Mordechaï, ton point de vue ne n’intéresse pas

product_9782070142828_195x320Un très vieil homme « bloqué au fond de ce lit à quatre-vingt-dix-sept ans ». Un corps en douleur et un esprit lucide. Mais une lucidité machiste comme le fut sa vie. Récitatif tourné sur soi et la soit-disant dictature des pulsions, « En réalité, nous sommes les éternelles victimes de notre membre, de la verge, de la quéquette. L’organe autonome qui commandait mon esprit, déterminait mes actes, maîtrisait ma raison et prenait la direction des opérations ». Un homme en réaffirmation du pouvoir et du sexe, un homme dans toute la haine qu’il voue aux femmes, une haine présentée-déguisée sous forme de victimisation « victime éternelle », de désirs, de pulsions soit-disant « incontrôlables », de l’appropriation des corps, de la vie et du travail des autres. Motke vit et se revit dans la déchéance de ce fils Ezra.

Ma lecture est très subjective. Je m’éloigne probablement de l’auteure. Mais comment dire, dans ce flot monopolisé de paroles, la force de deux personnes. Aron le frère transformé en cobaye puis en violeur et qui finira dans les chambres à gaz des assassins en chemise brune, celui qui n’est pas revenu. Et surtout Rivka qui fut son amante, sa femme (un mariage imposé dans la respectabilité des hommes, le père et l’amant), celle qui rejettera et l’enfant parasite et le mari obsédé par le fantasme de la libido… Rivka celle qui refuse la soit disant « nature » des choses.

Le rythme propre des mots et des phrases pour dire et faire ressentir, souligner les menaces du nazisme ou les invasions quotidiennes dans le corps des femmes. Des mots simples ou acerbes sur les confusions, le mépris des autres, les rêves de puissance. La douce force de la littérature pour dire ce un peu plus qui fait livre.

Les Pays-Bas, les années du souffle brun et de l’embrasement raciste de l’Europe, la recherche et l’extraction de l’insuline, le savant Rafael, puis la chasse aux hormones, le rêve de l’homme augmenté et de la fortune, les expériences et les expérimentations sur les êtres humains, le directeur et les employées…

Un presque siècle de crimes politiques, raciaux, industriels ou sexuels. Les contraintes dans le monde ne sont pas ce que les hommes en disent, le « grand prix de l’infamie ».

Saskia Goldschmidt : La fabrique d’hormones

Traduit du néerlandais par Charles Franken

Gallimard – Du monde entier, Paris 2015, 290 pages, 22,90 euros

Didier Epsztajn

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