L’« affaire » Jacqueline Sauvage ou le quadruple fiasco de la justice française

Quand une femme rencontre un homme qui lui plait et décide de se lier à lui pour (une partie de) la vie, elle court un risque majeur pour sa santé et même sa vie. Cette réalité est occultée par une partie des médias, des politiques et de l’opinion publique. Le mariage hétérosexuel reste idéalisé, romantisé, alors que le quart des mariages représente un quotidien de menaces et d’humiliations, voire de tortures et un danger mortel pour la femme, soumise à la volonté meurtrière de celui qu‘elle aime.

Notre société est bien en peine d’admettre l’existence de ces violences, subies et tolérées en son sein. En admettre l’existence revient à jeter le discrédit sur la moitié masculine de sa population, et disculper l’autre moitié de toute implication dans ce que l’on appelle pudiquement, les « violences intra-familiales », pourtant tous les hommes ne sont pas violents avec leurs compagnes ou ex-compagnes, mais ceux qui le sont restent pour une grande part impunis. Et donc ils récidivent avec les autres femmes qui partagent leur vie : il y a plus de femmes victimes que d’hommes auteurs.

Terrible aveu d’impuissance de notre justice et de notre police : les services de l’Etat censés assurer la sécurité de la population échouent à en protéger la moitié.

Fiasco N° 1: La violence et la virilité restent l’essentiel des composantes de la masculinité dans les médias, la culture et donc… les mentalités.

Aucune tentative de sanction de l’apologie de la violence sexiste n’a pu être entreprise : l’incitation à la haine raciste est un délit, alors que l’incitation à la violence sexiste est admise. Le rappeur Orelsan a gagné son procès. En appelant au viol, en incitant aux violences à l’arme blanche il ne contrevient à aucune loi puisque les victimes potentielles proclamées de ces violences ne sont que… des femmes. La liberté d’expression sert de prétexte à un véritable lavage de cerveaux sexiste de la population. En ne la condamnant pas, même dans ses pires excès, la justice la cautionne et la sert.

Fiasco N°2 : « ELLE » n’a pas porté plainte, a retiré sa plainte, a recommencé la vie commune avec…, a échoué à protéger ses enfants, a retiré ses accusations, est revenue sur ses dépositions…

C’est toujours aux femmes qu’est reproché l’inaction de la police et de la justice. Au lieu de remettre en question le fonctionnement et le caractère sexiste de ces dispositifs eux-mêmes on accuse les femmes de ne pas savoir les utiliser. Si ELLES « ne savent pas » utiliser le dispositif de sécurité que l’Etat de droit met en place pour protéger tous ses citoyens, c’est peut-être que ce dispositif n’est pas formaté pour leur être utile.

En réalité, la majorité des lois de la République date de l‘époque où les femmes n’étaient même pas citoyennes, comme le code Napoléon qui imprègne encore largement notre arsenal juridique. La protection contre les violences conjugales n’était pas utile aux hommes qui ont fait ces lois et n’est pas utile aux hommes qui, majoritaires encore aujourd’hui continuent à les faire appliquer. Le fonctionnement des commissariats et des tribunaux est conçu pour protéger les hommes des crimes et des délits qu’ils peuvent le plus probablement subir. La violence conjugale n’en fait naturellement pas partie.

Jacqueline Sauvage n’a pas enduré silencieusement son calvaire, comme cela lui a été honteusement reproché, elle s’est rendue au poste de police et a tenté de porter plainte. Son mari s’est introduit dans le commissariat et l’a ramenée chez elle sans qu’aucun officier de police ne s’interpose. La police protège les victimes ? Pas si elles sont femmes, pas si elles subissent des violences de la part l’homme qui partage leur vie, encore trop souvent considéré comme le légitime propriétaire de sa compagne.

Fiasco N° 3 : Une femme qui est victime pendant plus de 40 ans, n’a reçu aucune protection et finit par tuer son tortionnaire se retrouve devant la justice et doit répondre de ses actes : une inversion parfaite de la charge de la faute. Il n’a eu à répondre de rien. Jamais. Et la seule argumentation en faveur de cette femme repose sur ce fiasco de la justice : la légitime défense. Quelle terrible aveu d’impuissance que d’accorder le droit à une victime de se faire justice elle-même. Que le tribunal n’ait pas accepté cette ligne de défense n’a pourtant rien à voir avec cette question de principe mais avec des détails concrets sur le déroulement des faits.

Fiasco N° 4 : Les présidents de notre république ont un pouvoir très directement hérité des rois qui les ont précédés : celui de gracier un.e condamné.e. Cette grâce est un déni de justice, puisqu’il ne peut s‘agir que d’une remise en question d’une décision à laquelle ont abouti des procédures judiciaires parfois longues, dans laquelle ont été entendu des experts et des juges professionnels. Ce droit de grâce est aussi un déni de démocratie, un vestige d’un passé monarchique. Le fait qu’il ait été la seule solution dans le cas de Jacqueline Sauvage est une triste démonstration : le déni de démocratie est le seul recours contre le déni de justice.

Florence-Lina Humbert, 29.12.2016

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