Philippe Hérard et ses gugusses pas drôles

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Seules des contraintes différentes distinguent les œuvres de Philippe Hérard peintes « dans la rue » des toiles exposées dans les galeries : les dimensions des supports, la nature des matériaux peints. En somme, l’espace et les impératifs techniques de la peinture. Ces interventions menées en parallèle sont d’une absolue cohérence thématique et chromatique. Dit autrement, nous retrouvons les mêmes personnages, dessinés de la même manière et colorés des mêmes couleurs. Elles restent d’ailleurs peu nombreuses : le plus souvent les corps sont blancs et les ombres empruntent des nuances d’ocre et de gris. Parfois la couleur des corps surprend : elle est rose, violet. Les formes des corps n’individualisent  pas les personnages. Ils sont semblables à des enveloppes molles aux contours flous. Les corps sont des archétypes de corps, presqu’asexués, dépourvus de vêtements, quasiment interchangeables. Seuls les visages témoignent de la singularité des personnages. L’artiste d’ailleurs ne distingue pas ses personnages par des noms spécifiques ; chacun est un gugusse, tous sont membres de la communauté des gugusses. Revenons sur l’élément majeur d’individualisation : les visages. Ils n’expriment pas toute la gamme des émotions humaines, loin s’en faut. Leurs traits marquent ce que nous pourrions nommer une incompréhension navrée. Pas d’expression de joie béate, pas davantage d’angoisse ou de dépit. Leurs visages traduisent le sentiment doux-amer de ne pas comprendre la situation et ses enjeux. Les gugusses, communauté venue d’ailleurs, sont plongés dans un Monde dont ils ignorent les règles et le fonctionnement. Ils nous ressemblent,  mais ils sont comme « épuisés ». Je reprends à dessein le terme qu’utilise Jean-Paul Gavard dans un excellent commentaire du peintre Jean Rustin. Les personnages de Rustin qui ont inspiré Philippe Hérard semblent « éteints », comme absents et en même temps,  ils se retrouvent placés dans des situations absurdes.

Une approche comparative permet de mieux cerner l’originalité du monde des gugusses. Dans ce monde des gugusses, les paysages sont plats, les horizons lointains. Parfois ce monde est peuplé d’objets : des maisons, des immeubles, mais surtout des bouées et des chaises. Des bouées pour tenter de survivre ; des chaises parce qu’on peut s’y asseoir bien sûr, mais aussi et surtout, monter dessus pour changer de point de vue, pour mieux voir, pour voir ce qui est de l’autre côté, de l’autre côté des choses. Hérard a créé une humanité qui emprunte des traits « psychologiques » et « physiques » aux personnages de Jean Rustin. Mais alors que le discours de Rustin est d’une grande violence, celui d’Hérard tempère la violence de la représentation des situations. Il ne  garde que l’altérité des gugusses par rapport aux Hommes ainsi que l’absurdité des situations, en y ajoutant un peu de légèreté ; une légèreté complètement absente de l’univers de Rustin. Si la peinture de Jean Rustin choque, volontairement, nos sensibilités, celle d’Hérard, parce que moins radicale dans son désespoir, son désarroi, ouvre la porte au sourire et à la fantaisie.

Pourtant, dans le beau texte que J.P Gavard consacre aux tableaux de Jean Rustin, on croit reconnaître nos gugusses. « Les narrations plastiques sont terribles là où des couleurs ils ne restent que des ombres aux douteuses évidences dans l’apparente absence de réaction aux dynamiques du réel. Ne restent que l’amorphie, l’inanité, le « blank » de l’anglais : à savoir cette couleur particulière, sorte d’ombre étrange entre le brouillard, la transparence, le blanc et le gris. Surgit l’esquisse du néant au moment où ce qui reste d’énergie se perd, se dilue dans une extrême limite. La peinture ne semble plus capable de demeurer formatrice ou conductrice tant son niveau est bas dans le pétrissage et le métissage de l’ombre. Mais cette dynamique du creux porte l’image à la valeur d’aura et donne à l’œuvre sa paradoxale puissance (…) »

Les gugusses sont les cousins germains des pathétiques et poignants personnages peints par Jean Rustin. Cette comparaison entre ces deux peintres ne s’arrête pas, ils représentent des situations semblables. Semblables, à tel point, qu’on peut, me semble-t-il, les décrire avec les mots que Gavard utilise pour décrire les situations de Rustin : « Chaque toile dans sa radicalité et sa simplicité reste une énigme sans solution. L’insignifiance du contingent (une histoire ou une autre) devient la marque des images qui créent une triple ambiguïté : épistémologique (impossible de déterminer le circonstanciel « vrai »), pragmatique (c’est l’essentiel et non le circonstanciel qui est réel), ontologique (le circonstanciel est sans importance quand la réalité devient l’infirme). De telles images sont à la fois mentales et physiques chargées des ombres d’un cauchemar existentiel. Elles sont la projection d’un moi dépossédé dont on ne saura rien. »

Les gugusses sont nos ombres portées (ou déportées). Nous retrouvons en eux, non notre part d’ombre (celle qui est inavouable et que nous n’osons même pas confesser à nous-mêmes), mais un reflet d’une société « qui perd la boule », d’un monde bizarre dont nous n’avons pas les clés de compréhension, de nos voyages en pays d’Absurdie. Les tableaux d’Hérard d’un point de vue (montés sur la chaise) parlent de notre relation au Monde. Plus profondément (la bouée autour du cou), ils interrogent notre survie : comment vivre sans pouvoir communiquer avec nos semblables, comment vivre dans un environnement déshumanisé, comment vivre quand l’espoir n’existe plus…

Bref, avec une gravité légère, Philippe Hérard, dans sa peinture, pose les questions existentielles récurrentes et pourtant terriblement actuelles, celles que posaient Camus, Kierkegaard et Jean-Paul Sartre.

Richard Tassart

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