Andrea Dworkin : Derrière le mythe

Andrea Dworkin était et demeure un personnage légendaire du mouvement féministe. Il est malheureux que ce que la plupart des gens croient savoir à son sujet se résume à de la désinformation antiféministe.

J’ai rencontré Andrea pour la première fois à Brighton en 1996, lors d’une conférence internationale sur les violences faites aux femmes et leurs droits civiques (International Conference on Violence, Abuse and Women’s Citizenship). Puis, j’ai eu la chance de la croiser à deux autres occasions, et nous avons eu plusieurs conversations dont je chéris le souvenir. Je n’oublierai jamais son discours d’ouverture de la conférence de Brighton, que j’ai écouté parmi plus d’un millier d’auditrices toutes hypnotisées par l’honnêteté et la force du témoignage d’Andrea. Je n’oublierai jamais la passion qui animait ses paroles et la détermination claire et ferme qui sous-tendait sa voix basse, lente, chaude et mesurée. Elle ne mâchait pas ses paroles ; la plupart de ses discours ont une intensité viscérale ; ils désignent la souffrance physique des femmes et des enfants victimes de violence, ils soulignent le lourd héritage qui couvre de cicatrices le corps des personnes captives de la prostitution et de la pornographie.

Bien sûr, Andrea n’était pas étrangère à la violence elle-même, et ses paroles n’hésitaient pas à désigner la violence des hommes contre les femmes et à en documenter les crimes. Érudite, critique littéraire, théoricienne politique, poète, romancière et militante, elle a mis la violence masculine sur la carte et elle a passé sa vie adulte à se dévouer sans relâche à la défense des personnes victimisées. Bien que nous la connaissions surtout pour son travail infatigable de plaidoyer pour les femmes, l’on sait moins qu’elle avait aussi longtemps été active dans les mouvements contre le racisme et contre la guerre. En fait, c’est à la suite d’une arrestation lors d’une manif de dénonciation de la guerre menée contre le Vietnam, au début des années 1960, qu’Andrea a été détenue par l’État et soumise à une brutale agression sexuelle sous le couvert d’un examen médical standard. Elle a bravement dénoncé ce viol, ce qui a conduit à la fermeture d’une Prison des femmes aux méthodes sanguinaires particulièrement brutales. Ce n’est là qu’un des nombreux exemples de la façon dont Andrea a toujours transformé son vécu en actions concrètes et en changements positifs.

Andrea connaissait intimement la violence, elle utilisait cette connaissance pour travailler à la libération des autres et ne laissait jamais cette violence l’entraver ou l’arrêter. Andrea Dworkin n’avait rien d’une victime passive, comme on dit, bien qu’elle ait connu la victimisation si commune à tant de femmes, une victimisation qui est à la fois le fondement et l’objectif de la domination masculine. Mais Andrea n’a pas pratiqué le féminisme parce qu’elle avait été victimisée ; elle a pratiqué le féminisme parce que toutes les femmes sont victimisées et parce que le féminisme est notre mouvement de résistance collective. Ayant survécu à la violence sexuelle en tant qu’enfant, à la violence conjugale d’un partenaire et à une période de prostitution, Andrea était bien qualifiée pour enquêter sur le patriarcat et en disséquer le fonctionnement, avec une intelligence et une érudition aussi affûtées qu’un scalpel.

Pourtant, dans une parodie irrespectueuse et continuelle, ce n’est pas ce que nous entendons, ce que nous connaissons de la vie et du travail de Dworkin. Ce qu’on nous répète ad nauseam au sujet d’Andrea, c’est qu’elle haïssait les hommes, que c’était une privilégiée ignorante qui n’avait cure du racisme ou de la pauvreté, qu’elle était anti-sexe, que c’était une Puritaine. Nous avons l’habitude de voir ces clichés utilisés contre de nombreuses féministes, en particulier celles qui sont en première ligne, en particulier celles qui repoussent les frontières comme le faisait Andrea. Ces récits diffamatoires servent à taire et à rejeter l’œuvre d’Andrea, en empêchant d’autres autres personnes de la lire et de découvrir par elles-mêmes ce qu’elle revendiquait et contestait.

Il faut savoir qu’Andrea est loin d’avoir mené une vie de rêve et qu’elle n’ignorait certainement pas les luttes quotidiennes auxquelles étaient confrontés les gens, tant dans son pays, les États-Unis, que dans le reste du monde, comme le démontre la rigueur de ses écrits politiques. Il devrait être clair à partir de son activisme qu’elle se souciait profondément des luttes pour la justice sociale. Il est également clair à la lire, si les gens prenaient la peine de le faire, qu’elle ne haïssait certainement pas les hommes. Je tiens cependant à prendre note de l’incroyable puissance dans notre culture de cette accusation de « haine des hommes ». Elle nous renvoie encore et toujours au souci de ménager les sensibilités masculines et à l’acquiescence ou non des femmes à cet impératif. Pourtant, cette accusation a lieu dans une société si saturée d’une haine flagrante et vulgaire des femmes que nous ne la remarquons presque plus. Dans ses propres mots, voici ce que Andrea avait à dire à propos de cette « haine des hommes » :

Nous ne sommes pas féministes parce que nous haïssons les hommes; nous sommes féministes parce que nous croyons en l’humanité des hommes, malgré toutes les preuves du contraire.

Ces paroles sont aussi un indice de l’immense compassion et de l’amour qui se dégageaient d’Andrea, une aura qui l’entourait quand vous la rencontriez en personne. Immense oratrice, c’était avant tout une auditrice quand elle n’était pas à une tribune. Elle voulait entendre ce que les autres femmes pensaient de ses positions, elle voulait les entendre parler de leurs propres idées et actions féministes. Quand je l’ai rencontrée, en tant que jeune féministe passionnée, j’ai été ravie de la trouver aussi ouverte, curieuse et évidemment ravie d’entendre les points de vue et les expériences des jeunes féministes et des nouvelles membres du mouvement. C’était une célébrité féministe qui était quasi assaillie par les gens qui voulaient lui parler, une femme qui, dans notre petit monde et pour l’extérieur, faisait figure de géante, mais qui, en personne, possédait une délicatesse désarmante, sereine et profondément ancrée.

Ce que vous pensez savoir d’Andrea Dworkin est probablement seulement la moitié de la vérité, sinon des mensonges purs et simples. La meilleure motivation pour découvrir son travail et l’explorer est sans doute la myriade de voix vous conjurant de ne pas le faire. Vous pouvez trouver son vocabulaire choquant, ou ne pas être d’accord avec tous les éléments de sa thèse, mais ce que vous y trouverez sont les mots d’une véritable et exceptionnelle visionnaire. La plupart du temps, vous reconnaîtrez la logique de ses arguments, même si vous hésitez ou résistez à endosser certaines de ses conclusions. Son analyse nous incite à affronter l’indignité de la domination masculine, et sa colère parfaitement formulée nous donne la permission de remettre en question les injustices quotidiennes auxquelles nous assistons, et de porter notre résistance d’autant plus loin.

Sans des Amazones comme elle pour repousser ces barrières, le champ du débat est étroitement restreint. Son décès en 2005 est une perte tragique dont les ondes de choc persistent dans notre mouvement, se répercutant dans le libéralisme croissant et la micropolitique individualisée qui se contemplent fixement le nombril pendant que notre monde est en flammes. L’écriture d’Andrea est non seulement pertinente pour l’époque actuelle mais nécessaire, et elle résonne et provoque dans une même mesure.

Ne croyez pas ce que vous entendez à propos du féminisme radical de Dworkin, lisez-la par vous-même; vous pourriez bien vous découvrir en accord avec elle.

Finn Mackay

Finn Mackay est l’autrice de l’essai Radical Feminism: Feminist Activism in Movement. En 2004, elle a fondé le London Feminist Network et a relancé le défilé “London Reclaim the Night”. Après des travaux sur l’emploi des jeunes et l’éducation, Finn a élaboré une politique sur la prévention de la violence conjugale avant de retourner au monde universitaire et de terminer son doctorat sur le mouvement britannique de libération des femmes. Elle est actuellement chargée de cours senior en sociologie à l’Université de Bristol.

© The Heroine Collective 2015 – tous droits réservés.

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Mackay recommande les discours de Dworkin publiés en anglais dans
On Life And Death: Unapologetic Writings on the Continuing War Against Women (1997) et Letters From a War Zone (1988). Une anthologie française de plusieurs de ces écrits est en préparation aux Éditions du remue-ménage et Syllepse.

Version originale : http://www.theheroinecollective.com/andrea-dworkin-behind-the-myth/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2016/11/28/andrea-dworkin-derriere-le-mythe/

 

Textes et livres d’Andrea Dworkin :

* Israël : franchement, à qui appartient ce pays ? (Texte complet) : israel-franchement-a-qui-appartient-ce-pays-texte-complet/

* Les femmes de droite : Ce qui parait le plus noir, c’est ce qui est éclairé par l’espoir le plus vif (texte intégral) et What a fucking cake !

* La nuit et le danger : andrea-dworkin-la-nuit-et-le-danger/

* Terreur, Torture et Résistance : andrea-dworkin-terreur-torture-et-resistance/

* La pornographie et le désespoir http://sisyphe.org/article.php3?id_article=2615

* La danse contact ou « lap-dance », prologue de la prostitution : http://sisyphe.org/spip.php?article2720

* Tuerie à Montréal – L’assassinat des femmes comme politique sexuellehttp://sisyphe.org/spip.php?article2720

Prostitution et domination masculine :

http://sisyphe.org/spip.php?article3420

.

Quelques liens issus du blog de TRADFEM (collective internationale mixte de traduction féministe radicale) – http://tradfem.wordpress.com.

* Fierté lesbienne :

https://tradfem.wordpress.com/2015/03/31/andrea-dworkin-fierte-lesbienne/ 

* Je veux une trêve de vingt-quatre heures durant laquelle il n’y aura pas de viol : https://tradfem.wordpress.com/2014/11/15/je-veux-une-treve-de-vingt-quatre-heures-durant-laquelle-il-ny-aura-pas-de-viol-2/

La notion de supériorité biologique: un argument dangereux et meurtrier :

https://tradfem.wordpress.com/2014/10/04/andrea-dworkin-la-notion-de-superiorite-biologique-un-argument-dangereux-et-mortel/ 

* Andrea Dworkin parle de Kate Millett :

https://tradfem.wordpress.com/2014/09/28/andrea-dworkin-parle-de-kate-millett/

* Interview à cran :

https://tradfem.wordpress.com/2014/09/15/andrea-dworkin-interview-a-cran/

.

Sur Andrea Dworkin :

Christine Delphy, Nouvelles questions féministes : Andrea Dworkin parle d’Israël, andrea-dworkin/

Réfutation de mensonges : refutation-de-mensonges-au-sujet-dandrea-dworkin/

Christine Delphy : In memoriam ANDREA DWORKIN ou La passion de la justice

Meghan Murphy : Calomnier Andrea Dworkin après sa mort est de la pure misogynie

https://tradfem.wordpress.com/2015/04/12/meghan-murphy-calomnier-andrea-dworkin-apres-sa-mort-est-de-la-pure-misogynie/ 

Julie Bindel : Quelques leçons que pourrait inspirer Andrea Dworkin aux jeunes féministes,

https://tradfem.wordpress.com/2015/04/10/julie-bindel-quelques-lecons-que-pourrait-inspirer-andrea-dworkin-aux-jeunes-feministes/ 

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