L’art de Zépha, french « writer ». « Rosa Parks fait le mur », décembre 2015, Paris.

J’ignore les raisons qui ont amené Vincent Abadie Hafez à prendre comme blaze « Zépha ». Je fais l’hypothèse que cela a à voir avec « zeph », le mot arabe qui signifie « le vent ». Donner le nom de « vent » à des œuvres condamnées à disparaître serait une jolie et poétique métaphore de son art. Choisir un mot arabe pour désigner une œuvre faites essentiellement de « calligraphes » dont les formes sont directement issues de la calligraphie arabe est un hommage à la culture qui a donné naissance à cette remarquable écriture. Les bien-nommées « arabesques », le subtil jeu des pleins et des déliés, les signes déictiques, les accents, sont mis au service d’un « langage » d’une évidente beauté formelle. Les formes de l’écriture dans le travail de Zépha ne portent plus le sens (le sème), mais leur pouvoir d’expression n’en a pas pour autant disparu. Elles sont grâce, élégance, harmonie.

Dans un précédent billet consacré à l’intervention de Zépha dans le cadre de « Rosa Parks fait le mur », j’avais attiré votre attention sur les figures formant une gigantesque frise peinte par Zépha. Les « obliques » m’avaient fasciné par, à la fois les régularités (des lignes parallèles peintes en suivant le même degré d’inclinaison), mais aussi et surtout par les ruptures. Ruptures des bandes obliques par des motifs courbes tracés d’une main vigoureuse, des points et des accents hérités de l’alphabet arabe, des lignes cassant « en surface » l’obliquité des segments de droite, des harmonies de couleurs déclinées sur une surface qui insensiblement débouchaient sur d’autres harmonies en opposition (couleurs froides/couleurs chaudes par exemple). L’ensemble de l’œuvre refusant tout systématisme et s’autorisant de volontaires dérogations.

Les « obliques » dans un savant continuum changeaient de formes et de couleurs et se diversifiaient. Ainsi, elles étaient, par endroit, complétées par des mots et de courtes locutions, écrites soit en français soit en anglais. Les mots calligraphiés ponctuaient la frise chargeant l’abstraction de significations. Elles étaient certes plus ou moins liées aux thèmes implicites du projet global. Mais leurs sens avaient à mon avis un intérêt secondaire. Des « phylactères » porteurs de significations établissaient un lien entre la frise, pure abstraction, aux  objectifs du projet (célébrer la vie et l’œuvre de Rosa Parks). Leur écriture ornée (comme on dit « une grotte ornée ») s’ajoutait aux autres éléments décoratifs issus des cultures islamiques.

L’art de Zépha s’exprime à d’autres endroits d’autres manières. La richesse de l’œuvre est telle qu’elle me contraint à limiter mon propos à deux exemples. Le premier exemple est cette très belle succession de tracés calligraphiques d’une seule couleur sur des fonds monochromes. On reconnait quelques formes caractéristiques : les « coins », comme autant d’accents, les lignes courbes tracées à la brosse d’un seul mouvement alternant pleins et déliés. Pourtant ces « caractères » ne sont pas les lettres de l’alphabet ; on ne retrouve pas le sens de l’écriture arabe (de droite à gauche), ni la notion de ligne (pas davantage de colonne). L’entrelacs des « caractères » blancs est une pure merveille qui fait la synthèse de la pureté (deux couleurs, une pour la forme, une pour le fond) et de l’accumulation des signes (les espaces sont remplis).

Formidable synthèse et résumé de ses talents, les grandes fresques de Zépha éblouissent par la splendeur de leurs couleurs et les références à la culture islamique. Splendeur des couleurs, les conjugaisons des ors et des noirs, des blancs et des gris, des bleus et des noirs profonds. Références nombreuses à l’architecture islamique, à la décoration des mosquées, à l’absence de représentations des formes du réel (représentation de personnages, d’animaux, de végétaux, de minéraux). La nature est absente. Elle est au-delà des signes. Des signes que nous ne pouvons pas déchiffrer. Les cercles concentriques, le haut degré de symbolisation (ou de stylisation) évoquent un art sacré. Un art mystérieux, ésotérique, qui se refuse à toute tentative cartésienne de déchiffrement.

Zépha se qualifie lui-même de « writer ». Son expression esthétique est apparentée à l’écriture et forme un pont entre les « writers » américains du street art originaire et le muralisme d’aujourd’hui. Une « écriture » propre à chaque « writer ». Pas une langue, mais un choix formel d’une grande radicalité.

Richard Tassart

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