Tarek-Vincent Lézazu, Institut des Cultures d’Islam, novembre 2016, Paris

Invité dans une émission de radio récente, celui qui est considéré comme le pionnier du street art en France, Ernest Pignon-Ernest, expliquait qu’il n’avait de commun avec le street art que 10% de son œuvre. Ce qui le séparait radicalement des cultures urbaines était non pas les œuvres (les dessins exécutés sur des affiches) mais le concept fondateur de son travail. Il refuse d’employer par ailleurs le mot œuvre pour désigner ses productions ; il préfère parler d’« interventions urbaines ». Pour lui, l’environnement de l’œuvre collée joue un rôle central ; il faut entendre « environnement » au sens large : la géographie du lieu où l’œuvre sera collée, l’histoire du lieu, les rapports de significations entre le sujet de son œuvre et l’ensemble des significations directement ou indirectement rattachées au lieu. Ses grands collages pour résumer sa pensée ne pourraient être collés qu’à un endroit et leur sens est constitué du diptyque lieu/ œuvre. Ainsi l’« œuvre », s’il faut employer ce terme, est l’intervention graphique de l’artiste dans un lieu précis.

Je pense qu’on doit transférer ce concept pour comprendre le très beau travail que vient de réaliser à Paris, Tarek-Vincent Lézazu. Devant l’Institut des Cultures d’Islam, situé à l’angle de la rue Doudeauville et de la rue Stéphenson, dans le quartier de la Goutte d’Or, sur trois faces de surfaces inégales, l’artiste a collé 4 photographies de femmes en noir et blanc, décorées par des « calligraphes ». Sur un fond noir mat, ponctué aléatoirement de coulures de peintures de couleurs vives, se détachent des lettres « ornées » mais aussi des « calligraphes » de natures différentes. Curieux du choix des motifs décoratifs et du choix des sujets des photographies, j’ai interrogé Tarek-Vincent Lézazu qui a eu l’extrême gentillesse de me répondre.

Sur le sens général, sa réponse confirme l’observation de l’œuvre : « C’est un hommage aux femmes musulmanes et aux femmes en général car elles sont au centre du foyer, et de ce que j’ai vu et vécu, c’est une société matriarcale même si beaucoup ne veulent pas l’admettre. J’ai choisi de les mettre en avant car ce quartier du 18ème arrondissement est chargé de l’histoire de l’immigration ».

Les femmes algériennes sont en noir et blanc pour mieux ressortir sur un fond très coloré. Les « calligraphes » sont peints de couleurs « violentes » pour obtenir un très fort contraste avec le fond. L’or est utilisé, comme l’argent. Les « lettres » renvoient la lumière changeant en fonction des heures de la journée. J’ai voulu voir l’œuvre de jour et de nuit pour juger des différences chromatiques. La nuit, les couleurs métallisées « captent » les lumières de l’environnement (celles des boutiques, du feu de signalisation, de l’éclairage public etc.). Le fond noir se confond avec la nuit. Alors, l’œuvre vit et acquiert un aspect magique : ce sont les lumières de la Ville qui changent et changent l’œuvre, les « calligraphes » qui absorbent les lueurs ajoutent au mystère.

Se mêlent, en fait, écriture et « calligraphes ». Tarek-Vincent Lézazu m’a donné quelques clés : « Les écritures sur le grand panneau avec les deux femmes sont des symboles, des signes inspirés des hiéroglyphes, de signes amazighs berbères, africains et de calligraphies latines. Ce sont des écritures hybrides qui parlent à toutes les cultures, à toutes les religions comme j’ai pu m’en apercevoir avec les commentaires des gens de la rue ou finalement tout le monde se retrouve dans un signe, une croix, une trace. Pour les autres écritures rondes, ce sont des calligraphies latines inspirées de l’écriture chancelière à quoi j’ajoutent des « arabesques » dans le vide pour lui donner de la puissance au niveau du visuel ». Ceignant les têtes des femmes comme des auréoles, des phrases de Pablo Neruda, extraites des Montagnes noires. Des textes sur l’exil.

Un hommage aux femmes, matriarches et socles des sociétés musulmanes. Une fresque sur l’exil dans un quartier de Paris, cosmopolite certes mais puissamment marqué par la présence des musulmans (populations du Maghreb mais aussi de nombreux pays d’Afrique), une fresque qui rend justice aux femmes, dignité et fierté aux habitants du quartier de la Goutte d’Or. Tarek-Vincent Lézazu nous donne à voir une œuvre aboutie qui, dans ce quartier de Paris, fait sens. Il combat les préjugés avec les armes de l’artiste. Il met en avant la beauté : celles des femmes d’Algérie mais pas seulement, celles des arts de l’Islam, rendus compréhensibles par tout un chacun, musulmans ou non. Un remarquable exemple de ce qu’est aujourd’hui notre culture, un mélange. Comme le sont les Français.

Richard Tassart

15094412_10154657705302305_3307484138780661010_n-2

15036680_10154657705352305_7574992825979711915_n-2

14993467_10154657705447305_1848550580751029861_n-2

l1020352-2

l1020391-2

l1020392-2

l1020413-2

l1020424-2

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s