Syrie : Entre mauvaise conscience et mauvaise foi. Confusions françaises

Face à l’énormité de la catastrophe syrienne, la faiblesse des mobilisations en solidarité avec le peuple syrien tout au long des dernières années interroge.

C’est l’espoir porté par les révolutions arabes qui est noyé dans le sang : un dictateur s’est montré capable de détruire son pays et massacrer son peuple pour sauver son pouvoir, et pour cela il a reçu l’appui massif d’armées étrangères… La dite Communauté internationale est restée impuissante, le droit international a été piétiné.

D’où un vertige : comment cela est-il possible ?

Et aussi le désarroi, qui conduit à un sentiment d’impuissance devant un tel drame.

Mais cela, qu’on peut comprendre, ne doit pas faire oublier que cette paralysie résulte aussi, et peut-être principalement, de certaines explications et analyses visant à exploiter et aggraver la confusion des esprits à propos de ce qui se passe en Syrie. Ici, la responsabilité des uns et des autres est entièrement engagée.

 

L’argument central de la complexité : « C’est à n’y rien comprendre… » !

L’échiquier syrienne est effet d’une grande complexité, car s’y mêlent les ingérences multiples des grandes puissances (Etats-Unis, Russie, UER…), des puissances régionales (Arabie saoudite, Iran, Turquie, Israël…), à quoi s’ajoute la diversité des acteurs nationaux, dont les Kurdes, et les divisions de la société syrienne…

Mais, en cinq années de confrontation, cette complexité est pleinement expliquée, car rarement un conflit n’aura été aussi documenté en direct et au fur et à mesure des événements (témoignages, enquêtes, reportages, photos, films, analyses…) Qui veut comprendre peut disposer de tous les moyens pour juger.

L’étonnant est que cet argument de la complexité autorise le recours à la logique binaire Au profit d’une simplification extrême : il y aurait 2 camps en présence. D’un côté, un régime dictatorial, brutal, voire criminel. Face à lui, des islamistes, djihadistes, tous terroristes, dont la barbarie nécessite qu’ils soient écrasés à tout prix.

D’où le renvoi dos-à-dos !

Lequel permet une autre ruse. Ce régime, pour antipathique qu’il soit ne nous menace en rien, il est donc fréquentable et il conviendrait de la considérer comme un allié nécessaire. D’autant que la vieille complicité avec les Assad a laissé des traces : ce régime n’est-il pas laïque, protecteur des minorités, adversaire d’Israël, rempart face à l’islamisme ?

Reste que la logique binaire est féconde en grilles d’analyses d’un simplisme tout aussi fallacieux :

° Le conflit syrien serait un affrontement (multi séculaire et implacable) entre sunnites et chiites.

° Ce que traduirait la confrontation entre l’Arabie saoudite et l’Iran…

° Sans oublier la résurgence du vieux campisme : tout s’expliquerait par les menées de l’impérialisme (américain) contre la Russie…

Dans ces équations à deux termes, un absent : le peuple syrien et son pays !

Plus le temps passe, plus le soulèvement du peuple syrien est effacé… Le combat n’et plus entre lui et le régime des Assad, mais entre celui-ci et les terroristes.

 

En politique, doit faire loi le « réalisme »

Les gouvernements occidentaux ont parié sur la chute du régime, ont apporté un soutien limité aux forces rebelles, rompu leurs relations diplomatiques avec Damas pour certains, menacé de frappes aériennes si étaient utilisées des armes chimiques contre la population… Qu’en est-il cinq ans après ? Bachar est toujours en place, la Russie et l’Iran sont maîtres de la situation. Les Etats-Unis et l’Union européenne sont hors jeu.

Donc tout faux !

Qu’ils aient été adversaires ou membres des gouvernements successifs, les dirigeants politiques ne manquent pas qui critiquent la diplomatie française. Avoir cru que le régime allait tomber, avoir fermé l’ambassade de France à Damas, avoir menacé de frappes aériennes suite au gazage de la Ghouta, avoir récusé l’alliance avec Moscou… Que d’erreurs !

Une dénonciation qui confond validité d’un objectif et incapacité à le réaliser !

Ces experts en lucidité évitent certaines questions : était-il juste de vouloir la chute du régime syrien ? De ne pas cautionner la répression sauvage de la population ? De ne pas accepter le gazage de la population ?

Ce serait confondre morale et politique, disent-ils.

La mise en cause de la politique menée ne doit pas porter sur les positions défendues lorsqu’elles sont conformes à une certaine morale, mais sur l’absence de volonté de se donner les moyens politiques de les concrétiser. Faute de quoi la politique réaliste invoquée se réduit à un cynisme assez ignoble, pour qui le bon camp est celui des vainqueurs

 

La thèse de l’ennemi prioritaire

Les mêmes, souvent experts en art de la guerre, ajoutent qu’il est déraisonnable de combattre sur deux fronts à la fois : Daech est l’ennemi absolu (de par sa barbarie qui l’a conduit à venir nous frapper ici par des attentats terroristes), le régime syrien et Moscou combattent Daech, donc il conviendrait de s’allier avec eux contre l’ennemi commun…

Raisonnement implacable, qui n’a qu’un défaut : ni le régime syrien ni Moscou ne combattent Daech (sauf marginalement pour faire illusion), et Daech ne combat pas le régime Assad. L’objectif militaire du régime et de ses alliés est clair : éradiquer l’opposition à Bachar, et pour cela écraser les forces révolutionnaires. Et ce sont elles qui sont amenées à se battre et contre les armées du régime et contre Daech. Un combat que les pays occidentaux se sont bien gardés de soutenir efficacement…

 

Face aux confusions, des repères clairs :

La Syrie c’est d’abord un peuple et sa révolution démocratique.

C’est contre celle-ci que s’est déchaînée une répression féroce, sans équivalent. Révolution en effet ! Sinon seraient incompréhensibles la capacité de résistance dont a fait montre jusqu’à présent ce peuple et les forces qui combattent le régime, le fait que contre mouvement ce sont deux contre-révolutions qui sont engagées : celle d’une dictature maffieuse qui a reçu le soutien des pouvoirs russe et iranien, et celle des djihadistes de Daech… Et au final c’est bien parce qu’il s’agit d’une révolution que les gouvernements occidentaux se sont montrés si timorés dans leur soutien.

Les divisions confessionnelles, ethniques, politiques existant dans la société syrienne sont exacerbées et instrumentalisées par le régime et du fait des ingérences extérieures, elles ne sont ni la cause ni l’explication première de la situation. C’est bien le régime qui par la sauvagerie de sa répression a provoqué la militarisation et l’internationalisation du conflit. Et ce de manière délibérée, de même qu’il a favorisé l’intervention des forces djihadistes et appelé l’Iran et la Russie à intervenir massivement et à devenir les acteurs clés de la guerre.

Une guerre qu’il convient précisément de caractériser dans son horrible spécificité : c’est une guerre que mène un régime par son armée et des armées étrangères contre son peuple, au prix du massacre de la population, du déplacement de millions de personnes, de la destruction des villes, de l’emprisonnement et de la torture à grande échelle… La guerre d’un pouvoir qui à l’égard de son propre peuple se rend coupable de crimes contre l’humanité…

Lorsque la mauvaise conscience traduit une réaction face à l’inconcevable, elle est compréhensible. Elle ne saurait excuser les arguties du type « Oui, c’est terrible, mais toute guerre est sale, et les crimes de guerre sont, malheureusement bien sûr, inévitables… » Pour conclure, tel François Fillon, que si l’on veut une solution politique il faut accepter de serrer la main des criminels !

Ce que vaut une telle politique, c’est clair et net !

Roland Merieux et Francis Sitel

Texte publié dans Lettre d’information numéro 6 d’Infos Syrie Résistance

En complément possible : `

Joelle Palmieri : Alep, vue de l’orchestre, alep-vue-de-lorchestre/

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Farouk Mardam Bey : Aux admirateurs de gauche de la Syrie d’Assad, aux-admirateurs-de-gauche-de-la-syrie-dassad/

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