

Elle avait le prénom prédestiné pour ce carnage.

Alors elle partit en quête.

Des 52% de l’humanité.

Les femmes.

Toutes.

Celles que l’on soumet, que l’on tue, que l’on viole, que l’on harcèle, que l’on écrase.

La majorité hurlante qui n’a qu’un droit : se taire.

« La femme est l’avenir de l’homme »,

disait un vieux poète qu’elle avait assassiné.

Il se trompait totalement.

Les femmes sont leur propre avenir.

 

Le dernier jour du premier chapitre de sa déconstruction, enfin, elle tua son violeur, 22 ans plus tard, en racontant à une femme maïeutique.

(À suivre…)

 

Texte et dessin : Marie Gloris Bardiaux-Vaïente

http://mgbvfeminisme.tumblr.com

https://www.facebook.com/notesdintentionsfeministes

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