Penser les dominations et leur caractère mutuellement constitutif, leur imbrication

couvcdghs2016_100x160« Centré sur les féminismes matérialistes, leurs développements, leurs différences et leurs formes de renouvellements, ce numéro voudrait contribuer à mettre au jour quelques-unes des tensions qui marquent actuellement la réflexion sur le genre ou sur les rapports sociaux de sexe et les relations qu’ils entretiennent aux autres rapports de pouvoir (de classe, de race, de colonialité, de sexualité) ; tensions qui participent aussi du questionnement sur l’émancipation. »

Dans leur présentation, Annie Bidet-Mordrel, Elsa Galerand et Danièle Kergoat soulignent, entre autres, « Les redéfinitions féministes du travail et de l’exploitation, de l’économie comme de l’anatomie politique, les conceptualisations du « mode de production domestique », du « sexage », du « sexe social », de l’« idée de nature » et de « la pensée straight » », les renouvellements et les écarts en marge des tendances dominantes, la question « des conditions de production, de circulation et de réception des théories critiques », les tensions entre le féminisme matérialiste et le queer ou le « matérialisme culturel », celles avec et contre Marx, les acquis décisifs comme « la théorisation des rapports sociaux de sexe en tant que rapports de production, d’exploitation et d’appropriation irréductibles au capital, d’une part (Dunezat, Falquet, Juteau, ce numéro) ; aux différentes formes d’expropriation des désirs et de la sexualité, d’autre part (Jackson 1996, 2009, 2015 ; Wittig 2001 [1992] ; Juteau, Falquet, Collins, ce numéro). ».

Elles présentent les différents articles, les réactualisations des analyses en termes de classe de sexe ou de rapports sociaux de sexe, les mises en perspectives de tensions-apports-développements-renouvellements, les recadrages théoriques et leurs conséquences pour penser les transformations sociales et les processus d’émancipation. Sont donc abordés les matérialismes, les marxismes, les postmodernismes, les subjectivités, les rapports sociaux de production, les fragmentations et les homogénéisations, la théorie de la complexité, « penser la société comme totalité au croisement de logiques différentes, en saisir l’historicité, donner sa place au discours et aux subjectivités, tenir ensemble l’idéel et le matériel »…

Sont aussi traités les renouvellements intersectionnels des analyses matérialistes au sujet des corps, des violences et de la contrainte à l’hétérosexualité, les perspectives imbricationistes et décoloniales, le travail et l’émancipation, la sociologie des rapports sociaux, le travail du care, les problèmes de l’exercice et partage du pouvoir…

Il me semble important de revenir sur des analyses et des débats récents ou anciens autour des matérialismes, des lectures réductionnistes ou idéalistes, des vocabulaires utilisés et de leurs histoires, des inscriptions historiques, des théories et des luttes de femmes…

Si sur certains points, je suis capable d’expliquer des accords ou des désaccords, sur d’autres, cela me parait plus difficile. Il y a des mots aux sens multiples, dont il est difficile quelques fois de saisir toute l’épaisseur, le silence (l’oubli ?) sur des contradictions internes aux phénomènes sociaux, des langages universitaires peu communs, des références ou des lectures non partagées, des interprétations discutables des textes marxiens, (je n’oublie cependant pas la « fermeture » de celles et ceux qui se réclament du marxisme aux élaborations féministes matérialistes autour de la production du vivre et du travail dans nos sociétés), des points de vue non situés, etc…

Je choisis de n’aborder que trois articles.

Je commence par l’article qui me semble le plus excitant pour la réflexion, celui de Jules Falquet. Je garde des interrogations sur certains termes (dont le « straight », même si le terme « combinatoire » me semble ouvrir des pistes) et certains points (dont la spécificité du travail salarié sous le capitalisme – ce qui ne devrait cependant pas conduire à ne pas prendre en compte l’ensemble du travail dans nos sociétés, l’« histoire intégrée du travail dans sa globalité »). Cependant, tant par le retour sur des théories matérialistes de féministes, que pour son ouverture à l’organisation des « dynamiques simultanées et historiques des rapports sociaux de sexe, de race et classe », ou aux expériences du « féminisme décolonial latino-américain et des Caraibes », que des projections émancipatrices, « l’abolition des classes de sexe et des rapports sociaux de sexe existant », l’auteure trace de fortes lignes de réflexions sur l’actualité libérale de la réactualisation/restructuration de la reproduction sociale.

Jules Falquet aborde, entre autres, l’imbrication des rapports sociaux et « la profondeur historique et structurelle de leurs liens », l’économie politique de l'(hétéro)sexualité, l’appropriation des corps, la dénaturalisation de la sexualité, le travail de reproduction social et son historicisation, le travail dévalorisé et le travail considéré comme féminin, les contradictions entre appropriation collective et individuelle ou entre appropriation et exploitation (il y a ici tout un champ de recherche à approfondir), la sexualité comme « fait éminemment politique », l’auto-exemption « d’une bonne part du travail de la reproduction sociale » par le groupe social (la classe) des hommes, la supposée binarité des sexes et du genre, le continuum de l’échange économico-sexuel, les activités réputées naturelles des femmes, le caractère éminemment social de la maternité, l’amalgame conjugal et les tendances au des-amalgame, les règles de l’alliance matrimoniale et de la filiation, les analyses de féministes « décoloniales »…

Je souligne deux énoncés :

  • « Il s’agit d’une manière concrète d’éviter l’instrumentalisation de l’égalité des sexes à des fins racistes, tout comme de refuser la secondarisation de la question des femmes dans les analyses antiracistes »

  • « il ne s’agit pas de lutter isolément pour l’adoucissement de certains d’entre eux (- les rapports sociaux -), ce qui risque de renforcer les autres, mais de se battre de manière concertée, pour l’abolition simultanée de tous, condition sine qua non d’une réelle victoire ».

« Si la sexualité peut se penser comme un système d’oppression autonome parallèle aux autres systèmes de race, de classe, de nation, de genre, on peut aussi la penser comme élément particulier de chaque système spécifique d’oppression. Mais l’analyse de la pornographie, de la prostitution, du viol invite plutôt à la penser comme « site d’intersectionnalité » où se rencontrent et s’entrecroisent différents systèmes d’oppression ». L’article de Patricia Hill Collins aborde la question des constructions racistes de la sexualités des Noires, la culture de la dissimulation, l’écartèlement entre « loyauté de race et loyauté de sexe », le choisir et le rappel que « c’est toujours choisir contre soi », l’hétérosexisme comme système de pouvoir, la régulation du corps et de la sexualité des femmes noires, la réduction des femmes à des attributs sexuels, la violence implicite et explicite de la pornographie, la prostitution et l’exploitation du corps des femmes noires, les viols et les violences sexuelles, le tabou des femmes noires violées par des hommes noirs…

La façon d’aborder la sociologie des rapports sociaux par Xavier Dunezat me semble très pertinente. L’auteur parle, entre autres, de la fantasmagorie de la partition naturelle de l’humanité en deux sexes, de l’oppression (de ses transformations et de ses contradictions) comme fait social total, des interactions « entre la dynamique des rapports sociaux de sexe et la dynamique sociale globale », des apports épistémologiques (division sexuelle du travail, rapport social, consubstantialité), de la « production du vivre », des mutations « les effets d’ouverture ou de fermeture de la dialectique entre domination et résistances », de tenir ensemble « le sens et l’action, l’idéel et le matériel », de la domination masculine comme rapport d’exploitation, des subjectivités dominées, du « travail d’émancipation consubstantiel à tout rapport de pouvoir », du travail militant en n’oubliant pas les vecteurs d’actualisation de hiérarchies sociales, des conditions de production d’une éventuelle émancipation collective sans céder « aux chants incertains de la subversion individuelle »…

Un regret. Pourquoi aucun des chercheurs (masculins) présents n’aborde l’autre face des rapports sociaux de sexe, ce que les hommes savent de leurs pratiques quotidiennes de dominants ? (Voir par exemple, Léo Thiers-Vidal : De « L’Ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, /indispensable/)

Sommaire :

Annie Bidet-Mordrel, Elsa Galerand et Danièle Kergoat : Analyse critique et féminismes matérialistes. Travail, sexualité(s), culture (Introduction)

Maxime Cervulle : Matière à penser. Controverses féministes autour du matérialisme

Sylvia Walby : Postpostmodernisme ? Théoriser la complexité sociale

Jules Falquet : La combinatoire straight. Race, classe, sexe et économie politique : analyses matérialistes et décoloniales

Patricia Hill Collins : Quelles politiques sexuelles pour les femmes noires ?

Danielle Juteau : Un paradigme féministe matérialiste de l’intersectionnalité

Alexis Cukier : De la centralité politique du travail : les apports du féminisme matérialiste

Xavier Dunezat : La sociologie des rapports sociaux de sexe : une lecture féministe et matérialiste des rapports hommes/femmes

Evelyn Nakano Glenn : Pour une société du care

Hors-champ

Vivian Aranha Sabóia : Régulation de l’emploi des femmes au Brésil : entre avancées et résistances

Document

Lourdes Maria Bandeira : Que vont devenir les actions du Secrétariat de politique pour les femmes (SPM) au Brésil ?

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Cahiers du Genre : Analyse critique et féminismes matérialistes

Coordonné par Annie Bidet-Mordrel, Elsa Galerand et Danièle Kergoat

Editions L’Harmattan, Paris 2016, 268 pages, 24,50 euros

Didier Epsztajn

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