Qu’est ce qui constitue une oppression, pour qui, dans quel contexte et comment échanger en tenant compte de cette complexité

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« 
Au moment de publier cet ouvrage, le Honduras est secoué par un nouvel assassinat politique. Berta Cáceres, militante indigène lenca, cofondatrice et coordinatrice du Conseil civique d’organisations populaires et indigènes du Honduras (Copinh)… ». Sur cet assassinat : « Mission internationale justice pour Berta Cáceres », mission-internationale-justice-pour-berta-caceres/ ; Face à l’assassinat de notre camarade Berta Cáceres (Trois textes) face-a-lassassinat-de-notre-camarade-berta-caceres/

Dans son introduction « Défaire la colonialité aujourd’hui », Sabine Masson rappelle que la question coloniale est bien d’actualité, dans les pays anciennement colonisés, mais aussi, me semble-t-il dans les pays colonisateurs. Elle parle d’« une véritable décolonisation des rapports sociaux (économiques, géopolitiques, culturels) », des marques de la violente déshumanisation des colonisé-e-s, des héritages coloniaux, des formes actuelles de domination, « Ce livre se propose d’explorer cette question en partant de l’idée suivante : un ordre matériel et idéologique issu de l’histoire coloniale moderne resurgit dans l’actualité politique, souligné et combattu par divers mouvements sociaux et courants critiques en sciences humaines et sociales »

Elle souligne, entre autres, les présupposés eurocentriques en sciences sociales et humaines, la disqualification des savoirs historiquement minorisés ou des subjectivités non-occidentales, les « relations coloniales de pouvoir », la « colonialité du savoir », l’empreinte coloniale dans « les schèmes de pensée, même critique, de gauche, progressistes, féministes ». Elle annonce qu’elle traitera « de la colonialité dans une perspective simultanément antisexiste et antiraciste ». Il est difficile dans les analyses de prendre en compte l’ensemble des rapports sociaux et leur imbrication, il est donc légitime de choisir de limiter les axes de travail. Mais cela n’est pas sans conséquences   ici par la mise « à l’écart » des rapports sociaux de classe. Ce qui ne veut pas dire que l’auteure ne traitera aucunement de cette dimension qui n’est pas réductible aux dominations « occidentales ». L’auteure parle de « repolitiser la question de l’altérité, de défaire les constructions duales et hiérarchisées entre « eux » et « nous » et la projection d’une altérité perçue comme la négation de l’Europe, montages exacerbés par des politiques migratoires répressives ». Elle lie les constructions de l’altérité à la mondialisation capitaliste et aux politiques néolibérales.

Féminisme, féminismes, pluralité des femmes pour leur autodétermination, action collective et reconstruction de savoirs, alliances et solidarités féminines. Si l’universel n’est jamais un donné et peut couvrir de réelles dominations, je reste dubitatif sur l’expression « féminisme non universalisant ».

L’auteure explicite sur réflexions sur le colonialité, ses critiques féministes et antiracistes, ses engagements et ses recherches au Mexique et au Honduras, « les luttes des femmes indigènes apportent une perspective sur l’articulation du sexisme, du racisme et de la colonialité », son cheminement…

Divisions sexuelles du travail, modalités de l’emploi féminin, travaux invisibles et déqualifiés des femmes, lutte pour l’autodétermination des peuples indigènes, « invisibilité des lieux, des pratiques, des travaux des femmes », entrelacement des résistances, interrelation des rapports sociaux de race et de sexe…

« C’est donc en me trouvant décentrée d’un ancrage culturel occidental, forcée de voir ma blanchité comme une couleur qui pour une fois sautait aux yeux et n’était plus cette norme invisible ne différant de personne (contrairement à l’altérité intrinsèque des groupes minoritaires), que j’ai abordé la particularité de mon féminisme, sa position de race, vis-à-vis des femmes qui luttaient au Chiapas ». L’auteure parle, entre autres, des conceptions faussement universelles, de la critique des Black Féminists, des appartenances antagoniques et de celles qui rassemblent, du climat raciste culturalisant des pratiques sexistes, de l’intersectionnalité, des expérience subjectives et politiques, de dépolitisation, de l’actualité de la colonialité, de la répression de l’immigration en Europe, des discours et mesures racistes, de ce qui est considéré « comme intangiblement distantes des « valeurs » nationales et/ou européennes, chrétiennes ou laïques », du discours racialisant, de l’invention d’une « européanité ». La notion de valeur en elle-même me semble très discutable. Une nation, un Etat, un continent, une religion ne saurait avoir des valeurs, ce sont les individu-e-s et leurs actions historiquement contextualisées qui développent et pensent des « valeurs » et les projettent éventuellement sur un cadre national, religieux, etc.

Sabine Masson aborde particulièrement le racisme s’appuyant sur la « culture », la différenciation culturelle, la catégorisation des comportements humains ou des appartenances sociales prêtées à d’autres, la réduction des individu-es à un critère arbitraire (comme un foulard porté), la fabrication de différences culturelles sexuées présentées comme essentielles, le masculinisme comme marqueur culturel des hommes migrants, l’altérité et la colonialité en Suisse, les comportements pris de manière a-historique et décontextualisés, la racialisation des étranger-e-s, la hiérarchisation des groupes humains ou de leurs expressions sociales, la notion de devoir d’intégration, la construction de critères d’évaluation des « collectivités entre elles », la « racialisation des sexualités », les discours et les « régimes de vérité »… « La force de beaucoup de questionnement féministes décoloniaux, qui abordent les représentations de l’altérité, du progrès ou du développement sous l’angle critique du genre et du racisme, réside dans le fait d’inscrire ces constructions dans un contexte mondialisé de dominations matérielles et symboliques ».

J’ai fait le choix de m’attarder sur cette introduction. Je ne signale que les titres trois parties suivantes : 1. Critiques décoloniales ; 2. Critiques de la colonialité et géopolitique du genre en Amérique latine ; 3. Colonialité et politiques néolibérales de développement

Avant d’aborder le chapitre 4. Résistances indigènes, avec mes propres considérations et vocabulaires, je fais un détour, qui n’est pas vraiment un pas de coté.

Certaines organisations sociales n’ont pas été déstructurées ou réorganisées par les logiques internes aux dynamiques capitalistes. En particulier, restent vivantes des organisations du collectif, du non individualisé marchand. Non pas par une non-inscription dans l’histoire ou une « stagnation », mais par leurs dynamiques propres et les résistances des populations. Et si les politiques néolibérales de développement décrites par l’auteure au chapitre précédent se heurtent à de si fortes résistances, la raison en est bien ces « communs » (dans leurs dimensions matérielles et idéelles, comme par exemple une cosmologie puissante). Ces phénomènes n’existent pas seulement en Amérique centrale ou du sud. Ces organisations sociales doivent aussi être comprises, loin des étapismes développementalistes, y compris de marxistes) comme des possibles d’émancipation. (Voir sur ce sujet, Kevin B. Anderson : Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, contre-le-determinisme-prendre-en-compte-les-contradictions-presentes-au-sein-de-chaque-structure-sociale/)

Quoiqu’il en soit, le chapitre sur les résistances indiennes me semble très important. « Les mouvements indigènes en Amérique latine sont particulièrement actifs dans la confrontation de la globalisation et des politiques néolibérales, non seulement par leurs résistances locales contre de grands projets (tourisme, barrage, mines, exploitation des forêts, etc.), mais également par la coordination nationale et internationale de leur lutte pour l’autodétermination » (Lire, par exemple, Que tremble la terre jusque dans ses entrailles, que-tremble-la-terre-jusque-dans-ses-entrailles/ ; José Carlos Mariategui /Alvaro Garcia Linera : Indianisme et paysannerie en Amérique latine. Socialisme et libération nationale, croire-que-le-probleme-indien-est-un-probleme-ethnique-fait-partie-du-plus-vieux-repertoire-des-idees-imperialistes/ ; les travaux de Jules Falquet ou ceux des féministes chicanas)

Sabine Masson parle de contestation globale, du colonialisme interne aux nations, de remémoration des résistances historiques, des luttes anti-coloniales, de l’EZLN et du Chiapas, du zapatisme et des guérillas paysannes, de la « visibilité inédite des peuples indigènes », de l’exigence de la reconnaissance des inégalités sociales racisées, des mouvements d’autodétermination, des mouvements de femmes indigènes, des alliances possibles sur « la base très concrète de la construction de l’autonomie », de la Loi révolutionnaire des femmes (EZLN janvier 1994), de politisation du « privé », de réappropriation de l’espace productif assigné aux femmes paysannes, des diverses positions politiques des femmes indigènes, de l’articulation de droits individuels et collectifs, de la mise en cause des approches essentialistes et hétéro-normatives de « l’identité ethnique et de la cosmologie indigène », du machisme des hommes de « leurs propres communautés », des violences sexuelles, de lutte intégrale…

En conclusion, Sabine Masson indique, entre autres, « le point zéro de la solidarité passe par la reconnaissance d’une tension dans l’action collective, entre l’éventualité d’un dénominateur commun d’une part, et les divisions qui traversent tout groupe, de l’autre, afin d’amorcer, peut-être, des alliances entre des résistances plurielles et autodéterminées », l’importance du point de vue situé ou d’« une approche réflexive et décentrée qui localise son discours, nomme sa partialité et sa subjectivité politique », la nécessité de dépasser la posture de l’universalisme abstrait… Il convient de prendre en compte les contradictions « au sein des identités politiques » (habiter la contradiction dirait Geneviève Fraisse), de s’opposer à « l’institutionnalisation d’un certain multiculturalisme libéral et mercantile », de « dire d’où nous parlons »…

« Autrement dit, il s’agit de contextualiser des luttes pour l’autodétermination, dont les symboles et les pratiques de libération se définissent et n’ont pas à être définies de l’extérieur » et de transformer les savoirs féministes…

Le titre de cette note est inspirée d’une phrase de l’auteure dans cette conclusion.

J’ai laissé de coté les vocabulaires choisis. Si l’auteure souligne les sens multiples de certains termes, les utilisation dépolitisantes d’autres, je pense qu’il vaut mieux parler de luttes anti-coloniales et dé-coloniales, de rapports sociaux et de leur imbrication, de luttes de femmes ou des termes utilisés par les principales intéressées.

La notion de blanchité ne me paraît toujours exempte d’essentialisation. Cette blanchité est l’autre face asymétrique des rapports sociaux de racialisation, dont la dimension d’invisibilité, de soit disant neutre référentiel doit être dénoncée comme le fait l’auteure. (En complément possible, Rokhaya Diallo : Racisme mode d’emploi, Le sens que nous donnons à l’ordre que nous créons n’est que pure invention et Maxime Cervulle : Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias, la-blanchite-comme-mensonge-socialement-partage-comme-oeilleres-cousues-de-fil-dor/). Cette blanchité est « traversée » par l’ensemble des autres rapports sociaux, elle ne peut donc être posée là sans contextualisation ou historicisation. Par ailleurs, mais ce n’est pas l’objet du livre, les droits acquis par les « femmes blanches », comme tous les droits acquis – par ailleurs pouvant être remis en question -, l’ont été par des luttes (« reconnaître toutes les femmes dont les luttes concrètes ont été à la base de toutes les théories »), ou dit autrement, arrachés aux systèmes de domination et aux dominants. Ils ne sont pas consubstantiels à une organisation sociale. Tout droit conquis peut servir de référence pour son extension, quelqu’en soit le calendrier ou la forme choisie. En cela il y a bien une dimension universalisante aux luttes et aux droits.

Il s’agit bien de mettre l’accent sur l’auto-organisation des personnes et des groupe sociaux dominés. Et malgré leurs éventuelles instrumentalisations par des tiers (par exemple « homo-nationalisme » – voir Nicolas Tristan : Lutter contre l’homophobie, c’est lutter contre l’impérialisme, lutter-contre-lhomophobie-cest-lutter-contre-limperialisme/ – pour prendre un exemple de l’auteure), ne pas transiger sur le soutien à leur apporter. Il s’agit bien ici d’un choix politique. Les droits des un-e-s ne peuvent être exclusifs des droits des autres.

Sabine Masson : Pour une critique féministe décoloniale

Réflexions à partir de mon engagement avec des luttes indigènes au Mexique et au Honduras

Editions Antipodes, Lausanne 2016, 260 pages

Didier Epsztajn

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