Geneviève Fraisse : Préface 2009 à la réédition de Femmes toutes mains

Avec l’aimable autorisation de l’auteure

Trente ans après…

5Rendre au mot de service toute son opacité, tel serait, trente ans après la publication de ce livre, l’intérêt de réfléchir à nouveau à ce terme simple, cru, et sérieusement équivoque. Egrenons rapidement les possibilités  d’une expression qui transcende drôlement les temps historiques, du valet de Beaumarchais aux bonnes de Jean Genet.

Le service peut aujourd’hui être public, mais il fut longtemps, uniquement, privé. Le service sera désormais social et pourtant il fut historiquement attaché à une personne ou à une famille singulière ; ou alors à une entité politique, le roi ou la nation. C’est peut-être pourquoi les services, services sociaux et services publics, sont maintenant au pluriel, ils concernent désormais des ensembles de personnes, des besoins collectifs. Le « service à la personne » ne reste au singulier que parce qu’il s’agit d’une activité sociale liée à l’espace privé, familial, domestique ; et sa finalité collective ne fait aucun doute…

Servir la société, pourquoi pas… La servante, le serviteur laisse place à l’organisation des « services », et entre-temps « la personne » change subrepticement de place : le personnel de service, disait-on ; le service à la personne, dira-t-on. Le mot de service n’est plus accolé à celui ou celle, la personne employée, qui accomplit le travail ; il est joint à celui qui en reçoit le bienfait, au bénéficiaire. Ce changement de place, de l’offre de service à la demande de service, est impressionnant. Ce déplacement donne l’image de la mutation accomplie en trente ans.

Dans les années 70, il semblait que le travail domestique, devenu très fonctionnel, réduisait la part du « servir », de la dépendance sociale, pour devenir un emploi ordinaire du monde du travail, qu’on célèbre alors comme un monde commun, partagé. « Nous sommes des « travailleurs comme les autres » », disent les employées de maison syndiquées. Il y a la « dame de service » de l’école, il y a aussi l’employée de maison, ou la femme de ménage. A côté de cela, la figure de « la bonne » n’est plus qu’une image littéraire, chargée de réalisme et de fantasme, propre au documentaire sur l’esclavage moderne ou à l’écriture romancée. L’emploi général absorbe la particularité du service et relègue le plus loin possible des normes du monde du travail les archaïsmes de la domesticité. L’employée de maison fait disparaître la servante. Trois décennies plus tard, le service est quasiment au centre du monde de l’emploi, est un « gisement d’emplois » à venir. Les services à la personne, soulignant les besoins d’une société vieillissante, semblent répondre à une nécessité sociale. De la périphérie au centre : il s’agit d’un sérieux bouleversement.

Servir quelqu’un : la transitivité marque la hiérarchie entre les êtres ; servir à la personne : l’intransitivité désigne le destinataire comme un être en position de faiblesse. L’imaginaire de la hiérarchie entre serviteurs et maîtres, servantes et maîtresse cède la place à la figure du soin et du souci de la personne vulnérable. La maîtrise a fait place à la demande. Oui, mais le réel du service reste bien le même : la tâche domestique, doublée du lien inégal de personne à personne ; sans compter l’emploi ménager traditionnel, qui, bien sûr, n’a pas disparu ; il s’appelle désormais « emploi familial ».

Je n’imaginais pas, à la fin des années 1970, l’avenir de ce mot « service », je ne pensais pas une seconde qu’il serait remis au centre de la vie sociale. En effet, le service de l’espace privé, et dans l’espace privé, se réduisait considérablement ; et ce pour plusieurs raisons. La première était bien sûr la fin d’une domesticité d’apparat qui avait accompagné l’Ancien Régime et marquait encore, au début du 20ème siècle une classe sociale; la deuxième était l’émancipation démocratique des femmes qui, corrélée à l’industrie ménagère, oeuvrait à la simplification des tâches ménagères ; la troisième tenait au salariat contemporain comme expression d’une appartenance sociale et de la similarité d’être un parmi d’autres dans le monde du travail. Le service domestique apparaissait désormais comme une fonction familiale, devenait un emploi classiquement rémunéré, tout en restant cependant, en dépit de l’émancipation, une tâche féminine. Les femmes : oui, en disparaissant dans l’épaisseur du ménage, du traitement de la saleté, le service domestique avait supprimé la part des hommes, affectés, historiquement, aux tâches externes (jardinage, réception, transport). C’est là, que, paradoxalement, quelque chose de neuf se donnait à penser : un lien intime entre la servitude et l’émancipation des femmes d’une part, le rapport entre la vie domestique et l’espace professionnel d’autre part.

Les féministes des années 1900 ne s’y étaient pas trompées : l’égalité des sexes se jouait à l’extérieur mais aussi à l’intérieur de la famille. Pour la bourgeoise, cela apparut sous la forme d’une contradiction : le service domestique devait accompagner, voire permettre la conquête de l’espace public par les femmes, mais pourtant, avoir un double à la maison, une « remplaçante », mettait mal à l’aise, faisait une ombre dans le tableau de l’émancipation. Par ailleurs, conquérir des droits civils et politiques ne signifiait pas nécessairement en accorder à celles qui faisaient « tourner » le ménage. L’émancipation de l’une pouvait aller de pair avec l’oppression de l’autre, avec la tradition inégalitaire, celles des familles nobles de jadis, bourgeoises désormais. Cette contradiction, inhérente à la société démocratique bourgeoise, prit de nouvelles formes avec le retour du  féminisme après 1970. La contradiction fut alors moins réaliste, et surtout plus théorique. Elle s’exprima dans la critique politique. Il fallait dénoncer l’invisibilité du travail domestique d’un côté, et il fallait aussi critiquer les emplois subalternes occupés par  la grande majorité des femmes de l’autre. Le travail ménager et familial était l’impensé des analyses marxistes ; il était invisible, et par conséquent dénoncé comme gratuit. Il y eut même alors un débat sur le salaire ménager : quantifier, rémunérer aurait pu être une solution à cette inégalité criante révélée par la « double journée » des femmes.  Quant à l’emploi des femmes en général, subalterne et sous payé la plupart du temps, il pouvait donner lieu à ce titre d’un ouvrage du PSU, Treize millions de bonnes à tout faire, treize millions de femmes ayant un emploi au service des dominants, les hommes, mieux lotis que les femmes dans le champ du travail rémunéré. Et le million de vraies « bonnes à tout faire », que devenait-il ? Cet emploi, classique, s’exerçait dans l’ombre de la vie familiale, il était souvent invisible, comme peut l’être la femme de ménage, et il était néanmoins salarié comme un emploi banal. Il ne rentrait donc ni dans la case scandaleuse du travail gratuit de la femme du foyer, ni dans la case stigmatisée de la main-d’oeuvre exploitée. Oubliée, l’employée de maison n’intéressait pas la pensée féministe trop occupée à départager le travail gratuit du ménage de l’exploitation ouvrière. La bonne avait dérangé la féministe bourgeoise de 1900, et la femme de ménage gênait les analyses marxistes de l’émancipation de l’après 68…

Pendant longtemps, ce livre, intitulé en 1979 Femmes toutes mains, essai sur le service domestique, fut compris de façon biaisée. On y lisait, soit un propos sur le travail ménager, soit un témoignage sur les personnes domestiques. C’était selon le contexte où ce livre était débattu : on parlait du travail chez les féministes, on parlait des domestiques dans la gauche en général. Mais le service, cette notion difficile, ce mot ambigu et polyphonique était globalement  escamoté. Il était identifié à l’activité ménagère, ou il était ramené au statut personnel : chacune de ces deux interprétations avait apparemment le mérite de la clarté politique. On distinguait la tâche matériel d’un côté, la fonction sociale de l’autre. Or le service signifie à la fois la hiérarchie sociale, le lien ou le rapport entre des personnes, en même temps qu’un exercice intime de la tâche domestique, ménage, cuisine, soin aux enfants. Hiérarchie, dépendance, intimité, le mélange est difficile à appréhender. De ce point de vue, « l’emploi de service » classique et le « service à la personne » dans sa nouveauté sociale parlent bien, malgré le changement de perspective, de la même chose.

En 1979, je posais donc une mauvaise question, une question qui n’avait pas lieu d’être, politiquement parlant. Une mauvaise question, c’est, d’une certaine façon, celle qui énonce une ou des contradictions, pire, celle qui semble ne pas avoir de solution à cette contradiction. Comment penser la hiérarchie sociale dans l’intimité de la famille, comment penser le travail de l’intimité et du privé ? C’est cela le mot service : il ne veut pas simplement dire le sacrifice (être au service, servir l’autre), ni l’évidente servitude (dépendre de l’autre) ; il veut dire le rapport entre des êtres, le lien, et c’est cela qui est compliqué.

Cette mauvaise question est aujourd’hui devenue centrale, et se donne comme une bonne question, celle du « care », du soin, de la sollicitude.  Nous sommes, en effet, entrés dans un nouveau paradigme du service, modèle de structuration sociale qui mêle emploi et solidarité. Il y eut, je le répète, la domesticité d’apparat, la bonne de la bourgeoisie, l’employée de maison de l’après-guerre. Désormais, la prise en charge de la vieillesse notamment (mais pas seulement), et la volonté de trouver de nouveaux gisements d’emploi mettent les projecteurs sur le « service à la personne ». De cette mutation, que peut-on dès lors en penser ?

Deux directions s’ouvrent à nous, l’ancienne, celle du rapport entre service et démocratie, la nouvelle, celle du lien entre corps et propriété de soi.

La question posée au 20ème siècle par le service domestique, on l’aura déjà compris, est celle de la difficulté à penser ensemble une situation faite de hiérarchie et de dépendance avec le support politique d’une société nouvelle, support fait du principe de l’égalité de tous et de l’autonomie de la personne. Comment penser l’égalité et la dissymétrie, l’autonomie et le lien ? On sait qu’il a fallu passer par la professionnalisation du métier, lente mise en règle d’un emploi fait de confusion des rapports humains et de tâches sans limites précises. Le salaire, les horaires, l’intitulé même du métier, « employée de maison », ont fabriqué un emploi analogue à ceux du monde ouvrier. Etre des « travailleurs comme les autres », slogan syndical de la deuxième moitié du 20ème siècle, s’est accompagné d’exigences de formation professionnelle. S’il allait de soi, il y a cent ans, que l’apprentissage domestique était nécessaire aussi bien à la future employée qu’à la future employeuse, la formation actuelle vise non pas la finalité domestique féminine, celle d’un destin imposé strictement à un sexe, mais bien la construction d’un travail et d’un emploi parmi d’autres. Je laisse ici de côté l’assignation faite aux femmes de cet emploi ; non pas que je m’en désintéresse, mais parce que cela crève les yeux. La démocratie a donc servi à faire rentrer dans le monde du travail, dans le salariat, cet irréductible de l’espace familial, qu’on appelle ménage. Mais aujourd’hui, l’exigence démocratique ne vise plus le salariat partagé, elle désigne plutôt le lien, le rapport entre les êtres, et, par conséquent, le service lui-même : société solidaire du « care », du soin, de la prise en charge de ceux qui sont vulnérables, personnes âgées, handicapées, isolées, malades… La démocratie s’appellerait désormais solidarité, souci d’autrui. Ce serait nécessairement un rapport inégalitaire, sans symétrie, et cependant intensément mutualiste… Encore une fois, ce ne serait plus seulement la personne employée qui renverrait à une exigence démocratique, mais aussi la personne servie qui indiquerait le bien commun, le lieu du partage d’une société. Si le conditionnel s’impose ici, c’est parce qu’il faut se garder de répondre à la légère à une question sérieusement politique.

La seconde direction ne renvoie pas à une possible similitude entre employeur et employé-e, entre celui qui sert et celui qui est servi, mais à la qualification, à l’analyse du service comme tel. Jadis, on louait sa personne, on trouvait une « place », bref, son corps tout entier était en jeu dans le rapport de service. D’ailleurs la domesticité d’apparat était une représentation, une incarnation des maîtres au service desquels on se trouvait. « Se louer » indiquait bien que la propriété de soi était en jeu. Et c’est pourquoi la citoyenneté fut d’abord refusé aux domestiques. Faire cesser la dépendance impliquée par le service, construire l’autonomie des employées de service, entraîna le retrait de la personne des transactions du marché de l’emploi, au profit de l’échange même. Le corps se loue peut-être encore, mais plus sûrement il se prête. Et il y a longtemps qu’il ne se vend plus. Ainsi, la question n’est plus d’être la propriété de l’autre, n’est plus non plus le souci de conserver et de préserver la propriété de soi dans l’espace confiné du privé; il est bien la mise en « service ». Non pas « être au service » de, mais « offrir » ses services contre rémunération. Dans un tout autre registre, on connaît le débat sur la prostitution où il n’est plus nécessairement question de vendre son corps, mais plutôt de proposer des « services » sexuels. « La travailleuse du sexe » fait bien évidemment écho à la « travailleuse comme les autres ». Ni la personne, ni même le corps ne serait affecté par l’exercice du service. Le service est désormais délié de l’identité.

Voilà ! Nous sommes entrés dans l’ère du service, démonétisant la propriété de soi. L’échange s’éloigne de l’identification des corps, corps servi et corps qui sert. Et pourtant, la matérialité de ces corps, pris dans un espace très particulier, espace familial, intimité des besoins, saleté du ménage domestique, subsiste, dans sa radicale interrogation ontologique.

Ainsi, ni la question démocratique, ni l’enjeu de la propriété de soi ne peuvent se résoudre simplement par quelques affirmations bienveillantes. On laissera donc ces interrogations ouvertes sur les débats à venir, on acceptera l’expression de la contradiction. Et peut-être, alors, est-il temps d’ajouter deux remarques ironiques : le service est un poste d’observation sociale, le service pose une énigme à l’émancipation des femmes.

A partir des lieux où s’exerce cette nouvelle activité, l’emploi de service reste un poste de vigilance. Jadis, au théâtre, le valet et la servante remplissaient une fonction critique. A travers eux, le discours théâtral témoignait souvent de la liberté de pensée. Appartenir à une classe sociale et vivre dans une autre permettait de prendre des risques en donnant une lecture du monde. Où se trouve donc la pensée critique, aujourd’hui, à partir de cette place remarquable ?

Peut-être vais-je oser dire que ce lieu critique, ce lieu de la critique est toujours aujourd’hui possible. Non plus pour se moquer des maîtres tout en partageant avec eux l’humanité, non plus pour dénoncer les avatars de la bourgeoisie et leur maîtrise exploiteuse d’autrui ; mais pour rendre palpable la complexité de l’égalité des sexes, et les difficultés du féminisme. On peut dire que la finalité du féminisme consiste en l’égalité des sexes, doublé de la liberté des femmes. Le service domestique introduit, au regard de cette finalité, une difficulté pratique : faut-il dissoudre la domesticité, le « service à la personne » dans la destruction d’une société inégalitaire et hiérarchisée, ou faut-il aménager l’ancienne situation de servitude en emploi salarié ordinaire ? Cette question se posait en termes clairs, il y a trente ans : soit on imaginait l’autogestion absolue et il n’y aurait plus de service (si ce n’est collectivisé), soit on pensait aménager syndicalement la situation de service. Révolution ou réformisme, telle était l’alternative. Aujourd’hui le contexte a changé, l’horizon révolutionnaire a disparu. Reste la syndicalisation des pratiques ? Seul vaudrait le pragmatisme ? Difficile de penser que la radicalité  subversive n’a plus de moyen d’inventer. 

Je parlais d’énigme de l’émancipation des femmes. Il est bien connu, dans le récit biblique, que, lorsque Judith décapite Holopherne, la servante l’attend dehors et l’aide ensuite à transporter la tête du vaincu ; il est connu aussi que la peintre Artemisia Gentileschi donna une toute autre version de la présentation du crime. Elle associa les deux femmes dans l’acte même du meurtre. Servante et maîtresse, unies dans le crime, et surtout dans l’agir même de la décapitation violente. Unies et non pas séparées dans la destitution du pouvoir masculin. Nous n’avons pas fini de gloser sur ce mélange terrible de solidarité et d’affrontement entre les sexes.  Les sexes, si proches, et si séparés.

Je disais, en commençant, qu’il est toujours question de rendre au mot de service son opacité. Je me permets de finir en disant que le service est à la fois une question et un problème ; une question qui serait celle de l’utopie, utopie du lien entre les corps, entre les personnes, entre les corps des personnes ; et un problème, celui qui énonce le difficile, la difficulté de l’égalité entre les corps, les sexes, les places sociales.

Geneviève Fraisse

Geneviève Fraisse : Service ou servitude. Essai sur les femmes toutes mains

Publié en 1979 aux Editions du Seuil, réédition Le bord de l’eau, 2009, 275 pages, 22 euros

Note de lecture : rendre-au-mot-service-toute-son-opacite/

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