Témoigner de l’unicité irremplaçable de tout être humain

destin-gag-couv-667x1024« Il s’agit dans ce livre de la destinée d’un citoyen ­français d’origine allemande et de confession protestante que Hitler fit juif. »

Dans sa préface, l’auteur parle de l’enfance, d’une mystérieuse interdiction d’exister, de conversations de parents « que les enfants comprennent toujours, sans savoir au juste ce qu’ils comprennent », du temps de l’interdiction « aux les juifs de s’assoir sur les bancs, de fréquenter les jardins publics ou les restaurants », des Pimpf (cadets des jeunesses hitlériennes), des enfants du national-socialisme, des enfants « juifs », des cibles de choix de l’extermination, de l’apprentissage irrévocable d’une condition subie, de témoins irréductibles de l’humanité. Le titre de cette note est un extrait de la préface.

Trois parties : « Être né chrétien », « Être ce qu’on n’est pas », « L’irrévocable »

Être né chrétien

Un mot que l’on entend prononcer de temps à autre, « Ce mot, d’emblée éclatant de sens et d’apparence, est l’un de ces mots de base, pas très nombreux, sur lesquels jamais personne ne se trompe, mot d’immédiate reconnaissance, mot qui ne trompe personne », ce mot qui va au cœur de la cible, ce mot « précis, net, bien découpé », cette ouverture aux fantômes de l’imaginaire… « il s’agit du mot « juif », un petit mot sifflant, rapide, bien fait pour cela ».

Mot d’autant plus étrange pour l’auteur qu’il fut baptisé peu de mois après sa naissance. Georges-Arthur Goldschmidt parle de « juifs de désignation » (Geltungsjuden), d’imputation de « nature » ou d’« identité » par ascendance, « Ils sont « désignés » sans rien savoir de cette désignation, désignation qu’ils ne peuvent pas démentir puisque, justement, il n’y a rien à démentir ».

L’auteur souligne aussi l’impression de devoir toujours être sur ses gardes, parle des surprises de la langue et de l’expérimentation des mots et des tournures, de cette accusation qui suffit à établir la culpabilité, de Heinrich Heine, de cette assurance qui vous est retirée, d’étouffement et de lourdeur, du matelas du vivre. Il était « chrétien, protestant luthérien » et quelque chose n’allait donc pas en lui, une faute portative non commise mais en lui. Un « vous qui désignez et moi qui suis ».

Il revient sur l’histoire des populations juives, sur la taxe de protection, la liberté de culte au XIXe siècle, le refus de porter les vêtements rituels, le retard des pays allemands en terme d’émancipation, les tendances à la « déconfessionnalisation », Johanna Goldschmidt son arrière-grand-mère, son père « passionnément national-allemand », d’intégration et d’intervalle infranchissable, des législations espagnoles et portugaises des XVIe et XVIIe siècle, de religion et de race, d’institution du statut d’exclusion « en vertu du passé », de droit du sang (j’ajoute : cette ignominie qui perdure plus ou moins, tant sur la « nationalité » que sur la religion ou dans d’autres constructions sociales), de passé remis au jour, des lois de Nuremberg. « Ils avaient l’exorbitante prétention d’être simplement des êtres humains, libres de leurs opinions, libres d’appartenance forcée ».

Georges-Arthur Goldschmidt souligne, entre autres, le climat permanent de veille de départ, la mise toujours près de la sortie, la désignation alors que « personne n’était son apparence », l’impossibilité de s’expliquer, les regards posés sur soi…

Être ce qu’on n’est pas

Les rites et le formalisme du luthéranisme, l’attention aux toutes petites choses, l’exclusion par le pasteur pour cause d’« origine », les choses plus précises et jamais nommées, l’accroissement du malaise, « Merci Seigneur de ne pas m’avoir fait femme ! » infâme énonciation de certains juifs pieux, la destruction des juifs d’Europe (l’auteur utilise la terme Shoah) et Hiroshima, le possible recommencement, le négationnisme, « personne n’a une substance française, catholique ou juive », les noms de famille exclusifs, l’accusation de l’autre pour franchir soit-même l’interdit, l’antisémitisme religieux dans les textes de Luther et le clergé protestant soutenant l’extermination, « La Shoah est bel et bien l’aboutissement de l’Europe et son acte de décès ».

Georges-Arthur Goldschmidt insiste sous de multiples formes sur la désignation, « La désignation établit celui qui est désigné dans le dénuement verbal, dans l’indémontrable identité », celui qui décide du politique et du pouvoir, le danger fantasmé de « la femme, le juif et l’homosexuel », la militarisation et le dressage des corps, les liens entre fantasme antisémite et répression sexuelle, les critères d’appartenance biologique, « Auschwitz n’est pas loin »…

L’irrévocable

KZ, le « camp de concentration » connu de tous dès 1937, un moyen de terreur, L’auteur revient sur ce petit mot, Jude, la menace plus précise…

Il donne à ces pages personnelles/universalisantes une dimension universalisante/personnelle, « je savais le départ sans retour ». Il parle de tout photographier mentalement, des catalogues de lieux dans la tête, de la chambre devenant vide « comme si elle s’avalait elle-même », de l’insécurité comme condition fondamentale « une sorte de sac à dos qu’on ne pouvait jamais enlever », de n’être que du « provisoirement admis », du retrait des moyens du sentiment d’être, des flash qui le ramenait à cette « réalité » qui n’était pas la sienne, de la proscription de tout ce qui concernait la sexualité, du début de l’exil, « non de l’émigration, mais de l’exil »…

Georges-Arthur Goldschmid souligne que « l’exil est très particulier, sans attente, il retranche une partie de l’horizon »… Hambourg, Munich, Florence, la Toscane, l’émerveillement de la liberté, la France, les infâmes lois de Vichy, l’internat catholique, « Mon enfant, ne savez-vous donc pas que vous êtes juif ? » à lui qui se croyait chrétien, les réfugiés comme des marchandises dans les camions, « l’horizon s’était élargi, on ne vivait plus resserré, contracté par la peur ou l’inquiétude constantes ». Des questions qui tracassent depuis soixante-quinze ans.

Sans partager la totalité des énoncés l’auteur, je souligne la force de ce refus de la désignation ou de l’assignation, « aucun être humain n’est définissable et surtout pas pas par sa désignation » ou « L’appartenance, en tant que « contrainte à penser, fait obstacle à la pensée autonome », la beauté du texte, l’insistance sensible sur les mots, l’actualité de ce que l’auteur appelle la fiabilité de la bonne haine indépendante.

« Chacun est en droit de récuser toute identité imposée et non choisie »

Georges-Arthur Goldschmidt : Un Destin

Editions de l’éclat – philosophie imaginaire 2016, 122 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

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