Nouveautés Jazz (Décembre 2016)

Un nom ou un acronyme ? Une musique ou des morceaux à ramasser ?

480x473_57f4fe8ebbc87-jass_cover_hdUn groupe qui s’appelle « JASS » est, forcément, nourri d’Histoire et d’histoires du jazz. L’année qui vient – 2017 – fêtera le 100e anniversaire du premier disque de jazz, plus exactement de « Jass ». En mars 1917 paraissait sous l’étiquette RCA-Victor le premier 78 tours de l’ODJB, pour Original Dixieland Jass Band. Les deux « s » remplaçait les deux « z » pour ne pas choquer le bien pensant. Comme le disait Eubie Blake, compositeur au début du 20e siècle, « je ne prononce jamais le mot « Jazz » devant une dame ».

Le groupe composé de John Hollenbeck (surtout percussionniste ici et batteur), de Alban Darche au saxophone ténor, de Samuel Blaser au trombone et de Sébastien Boisseau à la contrebasse forme, si l’on s’en tient aux prénoms et dans cet ordre, l’acronyme JASS. Une belle référence ! C’est leur deuxième album que ce « Mix of Sun and Clouds », mélange de soleil et de nuages, un peu là aussi une définition de notre monde, les nuages supportant magnifiquement le pluriel tandis que le soleil est bien seul.

Répondant à ce titre la musique est à la fois mélancolique et pleine de possibilités. Les a priori doivent être laissés de côté. La percussion de Hollenbeck dialogue avec les instruments à vent, saxophone et trombone peuvent indiquer le tempo et le conserver jusqu’à un certain point où tout se renverse. L’influence de la musique contemporaine – musique mécanique, minimalisme – est évidente mais une écoute plus attentive révèle que ces musiciens ont des références. Cette mémoire leur sert pour construire d’autres sons, d’autres rythmes.

A découvrir pour se rendre compte que chaque participant à quelque chose à dire de spécifique tout en sachant écouter les autres. Une sorte de fusion de l’individuel et du collectif. Une musique vivante.

« Mix of Sun and Clouds », JASS, Yolk Music/L’autre distribution.

Le 36e dessous

jean-philippe-scali657Le saxophone baryton est un instrument qui reste méconnu. Pourtant de grands noms s’y attachent. Dans l’ordre d’apparition à l’écran de la vie : Harry Carney le fondateur, Pepper Adams, dit « The Knife », Serge Chaloff capable de tirer de cet instrument apparemment lourd des sons d’une mélancolie telle que les poils se hérissent et beaucoup d’autres. Et Gerry Mulligan ? A part, totalement à part. Entre ses lèvres le baryton se conjugue au féminin. Douceur voilée, violence cachée il ne se livre pas. Mulligan joue Mulligan. Le baryton s’était transformé. Mulligan donne une fausse image de l’instrument.

Il fallait revenir aux fondamentaux – comme on dit bizarrement aujourd’hui pour à peu près n’importe quoi -, au son des profondeurs pour combattre l’hystérie d’un monde qui n’a plus conscience de ses racines. C’est le pari de Jean-Philippe Scali avec ce « Low Down » – qui se traduit aussi par 36e dessous ou avoir le blues, être dans les profondeurs de la déprime – dont les références se trouvent du côté de Pepper Adams ou de Hamiet Bluiett.

Il veut aussi retrouver le groove, une musique de danse qui n’oublie pas que le jazz d’aujourd’hui n’est pas celui de papa. Faire équipe avec Glenn Ferris, tromboniste virtuose aux multiples expériences – dont un séjour dans l’orchestre de Don Ellis – est une garantie. Lui aussi est susceptible de visiter les profondeurs, les bas-fonds d’une musique qui les revendique, les affirme. Des bas-fonds qui valent plus que toute l’hypocrisie des nantis et de cette « High Society » qui use et abuse du pouvoir. Une musique contre Trump et toute sa vulgarité.

Ce type de duo, saxophone baryton et trombone a des échos dans le temps. Pepper Adams s’était associé à Jimmy Knepper pour une catastrophe mineure – « Minor Catastrophe », titre de cet album signé Knepper-Pepper – devenu ici, par l’adjonction de Frédéric Nardin à l’orgue, au piano et au Fender Rhodes – un instrument bavard qu’il a su dompter – qui fournit l’aliment nécessaire aux deux souffleurs, de Samuel Hubert à la contrebasse et de Donald Kontomanou à la batterie une catastrophe majeure… pour la haine et la barbarie envahissante. Une musique de la fraternité.

« Low Down », Jean-Philippe Scali featuring Glenn Ferris, Gaya Music/Socadisc.

Des histoires, la légende du jazz et un pianiste.

1480424965606Jobic Le Masson est pianiste. Et alors ? vous entends-je. Alors il est aussi compositeur. Bon ! Une histoire à lui seul. Une histoire qui a quelque chose à voir avec les 7 Lézards. Il n’est pas question de flemmarder mais de se souvenir de ces clubs de jazz dans lesquels il était possible d’expérimenter, de créer sans craindre une quelconque sanction d’un public tout acquis à la cause de la découverte. Le pianiste en a pleinement profité pour se créer un style. Entre toutes les mémoires du jazz, toutes les histoires qui se rejoignent dans ses compositions et improvisations. Un vrai champ jazzistique – pour utiliser la formule de Alexandre Pierrepont.

Pour cet album, « Song » – il mérite bien son nom, sur la plupart des compositions il serait loisible de mettre des paroles – son trio permet de retrouver John Betsch, longtemps compagnon de route de Steve Lacy, additionné d’un contrebassiste, Peter Giron – actuellement enseignant à Paris – pour une musique qui vacille entre toutes les références, Mal Waldron, l’Art Ensemble of Chicago sans parler de Monk ou de Cecil Taylor sans parler bien sur de Steve Lacy lui-même par l’adjonction d’un Steve Potts au plus haut de sa forme qui nous fait regretter de ne pas l’entendre davantage.

Plusieurs retours se fêtent – oui c’est une fête – dans cet album. Steve Lacy que personne ne peut oublier, Jobic lui-même dont les albums se faisaient rare, John Betsch, un de ces grands batteurs que les producteurs devraient solliciter et Steve Potts. Personne ne peut ignorer que les deux Steve – Lacy et Potts – ont souvent conversé dans des albums qui restent et font la joie des amateurs. Potts n’a rien perdu ni de sa sonorité ni de son histoire. Jobic se souvient aussi que Steve Lacy et Mal Waldron se sont produits en duo au Dreher. Toutes ces histoires se mêlent et s’entremêlent pour créer une sorte de communication entre les générations. Jobic né en 1968 et Steve Potts qui se fait connaître en 1968 forgent un présent commun.

Une musique de notre temps qui n’ignore rien de son passé mais sans regarder en arrière pour construire des mémoires et ouvrir le champ des possibles. Lumineux, léger cet album sera un des grands albums de l’année à venir. Bonne année 2017.

« Song », Jobic Le Masson trio + Steve Potts, Enja Records, L’autre distribution.

Nicolas Béniès

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