L’instant même où le regard devient notre bel aujourd’hui

Pour Eric et Corrado
qui m’ont incité à lire cet ouvrage

113499_couverture_hres_0Peinture et visuel, point de vue et image, décrire et mettre en mots « Décrire une image consiste à la mettre en mots, et puisque ces mots ont leur histoire et leur vie propre, qu’ils pensent avec et contre nous mais le plus souvent derrière notre dos et sans nous, c’est dans cette opération apparemment transparente que s’immisce la catégorisation qui, par la suite, contraint la lecture ».

Palais communal de Sienne, des peintures se déployant sur trois murs, Ambrogio Lorenzetti, tout simplement un lieu.

Patrick Boucheron propose une lecture d’un ensemble pictural, analyse la force politique des images. Un livre d’érudit, d’historien, mais pas seulement. Une visite au palais, au XIVe siècle, à Sienne, une plongée dans ces images qui disent toujours plus que ce que saisissent des regards.

Les allégories du bon gouvernement, les figures du mauvais gouvernement, un programme politique, les visages sans nom… Un avant-propos au titre expressif : « Le lieu d’une urgence ancienne ».

Patrick Boucheron aborde, entre autres, le théâtre des images et celui du pouvoir, la fiction de la transparence, le souvenir d’une peinture, les jeux et enjeux des textes, le bon et le mauvais gouvernement, la situation communale, la guerre et la paix…

Il analyse les relations entre celles et ceux qui regardent, les images émiettées, les discordances des temps, les ombres qu’il faut dissiper, les remaniements de l’architecture des lieux, « l’égarement des chronologies », la politisation globale de l’oeuvre, les nouvelles lectures se substituant « aux anciennes identifications personnelles », la longue histoire des regards, les restaurations et « l’illusion d’une permanence innocente », les conditions sociales de la réception d’une œuvre, la mise en scène de « la dispute civile, la discorde fondatrice de l’ordre politique »…

Les analyses sont semées de questions, « la vérité du passé », l’objet des déconstructions, les fenêtres ouvertes et la réalité, les différences et l’égalité, « la menuiserie sociale », le gouvernement du Popolo et le dévoilement des choses du politique, le travail payé, le Buon governo, les Neuf, l’histoire politique des cités et en particulier de Sienne, Guelfes et Gibelins, l’identité civique…

Des mots aussi inscrits, une peinture saturée de mots, les moyens propres de l’éloquence de la peinture, les allégories, les ressemblances, une « disponibilité intellectuelle envers l’abstraction », les propriétés politiques et leurs effets concrets, la narrativité de certaines scènes, la « circulation visible, tangible et efficace entre les principes et les effets du gouvernement », les dimensions sacrées, les détails incongrus, le reconnaissable et l’universel, ces murs qui nous parlent, les effets de citation d’une salle à l’autre, les mots dans la peinture…

Hier et aujourd’hui, pour l’auteur l’oeuvre peinte que nous regardons aujourd’hui est un vestige du passé « c’est-à-dire un objet que le temps a transmis en l’usant, en le transformant, en le réinventant ». Patrick Boucheron nous rappelle aussi que « la poésie est dans la peinture : elle éclaire tout et n’explique rien ». L’oeuvre ne saurait être réduite ni à un regard porté sur elle ni à une lecture historique. Elle déborde l’espace et le temps par ses moyens propres.

Je souligne les pages « anachroniquement » et pourtant judicieusement titrées « Guernica en pays siennois ». Les maisons en ruine, les portes closes, les rues désertes, « la cité en guerre est désertée et stérile », la guerre et la peur, « de cette peur, le peintre a dessiné le visage », l’enfer politique et les ombres projetées, la guerre comme ensauvagement au cœur de la cité, les guerres civiles, « Une des manières les plus efficaces d’euphémiser la guerre est de détourner les yeux et de décider, tout simplement, de ne pas la voir ». Ces pages me parlent décidément au présent…

Patrick Boucheron insiste sur l’inscription historique, « Il faut comprendre que ces sociétés toutes pénétrées des pratiques de l’écrit furent à la fois profondément judiciarisées et intensément violentes », la guerre comme activité « régulière et routinière, presque saisonnière », les allégories, la tyrannie, « le ventre fécond et la bête immonde », les vices, la Superbia, la figure de l’emprise, l’Avaritia, la Vanagloria, la Furor

Mais laissons cela pour suivre une corde, « corde accordée », un autre fil, une corde peinte, un lien visible et cependant à reconstituer.

Equité et justice fiscale, « reconfiguration de l’action légale dans la sphère du bien commun, par laquelle la justice devient à la fois publique et punitive », les sens du commerce et des échanges, « la corde qui les entrave n’est pas de ces liens qui libèrent », le purgatoire entre l’enfer et le paradis…

Toujours ce caractère fondamentalement équivoque de l’image, l’iconographie agissante, la place et la taille des personnages, les espaces et leurs récits, les corps parlants. L’auteur décrit avec le vocabulaire cinématographique, « De ce va-et-vient socialement déterminé, il s’agit de saisir la mesure, notamment pour y sentir la respiration économique qui lui donne son rythme régulier », les portraits topographiques, les campagnes et le cheminement de paysans, l’agriculture « d’autant plus intensive et spéculative qu’elle frôle les abords de la ville », les troubles limites du dedans et du dehors, l’enceinte et la défense des voies publiques, la « pluralité des voix urbaines »…

Attardons-nous dans cette ville, la place de la scolarisation, les arts mécaniques, l’espace même du politique, « le cœur de la ville est source de lumière, car c’est l’espace public lui-même qui rayonne », la peinture des objets urbains et les usages sociaux des lieux. Je signale le chapitre « Eh bien, dansez maintenant », les danseuses qui sont des danseurs, les positions et postures qui permettent d’identifier les personnages, les passions tristes et la concorde au cœur de l’espace civique, « La force politique des images consiste précisément à ne rien dérober au regard ».

Une thématique très actuelle, les finances et les dettes. « les grandes casati siennoises réinvestissent massivement leurs capitaux spéculatifs vers l’endettement public et la propriété foncière, délaissant l’investissement productif… ». Patrick Boucheron parle des artisans et des entrepreneurs se tournant vers les usuriers, d’appauvrissement, de dégradation du travail, des Neuf portant secours à l’oligarchie financière et bancaire, de l’aggravation de l’endettement public, des registres fiscaux…

Retournons au regard, au point de fuite, au sourire triste, « ça ne prévient pas, ça arrive, ça vient de loin… » (Barbara citée par l’auteur), aux images, « ces images peuvent dériver insolentes et tranquilles vers le délire de nos rêveries », à la contrainte des êtres parlants, aux corps récalcitrants, au revers pour comprendre « le charme proprement politique du site »…

Une mise en abime et de riches analyses de la peinture, du regard, de la peur, du pouvoir au XIVe siècle. Une invitation à réfléchir et à penser les sens et la force politique des images, la politique et ses formes historiques.

Patrick Boucheron : Conjurer la peur

Sienne, 1338

Essai sur la force politique des images

Seuil, Paris 2013, 290 pages, 33 euros

Didier Epsztajn

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