Une fois la guerre finie, quelque chose de la guerre continue

ici_notre_defaite_tbnDans introduction, introduction-de-thierry-labica-a-louvrage-coordonne-par-mathilde-bertrand-cornelius-crowley-thierry-labica-ici-notre-defaite-a-commence-la-greve-des-mineurs-britanniques-1984-1985/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Thierry Labica aborde, entre autres, la désindustrialisation des années 80 et son impact sur « les loyautés ouvrières masculines », la montée des services et la féminisation de la main d’oeuvre salariée, le nouvel héroïsme néolibéral et ses coûts sociaux, « Contentons-nous alors d’observer que la question de la mine, des mineurs, et de la grande grève de 1984 occupe une place stratégique dans ce champ de représentations et de forces, et tâchons de dire pourquoi. »

Le préfacier parle de bouleversement du monde social-industriel, de subjectivités ouvrières, de représentations télévisuelles ou filmiques, de paysage et de culture. « En se concentrant sur la grande grève de 1984-1985, le présent ouvrage propose de prendre pour objet le point haut de cette crise historique et avec elle, une part au moins de sa radioactivité culturelle. Parce qu’il y a en effet quelque raison de présumer que la mine, les mineurs et la grève de 1984 occupent la place centrale dans le paysage contextuel que l’on vient d’esquisser. »

Le monde la mine, sa nature semi-agraire, une mâle (c‘est volontairement que j’insiste sur le masculin tant de la classe ouvrière que de ce qui nommée culture ouvrière. Une moitié exclusive, j’y reviendrais.) classe ouvrière « localisable et reconnaissable », la disqualification d’une part du mouvement ouvrier historique, la logique de « décollectivisation », la profondeur des ruptures…

Trente ans après. « Dans tous les cas, l’intention du présent ouvrage est donc aussi d’inviter à étendre le regard et diversifier l’analyse sur cette expérience cruciale dont la connaissance demeure impérative pour qui tente de comprendre notre période étrange que personne jusqu’ici, semble-t-il, n’est encore seulement parvenu à nommer de manière satisfaisante. »

Je n’aborde que certains points traités.

Ici notre défaite a commencé. Une rupture politique profonde et durable, un point de cristallisation politique, une rupture inaugurale indispensable au tournant néolibéral, le national Union of Mineworkers (NUM), Margaret Thatcher, une offensive étatique exceptionnelle, des confrontations stratégiques planifiées, l’utilisation des forces de répression, la militarisation du conflit, l’importation des méthodes employées en Irlande du Nord, l’espionnage, les mises sur écoute, les infiltrations, les manipulations des services secrets (M15), le rôle des médias et son idéologique « grammaire de compréhension du conflit » ou son « registre « descriptif » hostile, de par sa dramaturgie binaire », les dimensions « anticommunistes », la création d’un syndicat de non-grévistes, la livraison de charbon par un des pays du socialisme réellement existant (il en fut de même lors d’une grève de mineurs sous Franco), l’anti-syndicalisme… Je souligne les paragraphes autour des procédures de vote des mineurs, des capacités auto-organisationnelles des grévistes… sans oublier la place toujours très importante du charbon dans le mix énergétique en Grande-Bretagne.

Margaret Thatcher : un discours de la classe dominante. Stratégie rhétoriques et personnalisation du conflit, absence de références explicites au leader syndical, délégitimation de la grève des mineurs, discours sur la grève…

Le vote contre la démocratie ? Outre la place de l’auto-organisation et de la démocratie des grévistes (« La question du vote national détournait l’attention vers le problème formel de la manière de conduire une lutte en faveur de laquelle les mineurs avaient déjà voté par le fait même qu’ils s’étaient mis en grève, par le fait même de leur présence sur les piquets de grève, par leurs actes de solidarité »), Thierry Labica aborde la construction institutionnelle des « relations industrielles ». Il convient en effet de toujours prendre en compte les constructions historiques différenciées suivant les « pays » qui expliquent en grande partie, les formes de structuration et de luttes ouvrières. L’auteur parle du tripartisme, des contraintes administratives, de la complexité juridique, de la négociation collective directe « free collective bargaining », du « closed shop », de l’intégration du mouvement syndical, de l’interventionnisme étatique thatcherien ou des alliances avec les « pires » régimes de la planète, à commencer par celui de l’apartheid en Afrique du Sud ou du Chili de Pinochet…

J’ai notamment été intéressé par l’article sur le Pays de Galles, le sentiment d’identité, l’impact de l’expérience du militantisme en soutien à la grève dans les relations hommes-femmes, la « culture galloise » : « les mines, les chorales d’hommes, l’office dominical à la chapel… » (culture ici aussi réduite à celle des hommes !), l’impact sur les droits et les évolutions institutionnelles…

Je souligne aussi l’Extension de la lutte au champ visuel, la place des photographies et plus généralement des différentes formes d’activité artistique pour rendre compte…

Le titre de cette note est emprunté à la conclusion de Thierry Labica.

Je souhaite aborder deux questions. Une, indiquée dans l’introduction, sur le caractère masculin, fortement genré de cette part de la classe ouvrière, les mineurs. Et une seconde, plus complexe, sur la structuration historique du mouvement ouvrier, le syndicalisme de « métier ».

Si la participation des femmes est soulignée à de multiples reprises, il s’agit bien d’une participation en soutien (par exemple : « Women Against Pit Closures » – Les femmes contre les fermetures de puits). Des femmes nommées « femmes de mineurs », définie en relation à un homme, « Ce sont les femmes de mineurs qui ont permis à la grève de durer », ce qui en dit long sur l’état de subordination, des femmes dont le travail n’est pas évoqué (ne faisaient-elle donc pas partie de la classe ouvrière ?). Certes, des auteur-e-s soulignent les modifications induites par la grève et les activités de soutien : rapport hommes-femmes, question LGBT, etc. Reste une lourde pesanteur de cette « classe » définie ou se définissant au masculin, fière de métier et silencieuse sur la condition et le travail des femmes réduites à des compagnes…

Le problème des choix historiques de structuration syndicale est complexe. Il n’est pas propre à la Grande-Bretagne. Dans le cas des mineurs britanniques, il convient de prendre en compte ce que les auteur-e-s décrivent comme des communautés (donc à dimension territoriale). Reste que le syndicalisme de métier, partiellement transformé ou non en syndicalisme d’entreprise, plus ou moins fonctionnel dans les premiers temps de l’industrialisation, ne permet ni l’unification des cadres institutionnels de droit (conventions collectives les plus larges) ni celle des salarié-e-s au delà des particularités de l’organisation industrielle. Il conforte des divisions qui pèsent objectivement dans les quotidiens et dans les périodes de grève et d’auto-organisation. Le mouvement syndical, dans la plupart des pays, n’en a pas fini avec ces débats qui sont aussi des débats d’orientation(s) stratégique(s).

Quoiqu’il en soit un livre pour comprendre comment notre défaite a commencé.

Table des matières

Thierry Labica : Introduction

Thierry Labica : Ici notre défaite a commencé

Marc Lenormand : Modernisation conservatrice et abandon travailliste

Karine Rivière De Franco : Margaret Thatcher : un discours de la classe dominante

Thierry Labica : Le vote contre la démocratie ?

Moya Jones : Pays de Galles : Un tournant dans le récit national

Adrian Park : Kent : L’ennemi dans le jardin de l’Angleterre

Charlotte Gould : Rejouer 1984 : La bataille d’Orgreave

Mathilde Bertrand : Extension de la lutte au champ visuel

Mathilde Bertrand : Entretien avec Nigel Dickinson, photographe pendant la grève des mineurs de 1984-1985

Nigel Geoffrey Bright : La dame de fer ne fera pas demi-tour

Thierry Labica : Le passé qui ne passe pas

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Mathilde Bertrand, Cornelius Crowley, Thierry Labica (coord.) : Ici notre défaite a commencé.

La grève des mineurs britanniques (1984-1985)

Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_22_iprod_680-ici-notre-defaite-a-commence.html

Paris 2016, 216 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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LES JEUDI DE SYLLEPSE
AU MALTAIS ROUGE

 jeudi 15 décembre, 19h

Rencontre-débat avec Thierry Labica

Le thatchérisme en héritage.
Le nouvel élan conservateur de la droite

40 rue de Malte, Paris 75011 / métro République/Oberkampf

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