Le marxisme est une théorie de la libération ou il n’est rien

Pour Kevin qui m’a si bien parlé de ce livre

maxisme_et_liberteDans sa préface, preface-un-marxisme-de-la-liberation-de-frederic-monferrand-a-la-reedition-du-livre-de-raya-dunayevskaya-marxisme-et-liberte « Un marxisme de la libération », publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Frédéric Monferrand présente l’auteure, contextualise son ouvrage. Il parle d’une œuvre foisonnante et souligne : « Cette multiplicité d’enjeux confère à l’ouvrage une tournure kaléidoscopique, où l’exploration d’un problème est toujours l’occasion d’en réfléchir un autre, selon une logique de reprises et de variations sur le thème fondamental de l’unité de la théorie et de la pratique, véritable coeur du marxisme selon Dunayevskaya ».

Je n’aborde pas la notion de « capitalisme d’Etat » explicitée par le préfacier et défendue par Raya Dunayevskaya. Cette analyse ne me paraît pas adéquate à son objet. Il en est de même des autres théorisations autour de l’« Etat bureaucratiquement dégénéré », ou de l’« Etat bureaucratique ». La question d’analyse(s) matérialiste(s) de la société soviétique après 1917 et après la contre-révolution stalinienne nécessite d’être reconsidérée. Il en va de la compréhension du passé et donc de l’avenir de l’émancipation. Quoiqu’il en soit cette société ne fut ni socialiste, ni communiste, l’auto-organisation des travailleurs/euses- citoyen-ne-s ne fut pas au centre de la consolidation de nouvelles institutions – du pouvoir (de son « dépérissement » en tant qu’instance autonomisée), des rapports de travail, et ce, malgré la désarticulation/destruction de l’ancien appareil central d’Etat, la modification/restructuration des rapports sociaux…

Le préfacier insiste sur la « perspective philosophique globale » de l’auteure, les rapports entre dialectique et utopie, le « qu’advient-il après ? », l’unité de la théorie et de la pratique, l’auto-activité des « masses » en lutte pour leur liberté, les formes de lutte inventées par les opprimé-e-s, les « foyers de luttes hétérogènes », les « revendications minoritaires susceptibles de radicaliser de l’intérieur le processus d’émancipation »…

Dans sa préface, Herbert Marcuse parle de réexamen de la théorie de Karl Marx. Il met l’accent sur les contradictions inhérentes au système, l’action politique, les possibles historiques du moment, « la modification des notions théoriques et de la pratique politique qui en découle fait partie intégrante de la théorie », les conditions sociales permettant la réalisation de l’« individu complet », la théorie critique, le travail, « le socialisme ne s’accomplit pas dans la libération et l’organisation du travail mais dans l’« abolition » de celui-ci », la réduction de la journée de travail au minimum, le temps libre comme étalon social de la richesse. Il souligne aussi les rapports entre « conscience », activité et « institution des droits civils et politiques ».

Outre ces deux préfaces, l’ouvrage est précédé d’un avant-propos à l’édition française de 1970 (L’auteure parle, entre autres, de la révolution de 1848, de mai 68, de la force de « l’auto-activité des masses », de la révolte dans la Tchécoslovaquie. Elle revient aussi sur l’accord Hitler-Staline, la « déshumanisation du communisme international » et la position de l’Humanité sur les bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki, la révolte ouvrière dans l’Allemagne orientale de juin 1953 et l’émeute des camps de Vorkhouta en Urss, la révolution hongroise de 1956, la Chine… – le titre de cette note est extrait de cet avant propos) ; d’une introduction à la première édition de 1957 (L’auteure aborde les conceptions philosophiques du marxisme, les rapports entre les êtres humains et les machines, les rapports des êtres humains entre eux, la place du travailler et produire, les révoltes, la liberté des êtres humains…) et enfin d’une préface à la seconde édition de 1963 (L’auteure analyse l’objet et le sujet de la liberté, « sujet capable d’actualiser raison et liberté », les grandes révolutions sociales et leurs liens avec les grandes révolutions philosophiques, les luttes des Noirs aux Etats-Unis, les révolutions africaines…).

Il convient de mettre en perspective historique ce livre. C’était le temps où le mouvement ouvrier été dominé par les partis communistes, leurs soumissions à l’URSS et leur défense du communisme réellement existant. Certes et heureusement, certain-e-s   minoritaires – avaient soutenu la révolte des ouvrier-e-s de Berlin, les soulèvements en Hongrie ou en Pologne contre l’ordre des communistes. Des bruissements de plus importants depuis la mort de Joseph Staline – encore glorifié – par maint-e-s dirigeant-e-s communistes ; des regards vers la Chine et les politiques bureaucratiques présentées par certain-e-s comme le refus de « révisionnisme » soviétique, le début de la glorification de Mao ; sans oublier la sclérose des études « marxistes » revues et corrigées par des lectures très économistes et réductionnistes. Le parti avant tout, et les caractérisations comme ennemis des autres pensées (dois-je rappeler qu’il ne s’agissait pas simplement de « divergences » mais de violences pouvant aller dans certaines circonstances jusqu’aux assassinats de militant-e-s refusant les dogmes du stalinisme…)

Certes des libertaires, des militant-e-s se réclamant du « trotskisme », des socialistes indépendants ont toujours maintenu des flammes de l’émancipation, mais des flammes vacillantes aux faibles lueurs théoriques…

Raya Dunayevskaya renoue avec autre vision du marxisme. Je ne discuterais pas ici des divergences (j’ai évoqué plus haut la notion de « capitalisme d’Etat »), mais plutôt des éléments, qui au delà de certaines formulations, concourent à penser l’émancipation des individu-e-s grâce à leurs propres activés, les liens entre théorie et pratique, le soutien aux luttes…

Je choisis de privilégier les premiers chapitres.

L’auteure aborde dans un premier chapitre les rapports entre pratique et théorie à la lumière des années 1776-1848. Elle insiste particulièrement sur la Révolution française, l’activité spontanée des populations, les nouvelles formes d’association, les sessions permanentes, l’insurrection du 10 août 1792, « les masses firent quelques choses », les circonstances historiques et matérielles de l’époque, les philosophes et la révolution, la dialectique de Hegel, « la société contemporaine oppose des barrières qui entravent le plein développement des potentialités de l’homme, de son « universalité » », le concept d’auto-activité du prolétariat, l’effectivité de la liberté, le sujet « créateur » de la nouvelle société, le développement complet de l’individu social, le procès de travail, l’économie politique, les émeutes de travailleurs, les socialistes utopiques,(la critique de Proudhon ne manque pas d’humour), l’activité du prolétariat au stade de la production, les contradictions à l’intérieur du travail lui-même, les rapports entre les êtres humains et les rapports entre les êtres humains et la machine, le travail vivant et le travail mort, la caractère historique et transitoire de chaque ordre social, l’union du travail intellectuel et du travail manuel, la propriété privée, la sphère de la production et celle de la circulation, la nécessité de réorganiser le mode de production et de ne pas en rester aux changements dans les modalités de répartition, le temps libre, « Le libre développement de chacun est la condition nécessaire pour le libre développement de tous »

Deuxième partie : « Les travailleurs et les intellectuels à un tournant de l’histoire (1848-1861) ». Raya Dunayevskaya souligne les vrais « héros » de 1848, les populations et non les intellectuels radicaux, le programme économique des insurgés, les antagonismes sociaux irréductibles, les exigences autour du suffrage universel et de l’organisation du travail, les actes créateurs, « Les énergies créatrices de la masse, disciplinée et unie, qui venaient de donner naissance à la république sociale, capable de créer du travail pour tous ».

Dans la troisième partie, l’auteure aborde les rapports entre théorie et pratique. Loin des idéalismes divers ou des inintérêts, « l’indifférence arrogante des intellectuels européens à l’égard de la guerre de Sécession ». Elle ancre ses analyses dans les « événements » sociaux, parle des modifications du Capital suite à la guerre de Sécession, de abolition de l’esclavage et de la lutte pour la diminution du temps de travail. Puis elle approfondit avec la Commune. Elle analyse les mécanismes internes de la production capitaliste, les contradictions entre travail coopératif et production capitaliste. Les pages sur la Commune sont peintes avec le souffle de l’émancipation, les femmes sans armes, l’autodéfense, la suppression de l’armée permanente, l’auto-gouvernement et les nouvelles conditions de travail, les fonctions publiques rémunérées au salaire de l’ouvrier, la laïcisation de l’enseignement, la machine d’Etat brisée… L’auteure fait le lien avec la théorie, le fétichisme de la marchandise, le travail librement associé et le contrôle de la production, l’individualité irréductible des producteurs/productrices.

Raya Dunayevskaya traite du livre I du Capital, l’humanisme, la dialectique, la séparation du travail intellectuel et du travail physique, les horloges et le temps de travail socialement nécessaire, la force de travail, le travail collectif, « une immense réserve d’énergie créatrice, restée latente au plus profond de lui-même », l’association libre des travailleurs, la domination du travail mort, l’individu parcellaire. Elle poursuit avec la logique et la portée des livres II et III, le quantum de travail socialement nécessaire, la « suprématie » de la sphère de production sur celle de la consommation, les besoins humains, les niveaux d’abstraction, les crises et la liberté humaine.

Avant de poursuivre, Raya Dunayevskaya fait un temps d’arrêt « L’organisation » pour parler de la seconde internationale de 1889 à 1914… et d’une forme d’organisation ouvrière nouvelle dans la Révolution de 1905 en Russie, les soviets.

Avec la même démarche centrée sur l’auto-activité et l’auto-organisation, l’auteure analyse la première guerre mondiale et l’effondrement de la seconde internationale, les débats entre auto-organisation du prolétariat et « parti d’avant-garde », les conditions concrètes des regroupements démocratiques, les débats au sein du parti bolchevik d’avril 1917 à la mort de Lénine, « Qu’advient-il après ? », novembre 1917, le testament de Lénine (voir sur ce sujet : Moshe Lewin : Le dernier combat de Lénine, pour-que-lespoir-souleve-ne-se-confonde-pas-avec-sa-caricature-reactionnaire-et-criminelle/), la contre révolution stalinienne (au delà de la caractérisation du capitalisme d’Etat, je souligne la description des mécanismes d’expropriation des travailleurs/travailleuses, du régime despotique en entreprise, des purges et des camps), les révoltes des travailleurs en URSS, en Allemagne de l’Est en 1953, les combattant-e-s de la liberté en Hongrie en 1956 avec notamment les Conseils des travailleurs hongrois, les agitations sociales aux Etats-Unis (« la scène américaine »), l’automation (voir sur sujet, le livre de Pierre Naville : Vers l’automatisme social ?. Machines, informatique, autonomie et liberté, la-liberte-dagir-sans-soumission-aux-pseudos-realites-%E2%80%89realistes%E2%80%89/), ou les politiques menées par Mao Tsé-Toung et leurs effets catastrophiques…

« il est urgent d’illuminer le chemin de la liberté »

Raya Dunayevskaya : Marxisme et liberté

Réédition Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_60_iprod_679-marxisme-et-liberte.html

Paris 2016, 408 pages, 22 euros

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