C’est un présent qui met à l’épreuve de l’horrible

romano-susana-pour-memoireDans leur avant-propos, Dominique Jacques Minnegheer et Bernardo Schiavetta reviennent sur l’Argentine des années de la dictature, les lieux de détention « La Perla et « La Ribera », le procedimiento une des désignation officielles du « processus » de normalisation, l’expérience de la torture et de l’extermination, « L’Argentine de la dictature a développé une politique d’éradication des personnes considérées comme des opposants suivant un plan, tenu secret, qui reposait sur des protocoles de tortures et d’extermination »

Ils soulignent des choix d’écriture, l’absence quasi totale d’articles, les petits paragraphes, les faux dialogues, l’« irrégularité » de la ponctuation, la désarticulation pour rendre compte « de l’annihilation progressive de la parole », les plans multipliés, l’intrication chaotique, l’usage du « ici » et du « là-bas », la fragmentation, les narratrices multiples, l’insertion de vers réécrits de Paul Celan, les parenthèses, le lexique propre, le nom des tortionnaires, l’insertion de vocables allemands, ou ce qui permet de rendre compte du cri…

Ils parlent des douleurs spécifiques imposées au corps féminin, des viols, de la torture pour briser toute résistance, des vols (« spoliation matérielle »), de l’effacement du passé, du totalitarisme barbare…

Le titre de cette note est extrait de cet avant-propos.

Comment dire ou écrire l’inouï, le presque impensable, la douleur extrême, la déshumanisation. Certain-e-s choisissent la poésie, la distanciation littéraire, l’imagerie… Ici comme l’expliquent bien les auteurs de l’avant propos, un mélange de désarticulation du texte et de géographie des mots.

De cet ensemble éblouissant comme une lame froide, je choisis de parler de l’éparpillement des jours et des heures, des langues et phonations, des voix stridentes, de la peur, « Ici voix stridentes de femmes voix rauques traversant seuils, tympans, tempes, viennent de mondes anciens, parcourent mes pensées, entrent dans ma peur, assourdissent palpitations de cœur qui s’emballe », des alertes de mort anticipée, des hurlements tournés vers l’intérieur, des « photographies de cadavres mutilés, de maigres corps ligotés avec un ruban adhésif, de paquets signés avec sigle identique en trois lettres », des corps menottés, des bouches scellées, des restes imprégnés par la peur…

« Puanteurs d’organismes fatigués d’enfiler bulles d’asphyxie, de trachées en larynx, attendant, en alerte ».

Mémoires et oubli, « – Ils viennent et violentent et démantèlent mémoire d’après – ils fabriquent et encouragent oubli, indifférence, anéantissent traces, semant plantant en fertiles sillons d’éternelle impunité », gisements de visages et de noms, galaxies de douleur, pillages « utérus et seins vidés, bras dépouillés, maternité escamotés », brûlures, électrocutions, « Ici se tissent oublis en trames répétées histoire formant collections de dates vides en relief, esquilles semblables à deltas, îlots décousus de grammaires décharnées et narration dépouillée ».

Jours, nuits, heures, corps et ventres attachés, « ils se déboutonnent en vitesse nous pénètrent », fantômes décharnés, oubli massif de toute humanité, « je lutte », chair vive mutilée, marécages d’amnésie, transports d’excédents, un jour, « – Il n’y a pas de morts, ils n’existent pas – Que sommes-nous. – Vous êtes disparus. »

« Ici je raye récris et griffonne et récupère et refais et détruis et modifie murailles d’évocation et j’oublie »

Susana Romano Sued : Pour mémoire (Argentine 1976-1983)

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne-Charlotte Chasset et Dominique Jacques Minnegheer

Edition bilingue

Editions des femmes- Antoinette Fouque, Paris 2017, 340 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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